Musée de l'Europe et de l'Afrique

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jeudi 23 janvier 2020

Hommage à Terry Jones

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Spéciale dédicace au Nouveau Détective Moustachu...

Le Concierge

Il y a 16 ans : Un autre monde est possible ! Construisons-le !

Toutes ressemblances avec des événements récents... qui, peut-être, ou peut-être pas, reviennent comme une farce... Le Musée d'Archéologie préventive livre en tous cas aux nouvelles générations des éléments d'histoire récente, mais qui pourraient bien être confondus avec des événements beaucoup plus anciens... Le Concierge.

Ceux qui estiment que la mondialisation est incontournable devraient réaliser qu’ils peuvent être contournés ou renversés.

La pensée néo-libérale développe la notion d’inéluctabilité : le système qui est, doit être parce qu’il est ; la mondialisation/globalisation telle qu’elle se déroule est incontournable, tous et toutes doivent s’y plier. On plonge ainsi dans le mysticisme et le fatalisme. Pourtant, un regard attentif sur l’histoire démontre l’incongruité de l’idée « d’irréversibilité ». Prenons l’exemple du domaine financier. Au début du XXe siècle, la liberté des mouvements de capitaux assurée par l’étalon-or, la liberté des changes garantie par les traités sur le commerce et l’investissement, semblaient irréversibles. La première guerre mondiale est venue bouleverser tout cela. Dans les années 1920, la toute-puissance des marchés financiers paraissait tout aussi irréversible qu’elle prétend l’être actuellement. Le krach de 1929 et la longue crise qui a suivi ont obligé les gouvernements à surveiller étroitement les activités bancaires et financières. A la fin de la seconde guerre mondiale, les gouvernements des principaux pays capitalistes vainqueurs se sont mis d’accord pour se doter d’instruments de contrôle financier sur le plan international. Le FMI avait notamment pour objectif de veiller à ce contrôle (son article VI le stipule explicitement). Plusieurs gouvernements d’Europe occidentale ont entrepris à partir de 1945 de vastes programmes de nationalisations, incluant des banques, sous la pression du monde du travail.

Les certitudes théoriques néo-libérales affichées aujourd’hui ne valent guère plus que celles des libéraux ou des conservateurs au pouvoir dans les années 1920 à la veille du krach financier. L’échec économique et le désastre social provoqués par les néo-libéraux d’aujourd’hui pourraient déboucher sur de nouveaux grands changements politiques et sociaux. La mondialisation n’est pas un rouleau compresseur qui écrase tout sur son passage : les forces de résistance sont bel et bien présentes. Elle est loin d’avoir mené à un système économique cohérent : les contradictions au sein de la Triade sont multiples (contradictions entre puissances impérialistes, contradictions entre entreprises, mécontentement social, crise de légitimité des régimes en place, comportement criminel des grands acteurs économiques privés - Enron, Andersen, Merril Lynch, Citigroup…-, crise de légitimité de la Banque mondiale, du FMI et de l’OMC…).

De plus, les contradictions entre le Centre et la Périphérie se renforcent car la dynamique actuelle de la mondialisation est excluante. Les peuples de la Périphérie constituent plus de 85% de la population mondiale : croire qu’ils vont se laisser marginaliser sans réagir, c’est se tromper lourdement, tout comme les gouvernants qui, dans les années 1940 et 1950, croyaient encore à la stabilité de leur domination coloniale sur l’Afrique et une grande partie de l’Asie.

Enfin, à l’intérieur de la Périphérie, les autorités qui acceptent la voie néo-libérale perdent progressivement des éléments de légitimité. En général, la classe dominante dans ces pays n’a plus de perspective de progrès à offrir à la grande masse de la population.

Pourquoi dès lors exclure que le mécontentement social s’exprime à nouveau autour de projets émancipateurs ? Il n’est pas dit que le mécontentement doive prendre la voie du repli identitaire, « ethnique » ou religieux. Il n’y a ni fatalité économique ni situation politique qui ne puisse se modifier sous l’action des forces sociales.

Aujourd’hui encore, une alternative doit comprendre différentes dimensions :

Une dimension politique. Si le pouvoir politique a délibérément abandonné une partie de son pouvoir de contrôle, permettant ainsi une totale liberté de mouvement pour les capitaux, il peut, sous la pression populaire, tout aussi délibérément reprendre ce contrôle (« volonté politique »). S’il ne prend pas ce tournant, il peut également être renversé.

Une dimension citoyenne et une dimension de classe. Ceux et celles d’en bas, dans toutes leurs organisations, qu’elles soient issues du mouvement ouvrier du XIXe siècle (partis, syndicats), qu’elles soient issues d’autres mouvements populaires, de nouveaux mouvements sociaux de la seconde moitié du XXe siècle, doivent se réapproprier le droit d’intervention, le droit de contrôle, le droit de pression sur les autres intervenants et se poser en pratique la question de l’exercice direct du pouvoir.

Une dimension économique. La conjonction des autres dimensions doit aboutir à des décisions économiques dont l’axe essentiel sera constitué de mesures contraignantes à l’égard des mouvements de capitaux et de ceux qui en décident : leurs détenteurs. Le caractère inviolable de leur propriété privée est également au centre du débat à venir. En effet, si l’on veut défendre le bien commun et l’accès universel à des services de base, on est amené à poser la nécessité de transférer au domaine public des entreprises privées qui s’accaparent le patrimoine de l’humanité et empêchent la satisfaction des droits humains fondamentaux. On est simultanément amené à exclure les biens communs des compétences d’organismes comme l’OMC et des activités des entreprises privées. L’évolution du capitalisme aujourd’hui remet donc à l’ordre du jour le débat sur une nouvelle radicalité. En effet, les formes antérieures de compromis ont été balayées par la crise économique et la vague néo-libérale. Le compromis social fordiste (voir lexique) au Nord, le compromis développementiste au Sud, le contrôle bureaucratique à l’Est, là où ils ont existé, n’avaient pas fait disparaître l’usage de la force de la part des détenteurs du pouvoir, loin de là, mais la voie suivie allait de pair avec certains éléments de progrès social. C’est ce dernier élément qui permettait dans certains cas les compromis. Ces compromis sont rompus par la logique actuelle du Capital et par les choix des gouvernants. Il faut y opposer une nouvelle démarche de rupture, antisystémique. Ceci implique que celles et ceux d’en bas deviennent les acteurs authentiques du changement et de la gestion de ce changement. Ceci implique, de manière aussi nécessaire, que les mouvements sociaux soient fidèles aux intérêts de celles et ceux qu’ils représentent ; qu’ils soient d’une indépendance rigoureuse par rapport aux pouvoirs politiques. Ils ne pourront assurer cette fidélité qu’en développant une véritable démocratie interne, de manière à privilégier l’expression des gens en train de faire de la politique au jour le jour, à favoriser l’élaboration des choix, à stimuler la concrétisation des stratégies pour les atteindre.

Une action concertée des travailleurs et des mouvements sociaux

L’offensive néo-libérale est telle qu’elle nécessite une action concertée des salarié(e)s, des petits producteurs, des opprimé(e)s du monde entier. Celle-ci est nécessaire pour abolir le chômage. Faire disparaître celui-ci nécessite une réduction généralisée du temps de travail (RTT), sans perte de salaire et avec embauche compensatoire ; la RTT est nécessaire pour faire face aux délocalisations et aux licenciements. L’appui des travailleurs du Nord aux travailleurs du Sud est indispensable pour que ceux-ci obtiennent des augmentations de salaire et, d’une manière générale, les droits syndicaux qui leur permettent de se hausser au niveau des conditions d’existence des travailleurs du Nord. A l’heure actuelle, si le monde du travail est toujours le levier le plus puissant pour intervenir dans la lutte politique, il est vital d’y associer le plus étroitement possible tous ceux et celles qui ont été mis en marge de la production. Il faut aussi y associer tous les mouvements sociaux qui luttent contre l’oppression, quelle que soit la forme que prend celle-ci.

Pessimisme de la raison et optimisme de la volonté

S’il est nécessaire d’avoir le « pessimisme de la raison » pour se rendre compte de l’ampleur de l’attaque néo-libérale, de la forte organisation de ses promoteurs, il faut également prendre en compte « l’optimisme de la volonté » qui anime des pans entiers de la population mondiale.

Sans la résistance que l’on voit se lever, opiniâtre, déterminée, courageuse, aux quatre coins de la planète, les forces motrices et les prosélytes de la mondialisation capitaliste auraient marqué des points beaucoup plus significatifs qu’ils n’ont pu le faire. C’est un résultat en soi, même si ce n’est pas suffisant.

Briser l’isolement des luttes

On l’a dit, la classe capitaliste garde le haut contrôle sur les médias, surtout télévisuels. Il n’est pas de son intérêt de propager dans le monde les images des luttes en montrant en donnant à voir la créativité des opprimé(e)s. Il arrive fréquemment qu’on nous montre des affrontements avec la police ou l’armée mais il est bien plus rare qu’on nous livre le détail de la lutte, l’ingéniosité des travailleurs, les trouvailles des manifestants, les activités qui ont porté leurs fruits. Cela risquerait en effet de donner des idées à d’autres mouvements et cette part-là de l’événement représente un danger pour la classe capitaliste. A contrario, on peut mesurer l’énorme impact de mobilisation que provoquent les médias quand ils rendent compte de l’ampleur et de l’intelligence d’un mouvement. Un exemple : le mouvement de grève de novembre - décembre 1995 en France a suscité une telle sympathie que les médias n’ont pu la minimiser, et l’expression de cette sympathie relayée à une échelle si importante servait elle-même de catalyseur à l’élargissement du mouvement.

Les luttes ne faiblissent pas, elles ont même tendance à se multiplier proportionnellement aux attaques. Un des problèmes les plus pesants que la résistance rencontre, c’est ce sentiment d’isolement qui étreint celui qui entre en lutte : « Qui est avec lui ? Qui peut le comprendre et l’aider ? Qui parle de son combat ? Qui mène ce combat ailleurs dans le monde ? » Un des enjeux les plus importants pour les progressistes est certainement de briser cet isolement et de travailler à la convergence des luttes.

Par la concentration des décideurs politiques au niveau mondial, par la similarité de l’appauvrissement qu’ils imposent à toute la planète, la lutte des paysans sans terre du Brésil rejoint la lutte des ouvriers de Volkswagen contre leur transnationale ; la lutte des communautés amérindiennes zapatistes pour une vie digne dans les campagnes mexicaines rejoint celle des grévistes de Mc Donald’s en France ; la lutte des centaines de milliers de paysans indiens opposés aux décisions de l’OMC rejoint celle des sans papiers de France et d’Espagne ; la lutte des syndicats sud-coréens pour défendre leurs conquêtes rejoint celle des mouvements sociaux africains pour l’annulation de la dette ; la lutte de la population hondurienne contre la privatisation de la santé rejoint la lutte des salariés de France, d’Autriche, du Brésil… contre la remise en cause des droits acquis en matière de retraite et la promotion des fonds de retraite privés ; la lutte des femmes algériennes rejoint celle des tribunaux populaires qui dénoncent la dette illégitime en Argentine ; la lutte des étudiants du Nicaragua, du Burkina Faso, du Niger, des Etats-Unis contre l’augmentation des droits d’inscription à l’université rejoint celle des enseignants en France et au Pérou... La lutte des citoyens boliviens (Cochabamba), celle en Afrique du Sud (Soweto) et en Inde contre la privatisation de l’eau, rejoint celle des citoyens péruviens (Aréquipa) et des syndicalistes sénégalais (Sénélec) contre la privatisation de l’électricité.

Partout le monde frémit, tiraillé par le sentiment d’une indignité forcée, poussé par un désir de mieux vivre, révolté par l’injustice et la violence d’un système qu’on veut lui présenter comme le nec plus ultra, comme la fin de l’histoire. En différents endroits de la planète, les mesures des « saigneurs de la terre » ne sont pas passées dans l’apathie. Il est important de le savoir.

Mise en perspective de la phase actuelle des luttes contre la mondialisation capitaliste

La phase actuelle de la mondialisation néolibérale a débuté grosso modo à la charnière des années 70 et 80 quand les victoires électorales de Thatcher en Grande-Bretagne et de Reagan aux Etats-Unis ont donné le signal d’une offensive tous azimuts du capital contre le travail et des principales puissances capitalistes développées contre les pays capitalistes dépendants (leurs peuples étant les premiers visés).

Tentatives de destruction des organisations syndicales (destruction du syndicat des contrôleurs aériens aux Etats-Unis sous Reagan et de celui des mineurs en Grande-Bretagne sous Thatcher), privatisations massives, hausse des taux d’intérêt, blocage des salaires, augmentation des impôts sur le travail et diminution des impôts sur le capital, crise de la dette du Tiers Monde et de certains pays de l’ex-bloc soviétique, application des politiques d’ajustement structurel dans les pays de la Périphérie, guerres sous prétexte humanitaire livrées par les alliances militaires des pays les plus industrialisés contre des pays de la Périphérie, fermeture des frontières des pays les plus industrialisés, renforcement du pouvoir d’intervention des institutions multilatérales contrôlées par les pays les plus industrialisés, à commencer par les Etats-Unis (FMI, Banque mondiale, OMC), mise au pas de l’ONU par ces mêmes puissances, renforcement du pouvoir des transnationales, flexibilisation du temps de travail et précarisation des statuts, féminisation de la pauvreté, attaques contre les protections sociales, extension des surfaces cultivées en OGM, marchandisation d’une série d’activités humaines jusque là relativement à l’abri des activités des transnationales…

Tels sont les principaux signes d’une offensive qui est toujours en cours.

La dimension mondiale de cette offensive et l’imposition du même type de politiques néo-libérales aux quatre coins de la planète, produisent un effet de synchronisation comparable à d’autres tournants historiques des deux derniers siècles (ère des révolutions en Europe en 1848, première guerre mondiale et ses suites, victoire du fascisme et deuxième guerre mondiale, les indépendances des années 1950 - 1960, mai 68...). Certes, les différences sont très importantes. Il s’agit d’une synchronisation des attaques et d’un début prometteur de synchronisation des résistances ou des contre-attaques. La croissance et l’extension du mouvement altermondialiste sont tangibles à l’échelle planétaire, à quelques exceptions près (Chine en particulier - pour combien de temps encore ?-). Les différents éléments de l’offensive énoncés plus haut sont peut-être pour la première fois de l’histoire vécus simultanément par l’écrasante majorité des populations de la planète. Et plus qu’à d’autres moments de l’histoire du capitalisme, certaines institutions internationales symbolisent les maux vécus par une grande partie de l’humanité : FMI, Banque mondiale, OMC, les grandes transnationales, les principales places financières, le G8... Les résistances à cette vaste offensive sont innombrables et se prolongent depuis plus de vingt ans. Certaines se sont soldées par des défaites (en commençant par la défaite des contrôleurs aériens aux Etats-Unis en 1982 et celle des mineurs britanniques en 1984-1985…) ; d’autres ont abouti à des victoires (en Amérique latine, à partir de 2000, on compte de nombreuses luttes populaires victorieuses contre les privatisations. Comme lutte emblématique, notons le succès de la lutte de la population d’Aréquipa au Pérou contre la privatisation du secteur de l’électricité. Depuis la bataille de Seattle (Etats-Unis) en novembre 1999, on s’accorde généralement à souligner une internationalisation du mouvement de résistance à la mondialisation.

S’il fallait déterminer une année symbolique pour situer le tournant qui a débouché sur cette internationalisation, on pourrait choisir l’année 1994, marquée notamment par la rébellion zapatiste du Chiapas, en janvier, qui a su parler de problèmes d’oppression jusque là perçus comme spécifiques dans un langage universel, en interpellant plusieurs générations. Deuxièmement, par la commémoration du cinquantième anniversaire du FMI et de la Banque mondiale en septembre à Madrid, qui a donné lieu à une importante manifestation à caractère international, avec une présence significative de la jeunesse. Troisièmement, par l’éclatement de la crise du Mexique en décembre qui a, pour la première fois, fait voler en éclats le mythe du modèle de développement néolibéral pour les pays de la Périphérie.

D’importantes mobilisations avaient eu lieu antérieurement sur le plan international (en 1988, l’énorme manifestation contre le FMI à Berlin ; en 1989, la mobilisation à Paris à l’occasion du G7...) mais elles n’avaient pas la même portée internationale car elles se situaient encore en plein mythe de la « victoire définitive » du capitalisme et de la « fin de l’histoire ».

A partir de 1994, on assiste à un processus d’accumulation d’expériences et de forces cherchant à passer à la contre-offensive. Il s’agit d’un processus inégal, non linéaire, relativement marginal, qui, jusqu’ici, va cependant croissant. Quelques dates d’expériences qui jalonnent la période 1994 - 2000 : le puissant mouvement social de l’automne 95 en France (qui n’avait pas de rapport avec la lutte contre la mondialisation mais qui a eu des retombées importantes en France sur le mouvement contre la mondialisation néolibérale), le contre sommet « Les Autres Voix de la Planète » à l’occasion du sommet du G7 en juin 96 à Lyon (qui a donné lieu à une manifestation de 30.000 personnes convoquée de manière unitaire par les syndicats), la rencontre intercontinentale convoquée par les Zapatistes au Chiapas en été 96, la victoire de la grève des travailleurs de United Parcels Service (UPS) aux Etats-Unis, le mouvement de grève des travailleurs coréens en hiver 96 - 97, les mouvements des paysans d’Inde en 96 - 97 contre l’OMC, les mobilisations citoyennes contre le projet d’Accord Multilatéral sur l’Investissement (AMI) aboutissant à une victoire en octobre 98, la mobilisation de Jubilé 2000 en mai 98 à Birmingham et en juin 99 à Cologne, les marches européennes en mai 97 à Amsterdam et en mai 99 à Cologne, la bataille de Seattle de novembre 99 et, depuis, les innombrables mobilisations à l’occasion des réunions des institutions internationales en 2000 (février 2000 à Bangkok, avril 2000 à Washington, juin 2000 à Genève, juillet 2000 à Okinawa, septembre 2000 à Melbourne et à Prague, octobre 2000 à Séoul, la Marche mondiale des femmes en octobre 2000 à Bruxelles, New York et Washington, décembre 2000 à Nice), les conférences internationales pour définir des alternatives « Afrique : des résistances aux alternatives » à Dakar en décembre 2000 et le Forum Social Mondial à Porto Alegre en janvier 2001 ; les mobilisations contre le sommet des Amériques à Buenos Aires et Québec en avril 2001 ; Barcelone en juin 2001 (100.000 manifestants contre la Banque mondiale), Gênes en juillet 2001 (près de 300.000 manifestants pour protester contre le G8)…

Chacune de ces mobilisations a mis en mouvement de plusieurs milliers à plusieurs centaines de milliers de manifestants ou de grévistes. La plupart de ces mobilisations portaient directement sur des thèmes liés à la mondialisation.

Les attentats perpétrés à New York et Washington le 11 septembre 2001 et la guerre lancée ensuite par les Etats-Unis et leurs alliés ont modifié profondément la situation internationale. La crise économique qui a débuté en début d’année 2001 va de pair avec une vague de licenciements massifs à l’échelle planétaire. Une nouvelle crise de la dette a explosé dans les pays de la Périphérie. Les tenants de la mondialisation néolibérale ont lancé une offensive visant à mettre sur la défensive, voire à paralyser le mouvement contre la mondialisation néolibérale. Ils ont échoué. A partir de septembre 2001, le mouvement a intégré dans sa plate forme la lutte contre la guerre et la nouvelle course aux armements. Sa capacité de mobilisation a encore grandi. De plus, l’année 2001 s’est terminée par une imposante révolte populaire sur tout le territoire argentin. Le gouvernement de centre-gauche qui appliquait les recettes du FMI a été balayé par le mécontentement de la rue.

L’année 2002 a été ponctuée de très grandes manifestations d’opposition à la guerre : 250.000 personnes à Barcelone le 16 mars, 60.000 à Washington le 16 avril, 250.000 à Londres le 26 septembre, près d’un million à Florence le 9 novembre 2002. Les résistances aux privatisations se sont amplifiées en différents points de la planète : Pérou (victoire contre la privatisation de l’électricité à Aréquipa), Mexique, France… En 2002, on a connu également une puissante mobilisation populaire qui a réussi à mettre en échec une tentative de renversement du président Hugo Chavez au Venezuela. A quoi s’ajoutent les victoires électorales de Inacio Lula da Silva au Brésil et de Lucio Guttiérez en Equateur.

Le troisième Forum Social Mondial tenu à Porto Alegre en janvier 2003 a réuni près de 100.000 participants venus des quatre coins de la planète pour élaborer des alternatives. A souligner également : les mobilisations internationales contre la guerre en Irak du 15 février 2003 (plusieurs millions de manifestants) et du 22 mars (plus de douze millions), et contre le G8 à Genève-Evian (100.000). En mai-juin 2003, il y eut aussi d’imposantes mobilisations sociales contre les plans néolibéraux de réforme du système des retraites (France, Autriche, Brésil). Succès impressionnant du rassemblement du Larzac en France à la mi août 2003 : plus de 200.000 participants pendant trois jours alors qu’on en attendait entre 50 et 80.000. Thèmes rassembleurs au Larzac : l’opposition à l’agenda de Doha soumis à l’agenda de la rencontre interministérielle de Cancun (Mexique) de la mi-septembre 2003, soutien au recours à la désobéissance civile pour lutter contre l’expérimentation des OGM ; solidarité avec la Palestine ; convergence entre différentes luttes sociales (défense du système des retraites par répartition, luttes des enseignants, des travailleurs intermittents du spectacle…). Au moment où ces lignes sont écrites, en octobre 2003, le peuple bolivien mène une lutte admirable pour le maintien du contrôle public et national sur les richesses naturelles (guerre du gaz).

De l’échec de l’AMI (1998) à celui de Cancun (2003) en passant par Seattle, Gênes, Doha, Buenos Aires et Bagdad

Eléments de crise dans le dispositif de domination :

1. Instruments clé de l’offensive du capital contre le travail et des pays du Centre contre la Périphérie, le FMI, la Banque mondiale et l’OMC traversent depuis 98, comme nous l’avons vu, une profonde crise de légitimité. Le désastre économique, social et écologique produit par l’application des politiques imposées par le FMI et la Banque mondiale aux pays de la Périphérie a débouché sur une perte évidente de légitimité de ces institutions, à une échelle de masse dans les pays concernés. Les politiques de réglementation du commerce sous la conduite des transnationales et les atteintes à la souveraineté des Etats ont produit également une méfiance certaine de l’opinion publique tant des pays du Centre que de la Périphérie à l’égard de l’OMC. Les politiques d’ajustement dictées par le FMI et la Banque mondiale sont l’objet d’un profond rejet dans l’écrasante majorité des pays qui doivent les subir.

2. Cette crise de légitimité est accentuée par les débats et les batailles internes au sein de l’appareil d’Etat aux Etats-Unis. Le fait qu’il n’y ait pas de position consensuelle à l’intérieur de l’establishment de la puissance qui domine incontestablement le FMI et la Banque mondiale exacerbe profondément leur crise : refus du congrès américain à majorité républicaine de verser la quote-part des Etats-Unis à certaines initiatives du FMI (en 1997-1998), commission bipartite Meltzer du congrès américain proposant une réduction drastique du rôle du FMI et de la Banque mondiale (février 2000), sabordage en mars-avril 2003 par le Trésor des Etats-Unis de la mise en place d’un mécanisme de restructuration de la dette souveraine des Etats alors que celui-ci avait été élaboré par Anne Krueger (Etats-Unis), la directrice-générale adjointe du FMI.

3. Troisième niveau de la crise : la crise interne du FMI et de la Banque mondiale (en particulier de cette dernière), qui se traduit notamment par le départ tonitruant, en novembre 99 de Joseph Stiglitz, économiste en chef et vice président de la Bm, par le départ du responsable des questions environnementales et la démission fracassante de Ravi Kanbur, directeur du rapport annuel de la Bm sur le développement dans le monde (juin 2000). On pourrait y ajouter la sourde lutte en 98 et en 99 entre Michel Camdessus et Stanley Fischer (numéros un et deux du FMI) aboutissant à la démission de Camdessus avant la fin de son mandat et le départ anticipé de l’économiste en chef du FMI en 2003, le très néolibéral Kenneth Rogoff.

4. Autre élément de crise : les contradictions entre les grandes puissances, la guerre commerciale au sein de la Triade (bananes, bœuf aux hormones, subventions aux produits agricoles et industriels, OGM...), les luttes d’influence (guerre de succession entre puissances pour le remplacement de Michel Camdessus en février-mars 2000) et les divergences qui ont surgi au moment de la guerre contre l’Irak, qui affaiblissent la capacité des pays les plus industrialisés à imposer leur ligne stratégique dans chaque circonstance.

Le retrait de la France de la négociation de l’AMI, mettant un terme provisoire à cette offensive, en est une illustration. En effet, si le Premier ministre Lionel Jospin a annoncé le retrait de la France, ce n’est pas simplement en raison des mobilisations citoyennes ; c’est aussi le résultat des batailles commerciales que se livrent la France, les Etats-Unis et d’autres larrons. Les contradictions inter-impérialistes sont montées d’un cran en 2002-2003, tant au niveau de la compétition commerciale et industrielle (regain de protectionnisme) qu’au niveau de la politique internationale (guerre contre l’Irak et, dans une moindre mesure, la situation au Proche Orient et la lutte de libération du peuple palestinien). Les tentatives de « rabibochage » butent sur des obstacles majeurs.

5. Il faut y ajouter les contradictions entre la Triade d’une part et les pays de la Périphérie d’autre part. L’échec du Round du Millénaire à Seattle en 1999 est le résultat de la conjonction des différents éléments de crise cités plus haut : crise de légitimité se traduisant par une puissante mobilisation de masse, contradictions au sein de la Triade et mécontentement des pays de la Périphérie à l’égard des prétentions des principales puissances industrielles.

A partir de la guerre contre l’Afghanistan (2001), suivie de la guerre contre l’Irak (2003), les contradictions ont été particulièrement fortes entre les Etats-Unis et leurs alliés, d’une part, et de nombreux pays de la Périphérie, d’autre part. C’est particulièrement sensible du côté du monde arabe et, au-delà, à l’échelle de l’ensemble du monde musulman. Mais cela ne se limite pas à ces pays. Le Brésil, la Chine, le Mexique, l’Inde, l’Afrique du Sud, la Russie… ont exprimé plus ou moins fortement leur opposition à la guerre contre l’Irak.

L’échec de la réunion interministérielle de l’OMC à Cancun (Mexique) en septembre 2003 est le produit de la fronde de plusieurs pays de la Périphérie, avec en tête le Brésil, l’Inde et la Chine. L’administration Bush, empêtrée dans le guêpier iraquien, confrontée à la poursuite de la crise économique sur le plan intérieur, en perte de vitesse dans les sondages concernant les élections présidentielles de 2004, n’a pas eu la volonté de faire les concessions qu’exigeaient certains grands pays de la Périphérie comme le Brésil. Elle a maintenu une position très protectionniste de manière à (re)gagner des électeurs.

6. La guerre contre l’Iraq et la crise palestinienne sapent la crédibilité des Etats-Unis. L’incapacité des puissances occupant l’Iraq à garantir la sécurité de leurs troupes et à relancer pleinement l’industrie pétrolière, les révélations concernant les mensonges de l’Administration Bush, de Tony Blair et du gouvernement australien sur la présence d’armes de destruction massive en Iraq, l’incapacité(ou l’absence de volonté) d’imposer au gouvernement d’Israël des concessions à l’égard de la lutte du peuple palestinien… Autant d’éléments d’une vaste prise de conscience. Autant d’éléments favorisant une crise de légitimité du leadership mondial exercé par les Etats-Unis.

7. L’absence de légitimité du leadership mondial assuré par les Etats-Unis. Le comportement du gouvernement des Etats-Unis au cours de la décennie 1990 et du début des années 2000 soulève un rejet grandissant. Agressions militaires, sabotage de la Cour pénale internationale, mépris à l’égard de l’ONU et d’autres institutions des Nations unies (UNESCO ), rejet des accords de Kyoto au nom du droit des Nord-américains de continuer à mener leur train de vie, protectionnisme de nantis, recours évident au mensonge pour justifier des opérations militaires, restriction des droits humains (enfermement à Guantanamo de 650 prisonniers sans droits), comportement amoral de la présidence, que ce soit sous W. Clinton ou sous les deux G. Bush, utilisation du chantage en tant que grande puissance à l’égard des petites, achat de votes de pays au sein de l’OMC, de l’ONU et des institutions de Bretton Woods, maintien de la peine de mort… Le prétexte de la lutte contre le terrorisme, la campagne de l’axe du bien contre le mal convainquent de moins en moins de citoyens et de citoyennes dans le monde (y compris aux Etats-Unis). Les sondages montrent la chute radicale de la popularité des Etats-Unis dans un grand nombre de pays, à commencer bien sûr par le monde arabe, et plus largement le monde musulman.

8. La Banque mondiale et le FMI, qui disposent d’un pouvoir considérable quand il s’agit d’imposer des politiques d’ajustement structurel et le remboursement de la dette aux pays de la Périphérie, sont démunis lorsqu’il s’agit de prévenir des crises du type de celles de 97 dans le Sud Est asiatique, de 98 en Russie, de 99 au Brésil, de 2000-2002 en Argentine et en Turquie, de 2002-2003 au Brésil. Que dire de leur incapacité à prévenir un krach boursier au niveau international ?... ou à relancer une économie mondiale touchée par l’anémie en 2001-2003 ? Les signes de résistance aux oukases des institutions de Bretton Woods sont perceptibles dans le comportement de certains gouvernements jusqu’ici disciplinés : en 2003, refus du président argentin Kirchner d’accepter toutes les exigences du FMI, décision de la Thaïlande et de l’Indonésie de ne pas prolonger les accords avec le FMI…

9. La multiplication des scandales à partir de la faillite d’Enron jusqu’aux oligarques russes, l’échec patent du néolibéralisme révélé par la crise argentine, l’absence de mesures un tant soit peu sérieuses pour juguler la pandémie du sida en Afrique principalement, les restrictions aux libertés démocratiques accentuées depuis le 11 septembre 2001, la mise hors jeu de l’ONU alternant avec son instrumentalisation par les grandes puissances, la double morale et le « deux poids deux mesures » ajoutent une dimension éthique et démocratique à la crise du modèle néolibéral dans les consciences d’une partie croissante de la population mondiale, en commençant par la jeunesse.

10. Crise de confiance également à l’égard des transnationales. La recherche frénétique du profit au mépris des droits humains et de l’environnement ; le recours à la corruption, l’enrichissement inouï des chefs d’entreprises ; le recours systématique à l’évasion et à la fraude fiscale ; les licenciements boursiers… ont généré une défiance croissante à l’égard des transnationales. Cela suscite une mise en cause profonde de la mondialisation conduite par les transnationales.

Une caractéristique de la situation ouverte par l’échec de l’AMI est l’irruption du mouvement citoyen dans l’agenda des négociations des grandes institutions et des grandes puissances internationales. Ces dernières années, il n’y a plus eu une seule réunion des « grands » de ce monde qui n’ait été l’occasion de manifestations de masse, les dernières réunions ayant été largement désorganisées, voire paralysées par les manifestants. Si l’offensive néolibérale s’est poursuivie, elle s’est faite par à-coups, avec retard dans l’exécution des nouveaux plans, ce qui ne manque pas d’inquiéter les tenants du système.

La crise de légitimité du G8, du FMI, de la Banque mondiale et de l’OMC est telle qu’ils renoncent à se réunir en fanfare comme auparavant. Ils convoquent des réunions beaucoup plus restreintes dans les endroits les moins accessibles à la contestation : l’OMC à Doha, au Qatar, en novembre 2001 ; le G8 de 2002 dans un village perdu des Montagnes rocheuses au Canada, celui de 2003 à Evian, bourgade de 15.000 habitants cernée par le lac et les montagnes, celle de 2004 prévue dans une cité balnéaire du Texas. La réunion interministérielle de l’OMC tenue mi-septembre 2003 à Cancun, autre ville balnéaire coupée du reste du Mexique par le Yucatan. La Banque mondiale a dû annuler la réunion qu’elle devait tenir en juin 2001 à Barcelone, ce qui n’a pas empêché 100.000 jeunes Catalans de manifester contre sa politique. Elle est bien loin la période bénie pour la Banque mondiale et le FMI, où ces deux institutions se réunissaient tous les trois ans en grande pompe dans une capitale en déplaçant jusqu’à 15.000 invités : Berlin 1988, Bangkok 1991, Madrid 1994, Hongkong 1997, Prague 2000. Le fait qu’en septembre 2003, elles aient dû se réunir à Dubaï (Emirats arabes unis), à l’abri de toute manifestation de protestation, montre à quel point elles sont sur la défensive. Le mouvement altermondialiste aurait tort de ne pas savourer cette victoire. Partielle il est vrai. Mais victoire quand même.

Ceux qui prétendent conduire le monde n’ont aucune intention de faire des concessions aux protestataires de plus en plus nombreux. Dès lors, ils combinent deux tactiques pour tenter d’endiguer le mouvement : le recours à une répression dont la vigueur va crescendo et une campagne de dénigrement systématique visant à ternir l’image des protestataires (mise en cause de leur représentativité et de leur capacité à proposer des alternatives ; criminalisation du mouvement par l’amalgame entre sa grande majorité et de petits groupes violents…) d’une part, et la tentative de récupération d’une partie du mouvement, en particulier les ONG, en faisant appel à une sorte d’union sacrée, d’autre part.

Comme le disait le dictateur Napoléon Bonaparte : « On peut tout faire avec des baïonnettes sauf s’asseoir dessus » (Gramsci a traduit cela de manière moins triviale en parlant d’hégémonie, de nécessité de consensus pour assurer la stabilité du système). La crise de légitimité et l’absence de consensus alimentent la recherche de solutions alternatives et amplifient les mobilisations. L’usage répété de la violence policière avec son cortège de victimes (y compris par balles) amenuisera encore plus la légitimité des institutions qui prétendent conduire la mondialisation néolibérale.

Au niveau du mouvement protestataire, plusieurs facteurs positifs se dessinent en ce moment. Primo, le lancement en 2001 du Forum Social Mondial, dont la première édition eut lieu à Porto Alegre (Brésil), et la poursuite de l’expérience avec un succès croisant (12.000 participants en 2001, 30.000 en 2002, 100.000 en 2003…). L’extension du processus sur le plan continental : Forum Social Asiatique, Forum Social Européen, Forum Social Africain, qui seront suivis bientôt par l’Amérique du Nord. Enracinement du processus du Forum Social au niveau local dans un grand nombre de pays. Le lancement du FSM a été le résultat de la convergence entre différentes initiatives dont l’origine se trouve tant au Sud qu’au Nord de la planète. Il s’est doté d’un Conseil international. Le FSM a réussi à apparaître comme une alternative légitime au Forum Economique Mondial de Davos, qui réunit dans un club informel des patrons de transnationales, des gouvernants, des dirigeants de l’OMC, du FMI et de la Banque mondiale.

Secundo, convergence entre des mouvements sociaux et des organisations de nature différente : Via Campesina, Attac, Marche mondiale des Femmes, certains syndicats, des groupes de réflexion tel le Forum Mondial des Alternatives, International Focus on Globalization, Focus on the Global South, des mouvements contre la dette tels Jubilé Sud, le CADTM, des mouvements d’éducation, des ONG…). Convergence qui débouche sur un calendrier et des objectifs communs dont on peut avoir un aperçu en lisant la déclaration de l’assemblée des mouvements sociaux au Forum Social Mondial de Porto Alegre en janvier 2001 (encadré 20.1.), suivie d’autres déclarations à l’occasion des éditions ultérieures du Forum Social Mondial, des Forums asiatique et européen. Mise en place d’un secrétariat international provisoire assurée par le Mouvement des Sans Terre au Brésil. Tertio, implantation de réseaux parties prenantes du mouvement à l’échelle de la planète même si c’est de manière inégale (fort développement en Europe occidentale, aux Amériques et en Asie, faiblesse en Afrique et en Europe orientale, absence en Chine).

Quarto, entrée dans un cycle de radicalisation d’une couche significative de la jeunesse, également de manière inégale à l’échelle de la planète (les régions où ce phénomène est le plus avancé sont l’Amérique du Nord et le Sud de l’Europe ainsi que la Grande-Bretagne et la Scandinavie. Manifestement, le phénomène s’étend : la jeunesse bouge et lutte en Algérie - Kabylie -, en Corée du Sud, au Pérou, au Mexique, dans de nombreux pays d’Afrique subsaharienne…).

Quinto, naissance d’un puissant mouvement anti-guerre sur le plan international à partir de 2001 lors de la guerre contre l’Afghanistan. Renforcement de ce mouvement au cours de l’année 2003. A l’avenir, il faudra veiller au maintien de la pluralité du mouvement, à son indépendance par rapport aux pouvoirs en place, à la capacité de renforcer la convergence entre différentes campagnes, telle celle contre l’OMC et celle pour l’annulation de la dette. Il faudra assurer la pérennité du mouvement anti-guerre et redonner vigueur à la solidarité internationale avec les peuples en lutte pour leur libération (particulièrement le peuple palestinien).

Encadré 20. 1. : Résumé des points d’accords entre mouvements sociaux au FSM de Porto Alegre (janvier 2001)

Nécessité d’une alternative démocratique et internationaliste à la mondialisation capitaliste néo-libérale ; suprématie des droits de l’homme, des droits sociaux et des droits de l’écologiesur les exigences du capital ; nécessité de réaliser l’égalité entre femmes et hommes ; nécessité d’approfondir la crise de légitimité de la Banque mondiale, du FMI, de l’OMC, du Forum de Davos, du G7 et des grandes multinationales ; exiger l’annulation dans conditions de la dette du tiers monde et l’abandon des politiques d’ajustement structurel ; exiger l’arrêt de la dérégulation du commerce et rejeter la définition actuelle des droits de propriété intellectuelles en relation avec le commerce ; exiger la protection des ressources naturelles et des biens publics en empêchant leur privatisation ; exiger l’abolition de l’utilisation des plantes transgéniques et des brevets sur la vie ; faire obstacle au commerce des armes et à la politique militariste (exemple : le Plan Colombie des Etats-Unis) ; affirmer le droit des peuples à un développement endogène  ; trouver des sources de financement sur la base de la taxation du capital (en commençant par une taxe de type Tobin), ce qui implique la suppression des paradis fiscaux ; affirmer les droits des peuples indigènes  ; nécessité d’une réforme agraire et d’une réduction généralisée du temps de travail ; nécessité d’un combat commun Nord/Sud et Est/Ouest ; promotion des expériences démocratiques comme le budget participatif pratiqué à Porto Alegre.

Une trame de subversion tissée au quotidien

Ce vaste mouvement, créé à l’occasion d’événements porteurs, tisse également sa trame dans le quotidien. Les témoins se sont rencontrés, les expériences se sont racontées, les adresses se sont échangées. Tout cela nourrit une subversion formidablement humaine. Subversion : bouleversement des idées et des valeurs reçues, dit le Petit Robert. Reçues, imposées ? Notre conception des valeurs est plurielle car les opprimé(e)s ne parlent heureusement pas d’une seule voix. C’est pourquoi il est fondamental de mettre en valeur « les autres voix de la planète ». Mais nos idées ne sont pas celles des oppresseurs, la pluralité n’inclut pas la soumission à la parole de ceux qui poursuivent une logique de profit immédiat. Au nom de quoi devrait-on continuer à la subir ?

Les résistances se fortifient également au travers des luttes nationales : il faut porter le coup à sa propre classe capitaliste pour affaiblir l’ensemble. Les grèves françaises de l’automne 1995 ont amorcé un virage politique dont une première (mais non suffisante) manifestation s’est concrétisée lors des élections suivantes. Le mouvement ouvrier organisé lutte pour la réduction généralisée du temps de travail, pour préserver les acquis de la sécurité sociale dans les pays industrialisés et dans les pays de la Périphérie où elle a été conquise (à l’Est comme au Sud).

Des sans papiers de France, d’Espagne et de Belgique, au lieu de subir la clandestinité, interpellent ouvertement le pouvoir pour la régularisation de leur situation.

La mondialisation oblige - dans un sens positif - chaque organisation réellement liée à la défense des intérêts des opprimés à se connecter à l’activité de l’organisation voisine. Comment en effet être efficace sur la défense du droit d’asile si l’on n’a pas une vision d’ensemble de la situation du Tiers Monde ? Comment conserver une conscience de classe et ne pas s’allier à « son » patron pour sauvegarder l’emploi dans « son » usine au détriment des ouvriers du pays voisin si ce n’est en s’ouvrant aux débats planétaires ? Comment une Organisation Non Gouvernementale peut-elle sauvegarder son indépendance si ce n’est en défendant avec d’autres associations, dans son propre pays, les revendications de justice sociale qu’elle prône pour les pays lointains ? Comment marquer des points contre la marginalisation, le chômage si on ne dialogue pas avec le mouvement syndical ?

Beaucoup se plaignent d’avoir affaire à des interlocuteurs de plus en plus évanescents : ce n’est plus le patron local qu’il faut contrer, c’est le conseil d’administration d’une transnationale, c’est le fonds de pension actionnaire principal ; ce n’est plus l’autorité publique nationale dont il faut déjouer les plans, c’est celle d’un conseil de ministres européens ou du G8. La période, c’est sûr, exige une adaptation. Mais la force qui peut être utilisée pour contourner ces soi-disant incontournables est, elle-même, potentiellement décuplée, centuplée. Le tout est d’en avoir conscience, et, surtout, d’avoir la volonté politique de tout mettre en œuvre pour organiser cette force. Il est important de souligner qu’une volonté politique n’implique pas une dictature interne : au contraire, la richesse des mouvements sociaux réside dans leur diversité, leur pluralité. Cette richesse doit être garantie totalement par le respect de la plus grande démocratie entre les composantes du mouvement.

Des obstacles et des nouvelles formes d’organisation

Sur le plan mondial, une crise de représentation du mouvement ouvrier se manifeste par une crise de représentativité des partis de gauche et du mouvement syndical. Ce dernier est de moins en moins à même d’assurer la défense des intérêts des travailleurs et de leurs familles. Sa ligne ne convainc pas non plus les autres mouvements sociaux de se rassembler autour de lui.

Les organisations non gouvernementales, dont certaines, issues de la solidarité avec les luttes d’indépendance et de libération nationale, avaient connu dans les années 1970 une radicalisation à gauche, sont traversées également par des signes manifestes de crise. Un grand nombre d’entre elles sont rentrées dans l’orbite de leur gouvernement et des organismes internationaux (BM, ONU, PNUD).

La crise de représentation se combine à un doute profond sur le projet émancipateur. Le projet socialiste a été fortement discrédité par les expériences bureaucratiques du dit camp socialiste à l’Est et par les compromissions des socialistes occidentaux avec les capitalistes de leur pays.

Dans le même temps, les mobilisations sociales se poursuivent, voire se radicalisent. De nouvelles formes d’organisation et de conscience apparaissent temporairement, sans réussir jusqu’ici à produire un nouveau programme cohérent. Mais on aurait tort de sous-estimer leur potentiel de radicalité. Certes, s’il fallait faire la liste des échecs des mouvements sociaux dans les dernières années, l’addition serait lourde. Mais l’histoire des luttes émancipatrices ne passe pas par une simple comptabilité des échecs et des victoires. La crise que traversent les mouvements sociaux sous leurs différentes formes peut-elle déboucher sur un nouveau cycle d’accumulation positive d’expériences et de conscience ? Les événements des dernières années poussent vers un optimisme prudent et convainquent que l’attentisme, l’attitude de spectateur n’est plus de mise.

Une minorité de décideurs s’acharne à exproprier la personne humaine de ses droits fondamentaux pour la réduire à une « ressource », la société pour la remplacer par le marché, le travail pour restreindre son sens de création de valeur à une marchandise, le social pour prôner l’individualisme, le politique pour confier au capital et à sa course au profit immédiat la tâche de fixer les priorités, la culture pour la transformer en mode de vie « standard », la cité pour en faire le lieu de la non-appartenance. Face à cette expropriation, il est temps pour les millions de personnes et dizaines de milliers d’organisations qui luttent d’apprendre à vivre ensemble en reconnaissant la réelle complémentarité de leurs projets, d’organiser et d’affirmer la mondialisation des forces de (re)construction de notre devenir ensemble, de diffuser la narration solidaire de ce monde. Il est temps de mettre hors des lois du marché le bien commun patrimoine de l’humanité.

Il est temps.

Eric Toussaint

Novembre 2003

Article publié sur le site du CADTM

dimanche 19 janvier 2020

Le marché des émissions carbone pour les nuls

marchecarbone.PNG Cliquer pour voir le reportage de Cash Investigation (2016)

samedi 18 janvier 2020

Il y a 16 ans : "La « realpolitik » du président Lula et les altermondialistes"

Lors du sommet du G8 à Evian (France) début juin 2003, le président brésilien Luiz Inacio Lula Da Silva a rencontré une délégation de représentants des mouvements sociaux et ONG qui composent et animent le dit mouvement altermondialiste. Nous avons recueilli le témoignage d’Eric Toussaint, président du Comité pour l’annulation de la dette du Tiers Monde (CADTM).

Eric Toussaint commence d’abord par exprimer différentes critiques sur la politique économique menée par le gouvernement brésilien. Il poursuit l’entretien en expliquant le déroulement de la rencontre et ce qui s’y est dit. Pour terminer, il tire quelques conclusions sur l’évolution ’libérale’ de Lula et plus globalement sur l’Amérique latine.

Contexte : A l’occasion du sommet annuel tenu par le G8 (Etats-Unis, Japon, Allemagne, Grande-Bretagne, France, Italie, Canada, Russie) à Evian les 1er et 2 juin 2003, plusieurs chefs d’Etat non membres du G8 étaient les invités du président français Jacques Chirac. Celui-ci souhaitait donner l’impression à l’opinion publique internationale que le G8, la France en particulier, souhaitaient dialoguer avec le reste du monde en invitant des chefs d’Etat non membres du G8. Avaient répondu à l’appel le président Lula du Brésil et les chefs d’Etats ou de gouvernement de Chine, d’Inde, du Nigeria, du Sénégal, d’Afrique du Sud, d’Egypte, du Mexique... Fondamentalement, il s’agissait de contribuer à légitimer le G8, club informel des principales puissances mondiales, à un moment où sa crédibilité est au plus bas. Les hôtes du président Chirac se sont réunis à Evian avant le début de la véritable réunion du G8 au moment où plus de 100.000 manifestants défilaient dans les rues de Genève (Suisse) et d’Annemasse sur le thème G8 illégal. Parmi les thèmes principaux : l’annulation de la dette du tiers Monde, l’opposition au militarisme, la lutte contre l’OMC, la solidarité avec le peuple palestinien, l’accès aux médicaments génériques... et l’opposition à la réforme néolibérale du système des pensions et de l’éducation qui mobilise en France des millions de travailleurs.

Hier, tu as eu l’occasion de rencontrer, avec d’autres, un des chefs d’Etat, invité spécial du G8 : le président Lula du Brésil. Peux-tu expliquer le sens de cette rencontre et à travers cela, la politique menée par le président Lula ?

Eric Toussaint : Luis Inacio Lula Da Silva, élu président avec une écrasante majorité des voix en octobre 2002, plus de 65 %, souhaitait voir des représentants des mouvements altermondialistes d’Europe. Nous nous sommes rendus à quatre délégués de ces mouvements, Jacques Nikonoff, Président d’Attac France, Rafaella Bolini, représentant le Forum Social Italien, Helena Tagesson (Suède), de la campagne contre l’OMC et moi-même pour le CADTM. La rencontre a eu lieu à Genève dans la résidence de l’ambassadeur du Brésil.

Avant de nous rendre à cette rencontre, nous avions décidé de dire clairement que nous n’engagions pas le mouvement, nous n’avions aucun mandat donné par d’autres mouvements pour les représenter. Nous ne représentions que nous-mêmes et nous n’avions pas l’intention de nous prêter, par exemple, à un jeu de conférence de presse au cours de laquelle le président du Brésil aurait pu nous utiliser pour avaliser la politique qu’il mène. Nous aurions agi de cette façon avec n’importe quel président mais, ici, en plus, nous nous trouvons dans une situation où, quelques mois à peine après avoir occupé son poste de président, la politique de Lula est manifestement contradictoire avec les attentes de toute une série de mouvements sociaux avec lesquels nous travaillons directement.

Alors c’est quoi, les mesures tout à fait contestables ?

Primo, le président Lula a désigné comme président de la Banque centrale un des gros patrons, Henrique Meirelles, l’ancien président d’une des grosses banques américaines présentes au Brésil, la Fleet Boston. C’est donc clairement un représentant de la classe capitaliste qui est mis à la tête de la Banque centrale et le message est clair : chercher à donner confiance aux marchés financiers. C’est le premier problème.

Deuxième problème, le président Lula est favorable à octroyer l’autonomie à la Banque centrale, c’est-à-dire qu’il prend les mesures souhaitées par les néo-libéraux : c’est ce qu’ils ont fait avec la Banque centrale européenne par rapport à la Commission européenne. Ce qui veut dire que le pouvoir politique abandonne encore un peu plus le contrôle sur un instrument central pour orienter l’économie d’un pays. Quand on ne contrôle pas directement la banque centrale, on ne contrôle pas la monnaie nationale, les taux d’intérêt, etc. C’est quelque chose de très important.

Troisième point contestable dans la politique de Lula : c’est la réforme du système de pension qu’il a entreprise et qui fait très fortement penser à la réforme de Raffarin, combattue par un très large mouvement social avec les grèves que l’on connaît en France. En fait, le président Lula s’en prend au système de pension des travailleurs du secteur public et veut favoriser les fonds de pension privés. Il y a d’autres éléments de sa politique contestables : des hauts taux d’intérêt, le maintien des accords avec le FMI, le remboursement de la dette publique extérieure...

Comment a eu lieu cette visite ?

Eric Toussaint : Etant donné la politique que je viens de décrire, on y allait quasiment avec des semelles de plomb parce qu’on ne voulait pas être utilisés ou piégés. Nous avions donc décidé, dans le cadre d’un accord sur la procédure du déroulement de la séance, que chacun d’entre nous (les quatre délégués), prendrait cinq minutes pour présenter les revendications principales que nos mouvements avancent, comme alternatives à la mondialisation actuelle, et qui concernent directement le Brésil. Voici comment s’est déroulée la rencontre : on a été reçus par le président Lula, accompagné du ministre du Travail et du ministre des Relations extérieures, de plusieurs députés et de deux conseillers proches du président. Le président Lula a présenté pendant une demi-heure la politique de son gouvernement, en défendant les mesures d’austérité qu’il a prises (augmentation des taux d’intérêt, coupes claires dans le budget pour un montant de plus de trois milliards de dollars - 14 milliards de réales) et en disant qu’elles étaient nécessaires pour stabiliser une situation économique très difficile. Il a annoncé que dorénavant, il allait commencer à concrétiser - ça prendra quelques années a-t-il dit - les engagements qu’il a pris auprès du peuple au cours de sa campagne électorale.

Nous avons avancé les choses suivantes. Jacques Nikonoff, président d’Attac France, a dit que son mouvement était tout à fait opposé aux fonds de pension privés et qu’il était très inquiet de voir qu’au Brésil, le gouvernement actuel faisait la promotion de ces fonds de pension.

Deuxièmement, il a redit l’intérêt manifeste du mouvement à ce que le Brésil se prononce clairement pour la taxe Tobin. Il faut savoir que Lula est venu avec une proposition au G8 d’une taxe sur les ventes d’armes pour financer un projet mondial de lutte contre la faim. Chirac, dans une conférence de presse, a dit que la proposition de Lula lui semblait plus opportune que la taxe Tobin et en a profité donc pour attaquer la taxe Tobin. C’étaient les deux éléments centraux avancés par Jacques Nikonoff.

Moi, j’ai avancé pour le CADTM que l’Amérique latine était confrontée, un peu comme dans les années 80, à une hémorragie énorme de richesses qui la quittaient et qui se rendaient vers les créanciers du Nord (plus de 200 milliards de transfert net négatif sur la dette entre 1996 et 2002, l’équivalent de deux plans Marshall. Le Brésil à lui seul a perdu, entre 1997 et 2001, plus de 70 milliards de dollars de transfert net négatif sur la dette, dont 27 milliards aux dépens des finances publiques), essentiellement des banques privées, des marchés financiers, le FMI et la Banque mondiale. J’ai insisté sur le fait qu’il ne fallait pas attendre une crise de paiement, une crise d’insolvabilité, pour prendre des initiatives - d’ailleurs prévues en l’occurrence par la Constitution brésilienne - c’est-à-dire réaliser un audit sur les origines et le contenu exact de la dette extérieure du Brésil, pour déterminer ce qui est légitime et illégitime. C’est prévu par la Constitution de 1988 du Brésil. En 2000, lors d’un plébiscite organisé par le MST, la CUT, la Campagne Jubilé Sud du Brésil, la Conférence Nationale des Evêques (avec le soutien du PT), plus de 90 % des 6 millions de Brésiliens qui ont voté, se sont prononcés pour la suspension du paiement de la dette le temps de réaliser l’audit. Les parlementaires du PT ont déposé un projet de loi dans ce sens. Aucun président jusqu’à aujourd’hui ne l’a réalisé. J’ai dit à Lula : « C’est vraiment l’occasion, puisque vous avez le pouvoir, de lancer l’initiative et ainsi d’avoir les conditions pour suspendre les paiements et épargner l’argent du remboursement de la dette pour de l’investissement social, des transformations, etc. ». Puis j’ai suggéré que le Brésil lance un appel aux autres pays latino-américains pour constituer un front des pays endettés pour le non-paiement.

La troisième intervenante, Helena Tagesson, suédoise, avançait la nécessité d’empêcher qu’à Cancun, en septembre 2003, se concrétisent les accords de l’OMC pris à Doha en novembre 2001 et essayer de paralyser la réunion comme on avait réussi à le faire à Seattle fin novembre 99 - début décembre quand, par la mobilisation et profitant des contradictions entre Europe et Etats-Unis, on a réussi à faire obstacle à une offensive plus forte en matière de libéralisation du commerce. En 2001, l’OMC a pris sa revanche. Elle a réussi à avoir un agenda très néo-libéral avec l’Accord général sur le commerce des services, qui doit être définitivement concrétisé et décidé à Cancun. Donc, elle insistait sur le fait que nous avons quatre mois pour essayer de paralyser Cancun. Elle proposait que le Brésil aille, avec les autres pays du Tiers Monde, dans ce sens-là. Et notamment d’être très attentif à la question de la privatisation de l’eau voulue par l’OMC alors qu’il y a des expériences modèles au Brésil comme à Porto Alegre en ce qui concerne l’exploitation et la distribution d’eau. Expériences modèles qui mourront si jamais on applique l’agenda de Doha à Cancun.

La quatrième intervenante était Rafaella Bolini du Forum Social Italien, elle est une des animatrices du mouvement anti-guerre ; les Italiens ont été extrêmement actifs dans la campagne contre la guerre en Irak. Elle a demandé au Brésil qu’il prenne l’initiative de demander la convocation d’une Assemblée générale de l’ONU, pour provoquer un vote de l’Assemblée générale de condamnation de l’occupation de l’Irak par les Etats-Unis et leurs alliés. Le Conseil de sécurité de l’ONU vient de voter une résolution le 22 mai qui, en fait, légitime l’occupation militaire de l’Irak par les Etats-Unis, la Grande-Bretagne et l’Australie. Et on n’a évidemment pas confiance dans le Conseil de Sécurité. Par contre, même si on ne doit pas se faire trop d’illusions, si réellement il y avait un débat à l’Assemblée générale de l’ONU, si les pays pouvaient réellement voter, il pourrait y avoir une majorité contre l’occupation de l’Irak. Cela a eu lieu à plusieurs reprises dans les années 70 et 80. Israël a été condamné plusieurs fois, malgré l’opposition des Etats-Unis, parce que les Etats-Unis étaient en minorité.

Ce que Lula a répondu, c’est qu’il y avait une grande différence entre ce qu’on souhaitait faire et ce qu’on pouvait faire. Tout ça pour dire que nos propositions étaient bien sympathiques mais qu’il ne voyait pas comment les réaliser. Il a justifié clairement sa politique favorable aux fonds de pension privés. Il n’a pas pris d’engagement sur la question de la dette. Il a dit sur la question du commerce, qu’il voulait effectivement limiter la déréglementation et limiter la portée de l’Accord général sur le commerce des services. En ce qui concerne l’Irak, il a dit que, en tant que pays, il s’était clairement opposé à la guerre contre l’Irak. Mais il n’est pas allé plus loin, il n’a pas dit qu’il allait prendre une initiative concernant l’Assemblée de l’ONU.

Voilà un résumé synthétique de ce contact. J’en tire comme conclusion que l’espoir énorme non seulement d’une grande partie des Brésiliens, mais bien au-delà, dans le reste de l’Amérique latine et dans le monde, de voir un gouvernement progressiste appliquer une orientation qui tourne le dos au néo-libéralisme, et bien, cet espoir est manifestement en train d’être fortement déçu. Et autant le dire depuis le début. Sinon, plus dure sera la chute si on se berce d’illusions sur les orientations réelles du gouvernement Lula. Quelque part, ce qui ressort de la situation des derniers mois en Amérique latine, c’est que, alors que de manière très claire, dans plusieurs pays, les gens ont voté sur des programmes de gauche - je pense à Evo Morales en Bolivie, qui a eu un grand succès électoral mais qui n’a pas été élu président. Je pense à Lucio Gutierrez, soutenu par le mouvement indigène, PachaKutik et la CONAIE en Equateur, qui a été élu sur un programme progressiste. Je pense à Lula. Dans les deux derniers cas, ceux de Lula et Gutierrez, ils ont été élus présidents mais ils se sont empressés de faire des concessions aux marchés financiers et de réaliser la continuité du programme néo-libéral des prédécesseurs qu’ils condamnaient dans leur campagne électorale. Et dans le cas de Gutierrez, c’est plus grave parce que lui, en plus, s’est présenté clairement comme le meilleur ami de Bush dans la région et a dit que le président Colombien était son grand ami, tandis qu’il a affiché clairement des distances très nettes à l’égard du président Chavez du Venezuela. , Cela montre que là, il y a un enjeu important pour les mouvements sociaux : la nécessité de maintenir leur indépendance par rapport aux gouvernements. Ce n’est pas parce que des partis qui, en principe, devraient représenter le programme des mouvements sociaux, arrivent au pouvoir, que les mouvements sociaux doivent mettre de l’eau dans leur vin, abandonner leur radicalité et passer à l’attentisme en se disant « on ne va pas mettre des bâtons dans les roues de nos amis politiques au gouvernement ». Au contraire, il faut augmenter la pression sur de tels gouvernements pour qu’ils adoptent un comportement conforme à ce qu’ils ont annoncé et qui leur a permis de recevoir les suffrages populaires

Article paru sur le site du CADTM sous le titre La « realpolitik » du président Lula et les altermondialistes, la version audio est disponible sur le site

Bonus

Lire aussi une interview de Lula par Eric Toussaint datant de... juillet 1991.

mercredi 15 janvier 2020

Il y a 73 ans : La bataille du rail

batailledurail.PNG Cliquer sur l'image pour voir le film

"La haine, la violence et l’irrespect, on a le droit de le faire dans une dictature"

Pendant ce temps, Macron continue son soliloque halluciné. « La haine, la violence et l’irrespect, on a le droit de le faire dans une dictature », phrase tout à fait étonnante en soi, qu’il faudrait soumettre simultanément à des linguistes et des politologues, dont il ne voit pas en tout cas que, projectivement, elle ne parle que de lui, de son gouvernement, de sa police et du régime dans lequel il est en train de nous faire entrer. Avec la démolition pure et simple du langage, le renversement projectif est l’une des propriétés les plus inconscientes et les plus systématiques de la langue macronienne. Dont la vérité d’à peu près tous les énoncés peut être restaurée par la simple opération de la mise sens dessus dessous. Ainsi l’obsession pour les « radicalisés » et la « radicalisation » est-elle le reflet inversé d’un bloc de pouvoir qui, depuis ses sommets gouvernementaux jusqu’à ses trolls, a franchi tous les caps de la radicalisation — dont la rage à imposer au corps social qui n’en veut pas une réforme entièrement taillée d’après les intérêts de la finance n’est jamais que la dernière illustration.

De même la fixation sur le terrorisme externe est-elle devenue l’opportunité d’un terrorisme interne — d’État. Un ancien de la préfectorale, ayant eu à connaître des opérations de maintien de l’ordre, était dans la rue le 9 janvier ; interrogé par Arrêt sur images, c’est lui qui, entre autres sauvageries, a filmé le tir de LBD à bout portant. On n’a pas exactement affaire à un ennemi des institutions. Qui n’en raconte pas moins que, traumatisé par ce qu’il a vu, il doit s’asseoir en pleurs sur le trottoir. Puis livre le fin mot de l’affaire : « Le but était de terroriser ». Terrorisme extérieur, terrorisme intérieur…

C’est qu’à un moment, il faut bien prendre les mots au sérieux, et les décoller de leurs usages habituels où les pouvoirs aiment les enfermer. « Sont interdits les actes ou les menaces de violence dont le but principal est de répandre la terreur parmi les populations civiles », indiquent à propos du terrorisme les protocoles additionnels de la Convention de Genève. On cherche ce qui dans l’entreprise systématique menée à grande échelle par la police et le gouvernement, entreprise d’intimidation, d’effroi et de découragement par la menace physique de l’exercice normal des droits politiques fondamentaux ne tombe pas sous cette définition. Et pour tout dire, on ne trouve pas. Qui sont les radicalisés ? Qui sont les criminels ? Qui sont ceux qui terrorisent ?

Et qui est légitime ?

Lire l'intégralité du texte de Frédéric Lordon, paru sur son blog, sous le titre Quelle « violence légitime » ?

PS (sic)

L'intégralité de ce texte, aux habituelles belles envolées, continue de souffrir d'un optimisme de puceau. Car, dame, ce qui arrive en France, n'est jamais que ce qui est arrivé en Grèce, en Espagne, et avant, nous en étions, à Gênes... Et de la délégitimation de gouvernements matraquant leur néo-libéralisme aux ordres des "maîtres du monde", rien n'est sorti que la défaite des peuples... Sauf peut-être au Royaume-uni, ou, au moins un débouché, certes ambigu, est advenu. Il s'appelle le Brexit. Pendant plusieurs années, le gouvernement a été paralysé, au point de subir camouflet sur camouflet d'un Parlement, certes opportuniste et bien peu représentatif, mais qui, avec toute l'irrationalité que cela suppose, est redevenu, temporairement, un Parlement (du pays qui l'a inventé, on n'en attendait pas moins.) En refusant désormais mordicus, obéissant aux consignes de son parti (qui n'en est pas un, c'est si pratique !), aux pieds duquel il jeta son capital symbolique lors de la dernière élection présidentielle, sans contre-partie[1], et alors qu'il n'en pensait pas moins et avait courageusement mené la lutte, son Mordicus refus disions-nous donc, d'appeler un chat un chat, c'est à dire un nécessaire Frexit, un nécessaire Frexit[2] (qui ne peut être que : et de gauche et de droite - sur un plan 'sociétal", comme on dit maintenant, car sur le plan des rapports de production, il y a une gauche qui s'ignore...- comme la victoire au référendum de 2005, comme la victoire du Brexit...), Frédéric Lordon continue à porter un discours "Corbynesque" (et on peut en dire autant de François Ruffin), voué à l'échec, l'Histoire vient de le démontrer, et ce n'était point une surprise, pensant, semble-t-il que, voler de défaite en défaite mène irrésistiblement à la victoire téléologique... Il faut vraiment être fonctionnaire à l'EHESS pour avoir le temps... Car oui, à chaque défaite des gens meurent, et plus efficacement par charrettes de déciles de classe que sous les Flash-Balls...

A bons entendeurs,

Le Concierge (pour un temps, toujours vivant... Et c'est pas du Renaud !)

Notes

[1] Nous persistons et signons, ne serait-ce que promettre un référendum sur le Frexit à la présidentielle aurait mené Mélenchon au 2eme tour. Au lieu de ça, on dragua les Hamonistes d'un jour, Macronistes le lendemain, Jadotistes le surlendemain, sous prétexte que "l'élection présidentielle se joue au centre"!!! Ouaf et Snif...

[2] Qui foutrait le "joyeux bordel", institutionnel, dont nous avons grand besoin

lundi 13 janvier 2020

Macron vendu à la finance vend le peuple de France à la finance

Economiste, directrice générale du BlackRock Investment Institute, le centre de recherche de la plus grosse société de gestion d'actifs mondiale, Isabelle Mateos y Lago est énarque, inspectrice des Finances. Elle a débuté sa carrière au ministère de l'Economie avant de rejoindre le Fonds monétaire international, puis BlackRock en janvier 2015. Elle est basée à Londres. Chez BlackRock, elle conseille le vice-président Philip Hildebrand et les équipes sur les grandes orientations macro-économiques et leurs implications en matière d'investissements. Interview.

Depuis Londres, où vous êtes économiste pour l’institut de recherche de BlackRock, l’une des plus grosses sociétés de gestion de fonds au monde, quelles sont vos premières impressions sur les 100 premiers jours d’Emmanuel Macron ?

Il faut souligner un élément de contexte important. Depuis l’élection d’Emmanuel Macron, l’économie française comme l’économie européenne ont continué à surprendre de manière positive. Le contexte est porteur. Cela permet une certaine indulgence vis-à-vis des détails et des hoquets du processus de décision du président.

Quels sont les points positifs à souligner dans ces 100 premiers jours ?

Le président et le gouvernement sont en contrôle de la situation. Dans ce début de quinquennat, il y a eu de mauvaises surprises : celle qui a conduit au départ du gouvernement de François Bayrou, par exemple, ou les accrocs autour du budget de l’armée. Le président a su réagir et montrer qu’il contrôlait la situation, qu’il savait gérer les crises. C’est positif.

Car une question importante se pose : sera-t-il capable de mener la réforme du marché du travail sans mettre tout le monde dans la rue ? Pour l’instant les signes sont encourageants. Les débats parlementaires sur la loi d’habilitation à réformer par ordonnance se sont passés de façon constructive. Il a accepté des amendements et le texte a obtenu une vraie majorité, pas ric-rac. Certes, en matière sociale, le diable est dans le détail de la rédaction des textes mais pour l’instant tout se passe paisiblement et sans à-coups.

Si le président Macron et Edouard Philippe sont capables de faire sauter le blocage sur le marché du travail, ce sera un signal fort. Cela montrera que le jeu a changé et que la France est prête à accepter des réformes positives pour son économie.

Le deuxième test pour les économistes, les finances publiques, donne aussi une impression plutôt positive.

Il a décidé de tenir les 3% de déficits dès cette année. Il aurait pu repousser d’un an, les marchés financiers n’étaient pas inquiets compte tenu du niveau actuel des taux d’intérêt et de la politique de la Banque centrale européenne. L’autre option pouvait donc être défendue. En revanche, il fallait qu’il donne un signe fort que la réduction des déficits se ferait à travers la baisse des dépenses publiques. C’est ce qu’il a fait en ouvrant le débat sur les APL. Il montre qu’il peut faire ce que la France n’a jamais réussi à faire. Ça aussi, c’est très positif. La France reste hors norme par le poids de sa dépense publique dans le PIB. Le chemin à parcourir est long dans ce domaine. Nous allons regarder de très près la programmation pluriannuelle qu’il propose.

Sur un plan plus politique, il était important de s’engager à tenir les 3% pour pouvoir espérer ouvrir les discussions avec l’Allemagne sur l’avenir de l’Europe et la réforme de la zone euro. C’était important que la France démontre avant les élections de septembre en Allemagne, qu’elle est un partenaire sérieux. Son choix de tenir les 3% est donc une bonne nouvelle de ce point de vue.

Et les points négatifs ?

La décision de bloquer la prise de contrôle des chantiers navals de Saint-Nazaire par une société italienne peut en être un. Cela a été très bien reçu en France, mais à l’étranger, c’est perçu comme un geste étatiste, anti-européen, anti-marché. Je note toutefois que ça n’a guère suscité qu’un froncement de sourcil chez les économistes et les investisseurs, grâce aux bonnes surprises sur l’état de l’économie française.

Les marchés financiers regardent aussi de près l’opinion française et peuvent s’inquiéter de la baisse de popularité du président : est-ce que cela pourrait affecter sa capacité ou sa volonté de réformer ? Mais pour l’instant, ce point est compensé par le fait que les indicateurs de confiance des consommateurs et des chefs d’entreprises sont, eux, en amélioration, ce qui monte que l’économie est sur le bon chemin.

Qu’attendez-vous d’Emmanuel Macron à la rentrée ?

Outre la mise en place effective d’une vraie réforme du marché du travail, J’attends qu’il montre sa capacité à faire des coupes intelligentes et durables dans les dépenses publiques. Je me demande aussi si les entreprises vont bénéficier de baisses d’impôts à terme. C’est important pour les investisseurs en actions. D’autant que la Belgique vient d’annoncer une baisse de son taux d’impôt sur les sociétés, ce qui montre que la concurrence fiscale n’est pas terminée en Europe. La France ne peut pas l’ignorer. La mise en œuvre de tout ce qui a été promis aux entreprises sera très observée.

Votre note ?

8/10. Continuez comme ça.

Propos recueillis par Sophie Fay

Paru dans l'Obs, le 9 août 2017.

Sur BlackRock lire :

Retraites : bacchanale à l'Elysée

Fonds vautours et institutions européennes s’attaquent à nos logements

Comment Macron offre les retraites aux financiers les plus rapaces

Pour les vautours, il est moins 5 avant la fin de la retraite par répartition

dimanche 12 janvier 2020

LE CONFLIT MAJEUR DERRIÈRE LES RETRAITES

fildacturetraites.PNG Cliquer sur l'image pour voir le n° du fil d'actu

Les jours heureux

joursheureux.PNG Pour voir le film de Gilles Perret sur le Conseil National de la Résistance, cliquer sur l'image via les-crises

vendredi 10 janvier 2020

Bonne année 2020

Le Musée de l'Europe présente ses meilleurs vœux à ses (très nombreux) lecteurs issus de la petite-bourgeoisie intellectuelle.

Du Haut de son immense autorité, le Concierge vous dit :

Soutenez les cheminots qui depuis la Résistance ont fait leurs preuves et ont fondé notre société à cette image.

Comprenez que nous, ne produisons rien sauf de la pub, ne produisons rien.

Et que donc, comme à l'époque on envoyait des chèques pour soutenir les mineurs britanniques, sans savoir que de la lutte à mort contre Thatcher tout dépendait...

Et bien envoyez vos chèques aux caisses de grève de la CGT et de Sud (autonomes, évidemment, on n'est pas là pour se faire dépouiller, d'ailleurs on n'a plus les moyens !)

Car, c'est définitivement ICI et MAINTENANT que l'Histoire se joue...

Car même Youssouf Islam (ex Cat Stevens) est de la génération 68...

stevens.PNG Cliquer sur l'image...

Pour celle qui suivit :

'Tout est permis, mais rien nen n'est possible" (Clouscard)

Réforme des retraites : l’avis de François Asselineau

asselinauretraites.PNG Le Musée n'ayant trouvé aucun équivalent dans aucun parti "de gauche" (sans parler d'une sinistre soirée sur une radio libertaire à la veille de Noël - "qui est de la merde et qu'on ne va pas célébrer ! On mange des huîtres et vous emmerde", signé les Libertariens qu'ont pas les moyens), aux ordres du Conservateur (granitique) en chef, il est scientifiquement obligé d'admettre cette pièce ouvertement dans ses collections... Cliquer sur l'image pour voir la vidéo

mercredi 1 janvier 2020

Retraites : bacchanale à l'Elysée

atserixhelvetes.jpg Extrait de "Asterix chez les Helvètes"

Retraites. Le patron du fonds BlackRock France élevé au grade d’officier de la Légion d’honneur

Parmi les 487 personnes figurant dans la promotion civile de la Légion d’honneur du 1er janvier 2020, un nom fait tiquer. En plein conflit sur la réforme des retraites, Jean-François Cirelli, président du fonds BlackRock France, est élevé au grade d’officier.

Chaque année, au 1er janvier, la promotion civile de la Légion d’honneur distingue des personnes "illustres ou inconnues" en les nommant chevalier ou en élevant leur grade. La présence sur la liste d’un dirigeant de l’un des principaux fonds de pension, en plein conflit sur la réforme des retraites, fait tiquer.

La promotion du Nouvel an 2020 distingue des personnalités comme Jeanne Balibar, Gilbert Montagné ou encore le prix Nobel Gérard Mourou.

Parmi les 487 personnes de la liste, un nom provoque des remous. Il s’agit de Jean-François Cirelli, chevalier depuis 2006 et élevé officier de la Légion d’honneur, par le Premier ministre Édouard Philippe. Présenté comme "président d’une société de gestion d’actifs", anciennement président de Gaz de France, il est actuellement le dirigeant du fonds BlackRock France.

Soupçons de collusion

BlackRock est le premier gestionnaire d’actifs au monde, il gère l’équivalent de 6 300 milliards d’euros et finance la plupart des fonds de pension.

Dans le conflit sur la réforme des retraites, les contacts réguliers entre le fonds BlackRock et l’exécutif français ont alimenté des soupçons de collusion. Jean-François Cirelli avait rencontré Emmanuel Macron le 10 juillet 2019, avec d’autres gestionnaires d’actifs, lors d’une réunion destinée à inciter les fonds d’investissements à financer la lutte contre le réchauffement climatique.

Olivier Marleix, député LR d’Eure-et-Loir, aurait souhaité que BlackRock déclare ses « actions de lobbying » à la Haute autorité pour la transparence de la vie publique. Il avait ainsi interpellé Jean-Paul Delevoye à l’Assemblée avant sa démission du gouvernement : "Si votre réforme va à son terme, les affaires de BlackRock prendront donc un formidable essor en France".

La promotion de Jean-François Cirelli au grade d’officier de la Légion d’honneur ne va pas contribuer à rassurer les opposants à la réforme des retraites.

Source: Ouest-France

Lire aussi : Comment Macron offre les retraites aux financiers les plus rapaces

samedi 28 décembre 2019

Cher François Ruffin...

ferrat2.PNG Cliquer sur l'image pour écouter ce poème pour temps obscurs...

"J'aime la comédie, mais point trop n'en faut" (Anonyme)

vendredi 27 décembre 2019

Il y a quatre ans : Luttez, Résistez, Ne Râlez pas - Au bout du chemin c'est la Junte !

lesieur.jpg Ceci est un message personnel, mais qui s'adresse à tous les anars de papier (faciles à reconnaître, sortir la poubelle est hors de leur disquette) Le Concierge

A lire dans les collections du Musée de l'Europe...

Luttez, Résistez, Ne Râlez pas - Au bout du chemin c'est la Junte

mercredi 25 décembre 2019

"Alors nous regardons Julien Assange..."

Alors nous regardons Julian Assange. Et c'est toujours aussi horrible, intolérable. Il apparaît très maigri, plus que le 18 novembre et le 21 octobre. Il porte le même pull bleu pâle délavé et le pantalon gris du 11 octobre. Il paraît aussi émacié que sur la vidéo fuitée de mai, mais il a la barbe plus courte et ses cheveux tirés en arrière comme en novembre. Ce qui frappe, ce sont ses yeux qui paraissent très sombres, enfoncés dans les orbites, cernés de noir. Il reste prostré, recroquevillé sur lui-même, les mains jointes. On ne voit pas où son regard se pose car sa tête est baissée. Il est absent, comme déjà dans un autre monde, les épaules affaissées sur lesquelles flotte le pull. Il a froid visiblement, croise ses mains sous les aisselles comme le 11 octobre, puis les cache dans ses manches. On voudrait l’aider mais on ne peut pas. C’est horrible et ça dure. Juste à un moment il s’anime, se frotte les yeux, prend son visage entre ses mains. Je distingue bien ses mains, pas de bandages apparents, mais un fin bracelet sur son poignet gauche, comme une montre, ou comme le bracelet d’identification en plastique qu’on vous met à l’hôpital. On attend en vain qu’il nous fasse signe. On n’arrive pas à croire que personne ne lui a expliqué que nous sommes là, que la salle du public est pleine, qu’il y a réellement des personnes au monde qui souhaitent sa liberté et son bonheur, citoyens et citoyennes lambda, militants pour la justice… Il ne nous voit pas, d’accord, mais il sait qu’il va comparaître, ses avocats ne lui ont-ils pas raconté comment cela se passe, de ce côté de la caméra, 181 Marylebone Road ? Visiblement non. Alors il pense qu’il est tout seul, qu’il n’y a plus d’espoir et c’est cela le but de la manœuvre perverse. Lui faire croire qu’il n’est rien pour personne et nous convaincre que nous n’arriverons jamais à le convaincre du contraire, puisque la prison ne lui livre pas nos lettres et nos colis et nous refuse de lui rendre visite. On se croirait de retour à l’ancien Régime, en train d’assister au supplice futur du déjà condamné après la question. Justement. L’inquiétant est que Julian Assange a l’attitude d’un homme au cours d’un interrogatoire, celle que montrait une des vidéos fuitées enregistrées par le « spanish office » travaillant pour Raphael Correa mais en réalité pour la CIA. Et pendant toute l’audience Gareth Peirce ne le regardera pas, ne le saluera pas, ne lui parlera pas et lui ne lui parlera pas non plus.

Lire l'article de Monika Karbowska, paru sur le site de la Librairie Tropiques

Les vacances de Monsieur Macron

macronbregancon.PNG

Les Macrons n'utilisant pas les transports publics, seulement les régimes de transport spéciaux dispendieux mis à leur service par la République et le contribuable, les Louis XVI et Marie-Antoinette de ce siècle partent tranquillement en vacances, tout en bloquant totalement le pays (qu'il a mandat des milliardaires qu'ils l'ont fait élire, après avoir acheté toute la presse, de détruire en le vendant par appartements) en imposant des mesures de destruction de l'Etat social que nous devons à la Résistance, dont personne ne veut.

Ces Thatchers aux petits pieds feraient bien de se souvenir que Thatcher, elle, ne menait pas le combat néolibéral en dilettante en le croyant gagné d'avance... Elle disait certes que "la société n'existe pas", mais celle qu'elle voulait détruire, elle savait bien qu'elle existait... La différence avec Macron est que lui ignore que la société existe (c'est ce qui arrive quand on est resté ad vitam eternam dans les jupes de sa prof...). Plus dure sera la chute...

Le Concierge

Bonus !

Macron n'a pas besoin de retraite, il est plein aux as !

macronretraite.PNG

Au passage, il se torche le cul avec la Loi comme avec la Constitution...

Aux armes citoyens ?

Voir l’œuvre picturale digne de Michel Angel consacrée par V. Yukov à cette allégorie du renoncement.

Le Concierge

Macron annonce « la fin » du Franc CFA : réaction de François Asselineau

asselineauCFA.PNG cliquer sur l'image pour voir la vidéo

Rappel (Note du Concierge):

Dans le cadre de la mise en place de l'euro, le CFA avait été dévalué unilatéralement par le France. Un étudiant en sociologie de l'Université de Ougadougou en avait fait le bilan :

Un autre étudiant burkinabè a travaillé sur une autre crise, celle consécutive à la dévaluation par la France du CFA. Il s’est intéressé à l’évolution qui s’en est suivie des dépenses des ménages dans la ville de Ouagadougou. C’est un travail qu’il a fait avec de petits moyens, en administrant un questionnaire à 80 personnes, mais il n’oublie pas lui non plus pourquoi il travaille. Il ne travaille pas pour proposer une solution et devenir un expert au service de la prochaine réforme du capitalisme et il note dans sa conclusion: «mais derrière la froideur des statistiques et l’espèce d’accoutumance qui semble s’y faire, c’est un véritable désastre humain qui est vécu par certaines populations. Avec son lot d’épisodes parfois insoutenables, comme celui de ce père de famille qui s’est pendu haut et cours dans le mois de mars 2001, dans une de nos provinces, pour ne pas assister impuissant à l’extermination de sa famille par la famine.” Voilà des choses qui sont dans les mémoires soutenus à l’Institut de sociologie de Ouagadougou et qui sont de véritables paroles de sans-voix. Un institut très pauvre en livres, mais très riche en travaux.''

Lire Crise mondiale et mouvements sociaux

Burlonisme

lordonCFA.PNG Cliquez sur l'image pour ce grand moment d'ignorance "debout" et d'anti-racisme raciste (qui s'ignore par ignorance...) neuneu...

mardi 24 décembre 2019

Retraites : guide d’auto-défense imagé pour les dîners de Noël

Que rétorquer à votre oncle qui prétend que la réforme des retraites « ça fait les pieds aux fonctionnaires » ? Ou à la cousine qui assure que c’est le seul moyen de sauver un système des retraites équitable ? L’économiste Anaïs Henneguelle déconstruit « onze idées reçues » sur la réforme des retraites. Un guide illustré par les photos d’Anne Paq.

Idée reçue n°1 : « Il n’y a pas de perdants à la réforme »

Idée reçue n°2 : « Le système n’est pas viable financièrement : il faut réformer »

Idée reçue n°3 : « L’espérance de vie augmente et il faut en profiter »

Idée reçue n°4 : « Il faut limiter la part des retraites dans le PIB à 14% »

Idée reçue n°5 : « On conserve un système par répartition »

Idée reçue n°6 : « Il faut en finir avec les régimes spéciaux »

Idée reçue n°7 : « La réforme permet de protéger les droits des plus faibles »

Idée reçue n°8 : « Le nouveau système bénéficiera aux femmes et aux familles » ?

Idée reçue n° 9 :« Les hauts salaires contribuent plus dans le nouveau système »

Idée reçue n°10 : « Le nouveau système sera plus lisible »

Idée reçue n°11 : « Le Président a annoncé cette réforme durant sa campagne présidentielle »

Bastamag via rezo.net

Joyeux Noël !

ferrat.PNG Cliquer sur l'image pour entendre cette chanson

Joyeux Noël, et bonnes luttes, particulièrement aux camarades de la SNCF ! (Le Concierge)

dimanche 22 décembre 2019

Il y a... dans les 20 ans... Une interview de Pierre Bourdieu par Isabelle Graw....

Isabelle Graw: On me répète souvent à l'occasion des questions que je pose régulièrement à des hommes et des femmes "savants" de les amener sur le terrain de l'esthétique, parce que c'est souvent là que les sous-entendus d'une théorie, par exemple le conservatisme latent, apparaît. Chez vous, je n'ai rien trouvé qui puisse constituer un tel angle d'attaque. Aussi ai-je décidé d'assumer pleinement ce constat, nouveau pour moi et d'essayer de retourner votre précepte de l'auto-réflexivité contre vous et contre moi.

Si je voulais faire de la réflexivité au sujet de cet interview et de ses propres conditions, il faudrait réfléchir aux relations de pouvoir implicites entre moi, qui pose les questions et veux savoir, et vous qui devez répondre et prodiguer du savoir. Seulement : on peut observer une sorte d'auto-réflexivité incorporée particulièrement dans les textes théoriques américains, qui va désormais de soi. Est-ce que l'auto-réflexivité peut devenir un exercice de style et non une pratique au sens où vous 'entendez, quand elle vous sert à supporter une situation singulière (l'institutionnalisation par exemple) en connaissance de ses conditions, à mieux vous y insérer ?

Pierre Bourdieu: Je n'ai encore jamais détecté de façon claire et précise ce que vous évoquez. Mais si vous le dites comme ça, je reconnais déjà des choses qui me dérangent souvent. Il y a différentes formes de réflexivité. Certaines sont soit d'origine psychanalytique, soit critique. Ce qui est très rare c'est la réflexivité dans la sociologie. Il est à la fois banal et surprenant, qu'il n'y ait là toujours pas même un simulacre de réflexivité. J'en reconnais les signes dont vous parlez - les gens simulent l'auto-réflexivité. Il s'agit à mon avis d'un mécanisme raffiné de défense, une auto-réflexivité qui relève de l'exorcisme. Freud parle sans arrêt de mécanismes de défense. Il y a des mécanismes individuels de défense contre les Infragestellungen et il y a des mécanismes de défense collectifs.

Graw: Par exemple aux Etats Unis c'est devenu une habitude politiquement correcte de se présenter au début d'un exposé comme "homme blanc hétérosexuel" comme si on pouvait se définir et se positionner ainsi en totalité. L'évocation de la race, du genre et de la classe remplit, dans un environnement qui considère les choses de ce point de vue, une fonction politique; mais en se généralisant, elle mène à un auto-habillage formel.

Bourdieu: Je pense qu'il s'agit là d'une fausse auto-analyse qui fait fonction d'exorcisme. Elle donne la possibilité d'être en règle avec une sorte de norme professionnelle qui prescrit la transparence. Après 68, on interrompait souvent les gens et on leur demandait d'où ils parlaient. C'est une forme extrême de dénégation de l'auto-réflexivité.

Graw: Parce qu'elle est purement formelle ?

Bourdieu: Elle est purement formelle et ne veut rien dire. Si nous voulions par exemple analyser ce que nous faisons ici maintenant ensemble, cela relèverait vraiment de la réflexivité. Pour cela, vous devriez en dire beaucoup sur vous-même et moi beaucoup sur moi-même. Par exemple, je vous trouve spontanée et sympathique, ce que je pourrais contextualiser en disant que j'ai lu votre magasine, et que j'ai un a priori favorable pour le style humain...

Graw: ...Habitus (1)...

Bourdieu: Oui, que j'aie un apriori favorable pour cet habitus, que vous êtes. Votre visage lui-même en relève. Et il faudrait se demander : sur quoi est basée cette sympathie , la réponse serait très compliquée. Quelles sont les choses que nous ne POUVONS dire, parce que vous ne posez pas de questions à leur sujet. Et si vous les aviez posées, peut-être n'y aurais-je pas répondu. Je pense que la vie intellectuelle connaitrait une transformation fondamentale, et que peut-être beaucoup de gens ne pourraient plus vivre, si cette forme d'auto-réflexivité se répandait.

Depuis Homo academicus, je me demande souvent comment il a pu se faire que je me sois fait une obligation de travailler sur des gens (philosophes, etc.) dont le métier est d'être réflexifs. Comme se pouvait-il que ce que je disais, et que tout le monde savait, provoquât un tel scandale ? Homo Academicus était une entreprise éditoriale beaucoup plus risquée que si j'avais écrit, mettons sur le prolétariat. Pourquoi ? Parce qu'il y a des mécanismes de défense collectifs. Je vous donne un exemple : la vie scientifique est très dure, la vie artistique aussi. A tout moment se pose la question de la survie, les gens se demandent si ce qu'ils font à un sens,ou si ça a une valeur. Cette vie est tellement dure que pratiquer l'auto-réflexivité serait terrible pour beaucoup de gens. C'est pour cette raison qu'ils accordent aux autres le droit de s'aveugler.

Graw: Pour la sociologie, ce manque de réflexivité se fait sentir. Mais dans d'autres champs, par exemple dans la production artistique, l'auto-réflexivité est devenue une sorte de "doxa", pour reprendre votre terminologie. Une sorte d'auto-réflexivité réflexe s'instaure : beaucoup d'artistes se réfèrent automatiquement à l'histoire des conditions de leur production et les possibilités artistiques qu'elles leur offrent, en thématisant le lieu (la galerie) et son public, tout comme la réception et son contexte social. Pensez vous qu'il puisse y avoir des conditions dans lequelles un point aveugle serait de nouveau nécessaire ?

Par exemple, dans le féminisme, il y a des discussions, on se demande si l'acceptation généralisée de l'anti-essentialisme ne rend pas de nouveau nécessaire un essentialisme stratégique. Une suspension de l'auto-réflexivité ne pourrait-elle pas être justifiée par des conditions dans lesquelles elle devient la doxa ?

Bourdieu:J'ai plutôt l'impression qu'il ne peut jamais y avoir trop d'auto-réflexivité. Il n'y a pas longtemps, j'ai écrit un texte pour un journal allemand. Le thème de cet article était l'opposition entre la réflexivité narcissique et la réflexivité qui est fondée sur une objectivité (objectivation ?). Il y a quelque part une phrase de Marx que j'aime beaucoup, qui compare une certaine forme de réflexivité avec l'onanisme. A travers cette forme onanisée de réflexivité, il s'agit de se faire plaisir. L'autre forme de réflexivité est tournée vers l'extérieur et cherche à rendre raison de sa propre situation ou de celle du groupe, pour changer, pour ne pas être manipulé par la situation, pour devenir sujet de la situation.

Les intellectuels sont très rarement très peu réflexifs - alors même qu'ils devraient être de véritables professionnels de la réflexivité, dès qu'il s'agit de se demander ce que c'est qu'être un intellectuel ou d'interroger le rapport de la théorie au réel. Ils font montre plutôt d'une naïveté extraordinaire - je ne dis pas ça de façon arrogante - et il faut essayer de comprendre pourquoi il en est ainsi. Cette naïveté a des conséquences terribles, parce que les intellectuels sont plus importants qu'ils ne le croient. Je pense par exemple à Louis Althusser. Cet homme était en France extrêment influent et il est étonnant de constater à travers son autobiographie, à quel point il était aveugle sur lui-même.

C'est très grave quand les gens sont à ce point aveugles, non seulement au sujet du monde réel, mais aussi au sujet de leur propre univers. C'est exactement la même chose avec les artistes, qui sont très aveugles au sujet de leurs propres investissements artistiques. Aveugles à ce qu'ils ne peuvent pas dire. Quand ces artistes démystifient l'acte artistique et le commerce de l'art, ils en font un commerce artistique. C'est très grave, car il s'agit de gens qui s'avèrent très influents. Je crois donc qu'il ne peut pas y avoir trop d'auto-réflexivité. Mais je ne parle pas ici de l'auto-réflexivité auto-complaisante, ça c'est tragique. Mais d'une réflexivité qui est efficace et productive, mais pas pour faire du mal, pas pour attaquer. Dans beaucoup de situations, je m'observe fabriquant de l'auto-réflexivité, par exemple lorsque je demande dans un groupe, ce que nous sommes vraiment en train de faire. Une telle question change tout. C'est comme si le groupe était soulagé. Et on va pouvoir parler. Parfois, ça déclenche aussi de l’agressivité.

Graw: Je pense que ça peut aussi être une forme "d'auto réflexivité" de réfléchir aux conditions d'une auto-réflexivité incorporée et de sa fonctionnalisation.

Bourdieu: Vous avez naturellement raison. Je ne crois pas qu'il devrait y avoir une sorte de bureaucratisation de l'auto-réflexivité. Que ça devienne un automatisme auquel on doit se soumettre. Ce serait une catastrophe. Et je pense aussi que l'auto-réflexivité ne peut qu'être un travail collectif. Je ne prêche pas non plus pour que chacun vide son sac et s'auto-réflecte. Les intellectuels ont beaucoup fait cela, Sartre par exemple a dit de lui "je suis un intellectuel bourgeois" mais sans en tirer la moindre conséquence, ce n'étaient que des mots… Le problème consiste à réaliser un état d'esprit réflexif. L'auto-réflexivité devrait être une épée de Damoclès qui pèse sans animosité sur chaque groupe de producteurs culturels. Pas une menace, mais une vigilance pour ce qu'on fait, parce qu'on vise à être un sujet créatif.

Graw: Il devrait donc y avoir un oeil s'auto-observant qui soit installé en permanence.

Bourdieu: Tout à fait. Et ça changerait tout. Tous les jours, je lis des choses et j'ai l'impression d'être un voyeur qui regarde des choses obscènes. Les gens écrivent naïvement sans que cela soit analysé. Et ces gens sont lus par d'autres gens. C'est pareil avec les débats sur la "culture" que nous avons - Bloom aux Etats-Unis, le relativisme, toutes ces choses, les grands philosophes - je me dis, mon dieu, est-ce ces gens se sont demandés seulement une fois ce qu'ils font, quand ils écrivent ces trucs là. Quels sont les intérêts naïfs que je poursuis dans mes écrits ? Ça ferait beaucoup de bien.

Graw: Et pourriez-vous vous imaginer des conditions économiques et politiques dans lesquelles vos concepts, habitus, Champ, reproduction, seraient des clefs d'explication allant de soi ?

Bourdieu: Je peux l'imaginer, mais ce n'est pas très vraisemblable. J'hésite - et je suis auto-réflexif à ce sujet. Ce que je pourrais dire, n'en sortirait-il pas une forme subtile de narcissisme, est ce que je n'épouserais pas le rôle du prophète maudit, un rôle classique des intellectuels et ne s'agirait-il pas de ma part d'une fausse (lucidité ?)

Je pense cependant pouvoir dire sans tricher que c'est peu probable car il s'agit d'instruments (...) qui enferment une grande violence. Car on touche à des choses très essentielles qui sont habituellement protégées. Je ne crois donc pas que l'auto-réflexivité peut se répandre comme ça. Évidemment, il y aurait des usages polémiques (...)

Graw: Comment pourrait-on avec vos concepts, faire une connexion entre l'auto-réflexivité dans la pratique artistique et la récession qui est très sensible sur le marché de l'art ? Si je n'avais que le soupçon d'un rapport entre la baisse de la qualité et le reflet des conditions matérielles, comment je m'y prendrais avec vos instruments ?

Bourdieu: D'abord, il faudrait faire un travail historique. L'auto-réflexivité est depuis longtemps présente. Elle est à la base de l'autonomisation du champ artistique. J'ai trouvé des processus similaires dans la littérature, la poésie et aussi la muusique. Je viens de lire un livre sur Schoenberg dont l'auteur, un musicologue français, qui n'est à l'évidence pas un théoricien négligeable. Dans ce livre écrit en 1947, il montre que le processus de retour de la musique sur elle-même a été poussé jusqu'à l'extrême. Onbintroduit un accord particulier et on se demande ce que signifie son introduction. C'est exactement la même chose qui se passe en mathématiques avec l'introduction de l'axiomatique. Dans la poésie et la musique onbcommence à se dire que ce qu'il faut se demander c'est ce qui rend possible qu'on puisse dire ce qu'on dit.

Il faudrait donc faire une étude comparative des différents arts et des différentes sciences. Pour la période actuelle, ce serait compliqué. Je pense qu'il y avait un processus d'auto-réflexivité dans des formes extrêmes dès les années 60-70, et ce n'était pas une période de crise. C'est pourquoi je ne ferai pas vraiment de rapport avec la crise économique; la question est plutôt de savoir si la crise n'amène pas beaucoup plus les gens à se replier sur des choses sûres. Ce qu me frappe par exemple c'est le retour dans la peinture et la littérature à des formes très archaïques. On se trouve dans une période de restauration. On le voit particulièrement bien dans le domaine du roman, où on régresse de plus en plus à un art antérieur à Joyce, Virginia Woolf et le nouveau roman. Ce retour au récit se passe dans un contexte de conservatisme global, qui affecte tous les champs et sur des bases spécifiques qui valent pour chaque champ scpécifique. Et là je pense à des événements comme la révolte des étudiants (en 68 NDT) qui a laissé des traces très profondes dans la tête des professeurs, et cela de Los Angeles à Moscou.

Graw: Une restauration de la peinture, on peut le voir par exemple dans les galeries commerciales de New York (par exemple chey Gay Gorney) qui savent que la peinture constitue une valeur refuge en temps de crise. Mais il y a d'autres galeries à New York qui prennent le prétexte "formel" de la récession pour organiser des "actions" hebdomadaires.

Bourdieu: Le monde de l'art est contaminé par les modèles économiques. ça va jusqu'aux conservateurs des musées qui sont devenus des agents très importants du champ artistique et qui en même temps jouent les entrepreneurs avecces grosses expositions qui sont lancées à grand renfort de publicité. A ce propos, il y a en ce moment une exposition pompier, dont j'ai oublié le nom, tellement ça m'énerve.

Graw: Toulouse Lautrec?

Bourdieu: Oui, c'est typique. Elle a été planifiée comme un événement médiatique.

Graw: Vous caractérisez le champ artistique comme un champ qui ne reconnaît pas forcément les règles du champ économique. Je ne suis pas d'accord avec ça. S'il y a quelque chose de caractéristique du champ artistique, c'est bien l'intensification des mécanismes économiques. L'auto-exploitation est par exemple plus importante, on s'exploite volontiers pour l'art. Le champ artistique est aussi moins protégé, il n'y a pas de sécurité sociale, pas de retraite. . les producteurs sont souvent les consommateurs. On ne peut donc pas dire que le champ artistique soit "anti-économique".

Bourdieu: Ca ne contredit pas ce que je dis. Dans le livre que je viens d'écrire, je décris les conditions, telles que Flaubert les décrit dans "l'Education sentimentale" : la relation de M. Arnoux, qui est un galeriste d'avant-garde, qui publie un petit journal qui s'appelle "l'art industriel", avec ses artistes. Monsieur Arnoux a une petite écurie d'artistes, dont l'un s'appelle Pellerin, et Flaubert donne quelques indications sur les relations que ces gens entretiennent entre eux. Il dit qu'il les aimait beaucoup, et qu'il les exploitait merveilleusement par le biais de l'amour. Je crois que rien ne ressemble plus aux relations de pouvoir dans les champs artistique et littéraire, que les relations entre époux : une relation qui est fondée sur le pouvoir symbolique. Il ne s'agit pas d'exploitation brutale, économique qui repose sur des bases de force physique, mais d'une exploitation qui se fonde sur la complicité et l'amour des exploités. Ou bien de ce au nom de quoi l'exploiteur exploite : l'art, la culture, que sais-je d'autre. Dans le même temps, il s'agit du renversement du monde économique : les gens ne sont pas mécaniquement achetés, mais sont presque possédés au sens magique du terme. Pour comprendre qu'un tel système puisse fonctionner, il faut qu'il y ait une logique renversée et des gens qui ont été préparés à dire qu'ils sont prêts à mourir pour l'art. Çà ne vaut pas pour le monde économique. Dans le monde économique, les gens travaillent pour leur revenu, même s'il y a aussi des formes de mystification.

Graw: De plus en plus. Le travail en dehors du champ artistique se rapproche aussi du travail culturel, qui demande une identification et de la joie - le travail doit être intéressant. Presque tout le monde se représente comme travailleur culturel.

Bourdieu: Oui vous avez raison, le modèle est en train de se généraliser;

Graw: Mais vous m'avez semblé tout à l'heure considérer dans le contexte du monde de l'art que le champ artistique est lui aussi contraint par la Real Politik économique

Bourdieu: Le champ artistique est le lieu où les choses extraordinaires de l'humanité se produisent. La Liberté, la révolte de Baudelaire contre l'académie, (...), des actes très courageux. Je crains seulement qu'avec la nouvelle intrusion de l'économie, la domination soit également introduite. Et je crois que le lieu où ce combat va être mené, c'est la sociologie, même si ça peut paraître étrange. De même que l'avant-garde devait se méfier de ses acquis pour aller plus loin, comme Baudelaire qui remuait des choses essentielles, il en va de même de la sociologie. Bien sûr, il y a des sociologues bureaucratiques, de même que des artistes bourgeois. Mais les gens qui veulent faire leur travail, voient tout de suite comment la domination d'un champ sous la pression économique du champ économique fait disparaître la possibilité même de la vérité.

Graw: Empêcher la domination d'un champ par les contraintes économiques, c'est ce que vous appelez l'autonomie realtive d'un champ ?

Bourdieu: Chaque champ, à commencer par le plus avancé, comme celui des mathématiques possède une autonomie et une indépendance. Les gens ne font que ce qu'ils veulent, ils se fixent des règles qui n'ont rien à voir avec l'extérieur. Mais cette autonomie demeure, même dans les meilleurs cas, toujours relative et menacée par la pression de l'académisme et du marché. Ces pressions peuvent s'imposer dans le champ, renverser les hiérarchies. Tous les jours, il y a des anthropologues qui meurent comme au XIXème siècle mouraient certains peintres. Parce qu'ils empruntaient d'autres chemins, on ne les embauchait plus. Et aujourd'hui, je crois qu'il y a beaucoup de gens, de jeunes gens, des femmes, qui viennent d'ailleurs et qu'on assassine, en les démotivant.

Graw: Est ce que ça n'a pas aussi quelquechose à voir avec la position de ceux-là dans l'espace social, qui se convaiquent de ne rien avoir à faire avec les combats pour produire et les mécanismes de reconnaissance ?

Bourdieu: Les sociologues ne relèvent pas de ces cas là. Ils sont comme les artistes, en dehors, et ils doivent rester en dehors. S'ils devaient subir les pressions du marché, quel employeur les paieraient pour trouver la vérité sur l'employeur ? J'ai fait une étude sur les évèques, et je ne peux pas m'imaginer que les évêques m'auraient donné mission de faire cela. Les groupes dominants n'ont absolument pas envie de connaître la vérité. Cela demande une liberté, qui va avec l'Etat, que nous sociologues soyons payés par l’État. Dans notre cas, cette liberté est utilisée pour comprendre les conditions de production ou de domination. C'est pourquoi nous sommes particulièrement dangereux.

Graw: Mais vous servez aussi, quand vous montrez par exemple que les choses ne vont pas aussi naturellement comme vous vous les représentez. Vous servez aussi un capitalisme raffiné qui est parvenu à utiliser des agents auto-réflexifs,qui se connaissent très bien.

Bourdieu: C'est le problème. Toute pensée critique peut à mon avis être utilisée. C'est inévitable. Plus ou moins. La Distinction est lu dans les écoles de marketing.

Graw:Je ne voulais pas reprendre l'antienne "tout est récupérable" mais plutôt demander ce que signifie l'utilisation possible de vos thèses pour votre propre production.

Bourdieu: Vous posez un des problèmes les plus difficiles, un problème que j'ai sans arrêt. Par exemple, en ce moment je fais une expérience qui est autant scientifique que politique. J'essaie de travailler avec une nouvelle forme d'entretien, qui dure très longtemps et qui est très peu directive et aussi un peu basée sur le modèle de l'analyse psychanalitique, tout en mettant en oeuvre d'autres outils d'interprétation. Et je me demande si à travers cette méthode, je peux répondre à un reproche qui me poursuit depuis longtemps. Ce reproche peut se résumer ainsi : " ce que tu fais, c'est très bien, mais ce ne sera lu que par des privilégiés". Soit.

Nous avons publié une partie de ce travail d'entretiens. les analyses sociologiques qui y sont menées sont très abstraites et très conceptuelles, mais se présentent sous la forme d'histoires, comme de petits romans. Ce sont des gens qui racontent leur vie.

Et tout d'un coup ces histoires peuvent être lues par tout un chacun, par tous ceux qui se reconnaissent dedans. Ca marche très bien. Les lecteurs absorbent les instruments de la sociologie, pour se comprendre eux-mêmes.

Graw: Ca me rappelle la méthode d'un hans Haacke. Il place lui aussi du matériel sociologique dans les galeries, confrontant un public de l'art avec des questions sur sa position dans l'espace social.

Bourdieu: Hans haacke est quelqu'un qui m'a beaucoup apporté. Ou plutôt : j'ai beaucoup appris avec lui. Il a attiré mon attention sur des choses que je sentais confusément, mais que je n'arrivais pas à exprimer; Par exemple, j'avais l'impression que le champ artistique s'autonomisait toujours plus. Et il me disait, attention, il y a des retours en arrière dans le mécénat.

Haacke est quelqu'un qui a une vision très claire sur ces choses là. Pendant nos entretiens, je lui disais que les intellectuels n'étaient pas en situation de trouver des stratégies symboliques efficaces. Si je pouvais, j'engagerai hans Haacke comme conseiller technique pour mettre au point des prises de position, comme par exemple sur ce qui se passe à l'est d l'Allemagne. Au lieu de faire des déclarations abstraites, on devrait se demander ce qu'on peut dire, ce qui est intelligent, critique et symboliquement efficace. Ces choses ne souffrent pas l'improvisation. Et en ce domaine, les intellectuels sont très mauvais. Il n'y a pas non plus beaucoup d'artistes qui soient à la fois assez intelligents, et pas naïvement critiques, et possèdent les instruments d'expression qui ont une force symbolique. Haacke est quelqu'un qui pour moi présente une forme d'avant-garde de ce que le travail intellectuel pourrait être. Et mon problème, c'est que je me trouve dans un univers scientifique avec des normes scientifiques. Si je les transgresse, on va mettre en cause ma scientificité, et le problème se pose déjà dans mon travail. Une bonne façon de tuer mon travail serait de dire qu'il n'est pas scientifique. Je dois donc m'en tenir aux canons scientifiques et essayer de trouver une force du genre artistique.

Graw: Quand on compare le travail empirique que vous devez faire (entretiens, Questionnaires) avec le travail d'un critique d'art, il ressemble aux nécessités parfois affirmées de la description selon la critique d'art. Avec votre concept de champ artistique vous semblez pourtant rompre avec le concept de contexte, très galvaudé dans l'histoire et la critique d'art, comme par exemple chez Wolfgang Kemp et T.J. Clark.

Bourdieu: Ce point nécessite une longue explication. Il y a deux concepts qui en apparence ressemblent beaucoup aux miens. "Art world" et "contexte". Dans les deux cas il s'agit de concepts non-explicatifs et inconsistants qui se contentent d'exprimer le fait que les artistes sont aussi inclus dans un univers social avec des institutions.

Évidemment c'est toujours mieux que de dire que l'art est la production des artistes. Mais c'est aussi pire parce que des individus sont supposés avoir quelquechose à voir avec l'art. Alors qu'il s'agit d'un champ, un espace de relations objectives qui sont très solides, comme les relations économiques. T.J. Clark - c'est affreux. J'ai vu ce qu'il a écrit sur Manet et cela me scie. Même quand il y a une apparence de sociologie, ce n'est rien d'autre que la mise en relation grossière entre deux substances : d'une part les artistes et d'autre part le monde social. Ce qui manque à ces gens, c'est l'idée qu'il existe un espace, que j'appelle un champ, où il y a des relations de pouvoir, des dominants et des dominés, des structures invisibles et des monopoles - des leiux où le capital symbolique se concentre. Un éditeur ou un directeur de galerie sont, quoiq'on en dise, des capitalistes spécifiques. Et un titre fonctionne comme une ligne de crédit. Si j'invente un logiciel, il faut que je trouve une banque qui finance mes investissements et cette banque doit être persuadée que je fais quelque chose d'intelligent, que j'ai inventé quelque chose de nouveau. Exactement comme un jeune écrivain qui cherche un éditeur. Et comment l'éditeur va-t-il se décider ? il se fonde sur la personnalité. S'il croit en elle, alors il est persuadé. Il donne à l'écrivain un crédit, pas d'argent, mais un un énorme capital culturel. Et celui qui n'existait pas commence à exister. Après vient la critique qui découvre que Suhrkamp a été publié et qui en tire les conséquences. Il ya un livre sur Kafka et son éditeur de Sohn Unselds. C'est un très beau livre. Il dit - si j'ai bien compris - que l'éditeur pour un auteur, c'est Dieu.

Graw: Comme le galeriste pour l'artiste

Bourdieu: Exactement. C'est Dieu. On n'est rien, Monsieur Kafka est totalement inconnu et hop ! on le fait exister avec un pouvoir quasi démiurge. On peut le renvoyer dans le néant et lui dire que son roman n'a pas de succès. Ou lui assurer qu'on continuera malgré tout à la publier.

Graw: Il faut comprendre que cela n'a rien à voir avec la soit disant qualité de ce qu'on fait

Bourdieu: Là il y a des aspects sociaux et l'inconscient. Un vieil éditeur continuera à publier ce qu'il publie depuis trente ans et tuera de jeunes auteurs qu'ilvne voit même pas. Les vieux auteurs tuent les jeunes auteurs et protègent les auteurs qui expriment leurs conceptions, en écrivant des préfaces, les préfaces sont des transferts de capital symbolique. C'est très semblable à la banque : relations d'exploitation, de domination, et de possession qui,bcomme vous le disiez sont pleines de violence, parce qu'il s'agit de violence symbolique. __ Graw:__ Avec ce vocabulaire guerrier, matérialiste, on oublie souvent de demander s'il est possible de réduire la production artistique au combat des auteurs dans un champ artistique.

__ Bourdieu:__ Pas seulement les auteurs, les éditeurs et les critiques en font partie. Ces combats se livrent dans des champs (...). C'est très compliqué et souvent mal compris parce qu'il y a deux dimensions. J'ai beaucoup insisté là-dessus dans mon dernier livre, parce que j'ai toujours eu des difficultés à le rendre clair. Il y a d'abord l'espace réel où les gens se situent les uns par rapport aux autres (il dessine une croix avec des points) et se combattent. Et puis il y a aussi ce que j'appelle l'espace des possibles (dessine une deuxième croix)?. Ce qui est objectivement possible à un moment donné, ce qui a été fait ou est en train de se faire, un imaginaire qui s'est constitué socialement. Par exemple, on dit que des romans comme ceux de Balzac ne pourraient plus être écrits ou que depuis Duchamp, une page est tournée. Pour parler aux autres et se battre contre eux, il faut maitriser la langue artistqiue du moment. Si vous vous situez à la lisière du champ, alors vous êtes comme le Douanier Rousseau, ce que j'appelle un "artiste-objet" : des artistes, objectifs, mais qui ne sont pas des artistes au sens subjectif. Des artistes qui sont produits comme artistes mais qui ne savent pas ce qu'ils font. Un artiste contemporain est forcément post-conceptuel. Même s'il peint de façon néo-réaliste, il doit savoir pourquoi.

Graw: Il doit connaître l'histoire de l'art et ses différentes représentations et (...) et avoir incorporé dans son travail les différentes possibilités et impossibilités artistiques.

Bourdieu: Un artiste créatif voit un possible. Mais il ne produit pas seulement à cause de ça, sinon ce serait un artiste cynique. L'artiste convaincu fait les choses, parce que c'est son affaire. Pour qu'il en ait envie, il doit être produit d'une certaine façon qui lui donne cette envie.

Graw: Ca me rappelle votre concept, le sens du jeu, dont j'ai l'impression qu'il offre une possibilité de faire revenir l'idée de génie par la porte de derrière. Peut-être que celui qui a le sens du jeu aujourd'hui aurait pu, par le passé, être tenu pour un génie. Ce qui m'étonne par dessus-tout, c'est votre enthousiasme pour ceux qui ont le sens du jeu. Vous avez beaucoup de sympathie pour les bons joueurs qui ont trouvé le bon équilibre entre soumission et liberté au bon moment. Mais quelles sont les conditions qui font un bon joueur et comment sait-on qu'on est un bon joueur ?

Bourdieu: Oui, c'est un gros problème. Et le sens du jeu aussi, c'est compliqué. Il y a des gens qui utilisent cette compétence d'une façon cynique, qui se placent semi consciemment aux bons endroits. Je pense que le champ artistique et le champ scientifique sont des univers très compliqués, où les gens font ce qu'il faut presque sans calcul. C'est presque une condition pour que ça marche. Il y a des valeurs comme le sérieux ou l'authenticité qui sont toujours célébrées par les créatifs…

Graw: Ou au contraire, au moins depuis Warhol ou bien maintenat chez jeff Koons c'est l'artistique, le non authentique qui est célébré.

Bourdieu: C'est vrai, célébré comme une forme extrême du génie. Mais dans le même temps, c'est une façon de servir une forme plus élevée d'authenticité. On tient l'authenticité pour naïveetvon la tourne en une authenticité plus authentique qui permet de régénérer le mythe de l'authenticité. on n'en sort pas. Ou bien alors il faut quitter le jeu et dire que les musées, c'est de la merde. Mais il ya déjà de la merde d'artiste en conserve, tous les coups ont été joués. Il est clair qu'il y a une croyance qui est une condition pour participer et appartenir au jeu. Le cynisme tue le jeu. J'ai trouvé un texte de mallarmé à ce sujet, qui m'a donné beaucoup de plaisir. Mallarmé a été utilisé clandestinement, comme Höderlin, pour défendre l'art comme quelque chose de sacré. Ce texte qu'il a publié en Angleterre en français dans un style très obscur, est l'un des plus obscurs de Mallarmé. Il dit dedans qu'il faut écarter le démontage impie de la fiction ce qui veut dire qu'il faut éviter le démontage de soi-même, la fiction, c'est lui. Il ne faut pas démonter le jeu, parce qu'on perdrait le jeu. Et il dit, ce que j'essaie aussi de montrer dans mon livre, qu'il s'agit d'un jeu social. Jesuis très content d'avoir trouvé ça. C'est un peu comme si j'avais trouvé une phrase d'Heidegger qui dirait que le monde social explique le sujet...

Graw: Slavoj Zizek dit que ce sont les cyniques qui fonctionnent le mieux. Et j'ai observé à Cologne des conflits au sein de groupes d'artistes qui se reproduisent presque tous les ans, même une fois que les artistes ont reconnu qu'ils reproduisent toujours la même polarisation entre esthétisme et critique sociale. Tout le monde est d'accord pour dire que ces conflits sont dépassés et réducteurs, mais ça continue.

Bourdieu: Vous avez raison.

Et c'est ce que le concept de champ explique. Il ne s'agit pas seulement d'individus. Il y a des forces supérieures et dans lesquelles on est pris. Des forces qui se situent dans la réalité : les galeries de Cologne qui sont inscrites dans les têtes des gens. Avec le concept de champ, il y a l'idée d'une sorte de machine infernale. Dès qu'on est dans ce jeu, comme dans la tragédie, ont est obligé d'obéir aux règles. Et s'ils transgressent ces règles, alors on les laisse tomber. Très souvent, pour ne pas jouer au plus fin, je suis obligé, avec beaucoup de difficultés, de supporter ces règles. Supposons que vous m'ayez demandé quelle était ma place dans la sociologie française. J'aurais été tout de suite très embarrassé. Et vous vous seriez dit tout de suite que vous ne pouviez imaginer que je le sois vraiment. Vous auriez supposé une stratégie, que je me sers de la sociologie pour dissimuler mes cartes, pour ne pas enchérir, pour anéantir mes ennemis.

Graw: Comment vous situez-vous par rapport à la théorie des systèmes de Niklas Luhmann ?

Bourdieu: Dans le livre "Réponses", j'ai explicité ça. Ca a donné lieu à une confrontation entre champ et système. Je crois qu'il y a des analogies. En même temps il s'agit de théories fondamentalement opposées. La vision de Luhmann est idéaliste et Hegelienne. Il dit que le système, pour exprimer sa propre logique, se développe sans agents, sans conflits, sans rapports de force. Il faudrait en parler plus loguement, mais il s'agit d'un système dangereux, parce qu'il donne l'impresssion d'être proche de la vérité.

Graw: Et votre rapport à la psychanalyse ? Dans vos livres le vocabulaire de la psychanalyse a laissé des traces, mais il semble, comme si vous êtiez sur vos gardes, qu'il y a quelque chose de la sexualité comme explication universelle. Peut-on comparer le concept d'habitus à celui d'ordre symbolique ?

Bourdieu:Je n'ai pas encore réfléchi à ces concepts. Vous avez bien résumé ma position. J'ai un grand intérêt pour la psychanalyse et en même temps un réticence, ce qui s'explique par les effets du champ. Il y a eu en France une phase où tout le monde parlait de façon obsessionnelle de Begehren. J'ai un peu réagi en réaction, parce que les intellectuels m'énervent un peu. Ceci dit, l'enquête dont j'ai déjà parlé est une tentative d'étudier le problème d'une façon plus approfondie, à travers les histoires individuelles des relations parents / enfants, pour rendre raison des structures qui façonnent l'habitus. Je vais vous donner un exemple. Nous menons des entretiens. Dans neuf cas sur dix, la clef des drames que vivent les gens se trouvent dans les relations avec le père et la mère. Je prends un cas extrême mais particulièrement significatif. Le fils d'un travailleur, dont le père est syndicaliste, qui aurait normalement dû aller dans une petite école du coin, a été placé, comme une sorte d'acte de révolte, dans un lycée du centre ville. Là, il se retrouve dans un milieu bourgeois, son niveau scolaire s'effondre, la famille voit ça comme une défaite, toutes les ambitions sont anéanties etc. Et ça va être le traumatisme initial de sa vie, il va en rester marqué. Cet exemple est général. Les parents projettent la prolongation de leur propre trajectoire, qui a été interrompue, dans leurs enfants. Les enfants assument les défaites et les ambitions impossibles des parents.

Graw: Est-il possible de rompre avec son habitus ou de s'en écarter. J'ai l'impression que vous vous moquez de ceux qui transgressent leur habitus et qui par exemple s'intéressent pour le vulagire, notamment quand il s'agit de gens, comme on dit de "bonnes familles". Dans quelle mesure est-on prisonnier de son habitus ? Est ce qu'on ne peut pas être blanc, masculin, hétérosexuel et membre des classes moyennes et s'intéresser quand même pour le rap ? Développer un intérêt culturel qui ne corresponde pas à sa position sociale et qui ne puisse pas être taxé d'exotisme snob ?

Bourdieu: C'est un problème. Un gros problème. Mon premier réflexe socialement fondé à propos d'un phénomène hors classe est le soupçon. Ce sont des gens qui se trompent eux-mêmes et qui, par exemple, utilisent le rap pour en tirer des profits dans leur champ, comme par exemple Schustermann qui se décrit comme un philosophe radical. Ca fait très chic de passer une cassette de rap dans un colloque Nelson Goodman. C'est une action, du type de celles que font les artistes, mais je reste sur mes positions, je me méfie. Je crois qu'il s'agit d'un "radical chic", qui est souvent très dangereux, parce que ça laisse les choses en état. C'est du révolutionnarisme verbal. C'est un peu la même chose avec les gens qui trouvent la langue des noirs du ghetto superbe. Sauf qu'avec cette langue, on ne va pas à Harvard. La fascination fait oublier que cette langue n'a aucune valeur sur la plupart des marchés sociaux. Même si l'intérêt dans le rap est fondé sur une réelle sympathie. Je ne condamne pas les transgressions a priori, mais ce sont des moments où l'auto-réflexivité se révèle très importante.

Graw:J'ai l'impression qu'il y a quelque chose entre les lignes de tous vos textes : vous ne vous considérez pas comme un sociologue classique. Dans votresystème de références imaginaires vous vous comparez plutôt avec les écrivains et les artistes.

Bourdieu:Dans la dernière phase de mon travail, dans laquelle je me situe, ce sont vraiment les écrivains et les artistes qui me sont le plus proche et que j'avais un peu enterré, parce que je me trouve dans un milieu scientifique.

Je suis arrivé à un point où je suis reconnu et cela m'autorise, sans me suicider, de m'attaquer à des problèmes jusqu'ici refoulés. Évidemment, il y a des gens qui vont dire : vous voyez bien, Bourdieu comme on l'a toujours dit n'est pas un vrai savant.

Graw: Pour ces gens, ça va être dur, parce que vous êtes officiellement un savant et membre du Collège de France

Bourdieu: Tout à fait. Maintenant je peux utiliser la force sociale que ma position me donne.

Vous m'avez demandé tout à l'heure si un jour peut venir où tout le monde utilisera le terme d'habitus. Je ne crois pas. Ma seule force sociale vis à vis des intellectuels sur lesquels cette force sociale agit, tient au fait que je suis professeur dans une grande institution, que mes livres sont traduits dans toutes les langues. Si je détruis ça...

Graw: Quelles seraient les conditions dans lesquelles la possibilité de cette destruction apparaîtrait ?

Bourdieu: Si j'allais trop loin dans le sens de la transgression, du "happening". Il m'arrive par exemple de plus en plus souvent de faire des "interventions" dans des groupes ou dans des conférences. Ces interventions ressemblent à des happenings. Je vais alors très loin, bouleverse le jeu et après je suis malade pendant trois jours à cause de la dureté de cette expérience. Récemment, il y avait un colloque - en plein été ce qui ne m'enthousiasmait pas - mais j'y suis allé. Il y avait des gens de la télé et j'ai fait un happening (…), j'ai dit à Christine Ockrent - une présentatrice bourgeoise typique - que lorsque je la voyais à la télé, je ne pouvais rien faire d'autre que d'éteindre. J'avais la moitié de la salle pour moi : les jeunes, les femmes etc., et le reste de la salle était totalement contre moi : ils auraient voulu m'assassiner.

Après on m'a dit bien sûr que j'étais un homme emporté et que ma science était de la passion et on m'a soupçonné de ressentiment. C'est comme ça que vje me détruis.

Graw: Vous vous exposez à la possibilité de paraitre pour emporté?

Bourdieu: Je risque ça, détruire une force sociale qui a du poids. Je crois que ce que je fais est drôlement libérateur. Et je serais content si d'autres qui disposent des compétences professionnelles pour le faire, se chargeaient de l'agit-prop. Nous avons aussi besoin de professionnels de l'action critique et symbolique.

Graw: Pour terminer, je voulais vous poser une question au sujet du projet de journal européen des livres auquel vous avez donné le jour. Qu'est ce qui s'est passé ? Il y a déjà longtemps que je ne l'ai plus lu comme supplément de la FAZ. __ Bourdieu:__ Au début, j'avais dans l'idée que les intellectuels devaient se mobiliser, ce qui est très difficile parce qu'ils poursuivent des intérêts contradictoires. Il était donc utile de les mobiliser autour d'un travail collectif - un journal - pour les rassembler. Mais un travail collectif, ce n'est pas ce qui en est sorti.

En ce moment Liber n'est pas publié en allemand, ce que je regrette profondément. Nous sommes en négociation avec différents soutiens possibles. Je ne veux pas aller trop vite, parce qu'au début, on a voulu aller trop vite et trop fort. L'entreprise était trop énorme et c'est pour ça qu'elle a été interrompue, ce dont je ne suis pas responsable. Je suis responsable de l'utopie initiale, après c'est devenu un peu mégalomane. Maintenant j'avance très doucement, parce que je me dis que nous devrions faire tous ensemble autour d'un journal ce que tous les autres journaux excluraient. Il faut prendre suffisamment le temps de le préparer, afin qu'il puisse durer. Il y a un groupe d'environs 50 amis de Liber en Allemagne qui se compose de sociologues, d'artistes et se réunit à Fribourg et à Berlin, pour publier une édition allemande : modeste, mais bien faite. Ça avance aussi en Italie, en Espagne, en Tchécoslovaquie, en Roumanie, en Suède, en Bulgarie et en Hongrie. Ça avance.

Traduit sommairement par le Concierge il y a une vingtaine d'années, traduction toujours pas revue ni corrigée...

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