Musée de l'Europe et de l'Afrique

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dimanche 16 septembre 2018

Il y a 4 ans : Franck Lepage sur l'avenir du système scolaire

Face à l'effarante bêtise qui a envahi nos ordinateurs connectés sous prétexte de "médias indépendants", il est bon de de se remémorer commment on se présentait encore certains problèmes dans le "off" devenu tellement "in"... il y a encore quelques années !!!

lepagesystemescolaire.PNG Le "débat" entre traditionnalistes et pédagogistes qui sature les médias "in" et "off" est bien fait pour cacher la "3ème voie" en embuscade... Cliquer sur l'image pour revoir cet extrait....

jeudi 10 mai 2018

Il y a 7 ans... "Nous ne revendiquons rien". Occuper Wall Street : un mouvement tombé amoureux de lui-même

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Extrait

La grande épopée fut pourtant de courte durée. Les campeurs ont été évacués deux mois après leur installation. Hormis quelques groupes résiduels ici et là, animés par des militants chevronnés, le mouvement OWS s’est désagrégé. La tempête médiatique qui s’était engouffrée dans les tentes de Zuccotti Park est repartie souffler ailleurs. Faisons une pause et comparons le bilan d’OWS avec celui de son vilain jumeau, le Tea Party, et du renouveau de la droite ultraréactionnaire dont celui-ci est le fer de lance. Grâce à ces bénévoles de la surenchère, le Parti républicain est redevenu majoritaire à la Chambre des représentants ; dans les législatures d’Etat, il a pris six cents sièges aux démocrates. Le Tea Party a même réussi à propulser l’un des siens, M. Paul Ryan, à la candidature pour la vice-présidence des États-Unis.

La question à laquelle les thuriféraires d’OWS consacrent des cogitations passionnées est la suivante : quelle est la formule magique qui a permis au mouvement de rencontrer un tel succès ? Or c’est la question diamétralement inverse qu’ils devraient se poser : pourquoi un tel échec ? Comment les efforts les plus louables en sont-ils venus à s’embourber dans le marécage de la glose académique et des postures antihiérarchiques ?

Les choses avaient pourtant commencé très fort. Dès les premiers jours d’occupation de Zuccotti Park, la cause d’OWS était devenue incroyablement populaire. De fait, comme le souligne Todd Gitlin, jamais depuis les années 1930 un thème progressiste n’avait autant fédéré la société américaine que la détestation de Wall Street. Les témoignages de sympathie pleuvaient par milliers, les chèques de soutien aussi, les gens faisaient la queue pour donner des livres et de la nourriture aux campeurs. Des célébrités vinrent se montrer à Zuccotti et les médias commencèrent à couvrir l’occupation avec une attention qu’ils n’accordent pas souvent aux mouvements sociaux estampillés de gauche.

Mais les commentateurs ont interprété à tort le soutien à la cause d’OWS comme un soutien à ses modalités d’action. Les tentes plantées dans le parc, la préparation de la tambouille pour des légions de campeurs, la recherche sans fin du consensus, les affrontements avec la police… voilà, aux yeux des exégètes, ce qui a fait la force et la singularité d’OWS ; voilà ce que le public a soif de connaître.

Ce qui se tramait à Wall Street, pendant ce temps-là, a suscité un intérêt moins vif. Dans Occupying Wall Street, un recueil de textes rédigés par des écrivains ayant participé au mouvement, la question des prêts bancaires usuraires n’apparaît qu’à titre de citation dans la bouche d’un policier. Et n’espérez pas découvrir comment les militants de Zuccotti comptaient contrarier le pouvoir des banques. Non parce que ce serait mission impossible, mais parce que la manière dont la campagne d’OWS est présentée dans ces ouvrages donne l’impression qu’elle n’avait rien d’autre à proposer que la construction de « communautés » dans l’espace public et l’exemple donné au genre humain par le noble refus d’élire des porte-parole.

Culte de la participation

Malheureusement, un tel programme ne suffit pas. Bâtir une culture de lutte démocratique est certes utile pour les cercles militants, mais ce n’est qu’un point de départ. OWS n’est jamais allé plus loin ; il n’a pas déclenché une grève, ni bloqué un centre de recrutement, ni même occupé le bureau d’un doyen d’université. Pour ses militants, la culture horizontale représente le stade suprême de la lutte : « Le processus est le message », entonnaient en chœur les protestataires.

On pourra objecter que la question de présenter ou non des revendications fut âprement débattue par les militants lorsqu’ils occupaient effectivement quelque chose. Mais, pour qui feuillette tous ces ouvrages un an plus tard, ce débat paraît d’un autre monde. Presque aucun ne s’est hasardé à reconnaître que le refus de formuler des propositions a constitué une grave erreur tactique. Au contraire, Occupying Wall Street, le compte rendu quasi officiel de l’aventure, assimile toute velléité programmatique à un fétiche conçu pour maintenir le peuple dans l’aliénation de la hiérarchie et de la servilité. Hedges ne dit pas autre chose lorsqu’il explique que « seules les élites dominantes et leurs relais médiatiques » exhortaient OWS à faire connaître ses demandes. Présenter des revendications serait admettre la légitimité de son adversaire, à savoir l’Etat américain et ses amis les banquiers. En somme, un mouvement de protestation qui ne formule aucune exigence serait le chef-d’œuvre ultime de la vertu démocratique…

D’où la contradiction fondamentale de cette campagne. De toute évidence, protester contre Wall Street en 2011 impliquait de protester aussi contre les tripatouillages financiers qui nous avaient précipités dans la grande récession ; contre le pouvoir politique qui avait sauvé les banques ; contre la pratique délirante des primes et des bonus qui avait métamorphosé les forces productives en tiroir-caisse pour les 1 % les plus riches. Toutes ces calamités tirent leur origine de la dérégulation et des baisses d’impôts — autrement dit, d’une philosophie de l’émancipation individuelle qui, au moins dans sa rhétorique, n’est pas contraire aux pratiques libertaires d’OWS.

Thomas Frank, janvier 2013

Lire l'intégralité de l'article dans Le Monde Diplomatique

mercredi 11 avril 2018

Il y a 20 ans : L'intellectuel négatif

Grand retour de BHL, l'affaire libyenne n'ayant guère troublé les éditorialistes, pour appeler à bombarder en Syrie et condamner Tariq Ramadan (dans les deux cas au nom des victimes)... Une vieille histoire qui, elle, ne sera jamais jugée...

Screen_Shot_2018-04-11_at_18.09.36.png Propagande de viol, propagande de guerre ?

Tous ceux qui ont été là, jour après jour, pendant des années, pour recevoir les réfugiés algériens, les écouter, les aider à rédiger des curriculum vitæ et à faire des démarches dans les ministères, les accompagner dans les tribunaux, écrire des lettres aux instances administratives, aller en délégation auprès des autorités responsables, solliciter des visas, des autorisations, des permis de séjour, qui se sont mobilisés, dès juin 1993, dès les premiers assassinats, non seulement pour apporter secours et protection autant que c'était possible, mais pour essayer de s'informer et d'informer, de comprendre et de faire comprendre une réalité complexe, et qui se sont battus, inlassablement, par des interventions publiques, des conférences de presse, des articles dans les journaux, pour arracher la crise algérienne aux visions unilatérales, tous ces intellectuels de tous les pays qui se sont unis pour combattre l'indifférence ou la xénophobie, pour rappeler au respect de la complexité du monde en dénouant les confusions, délibérément entretenues par certains, ont soudain découvert que tous leurs efforts pouvaient être détruits, anéantis, en deux temps, trois mouvements.

Deux articles écrits au terme d'un voyage sous escorte, programmé, balisé, surveillé par les autorités ou l'armée algériennes, qui seront publiés dans le plus grand quotidien français, quoique bourrés de platitudes et d'erreurs et tout entiers orientés vers une conclusion simpliste, bien faite pour donner satisfaction à l'apitoiement superficiel et à la haine raciste, maquillée en indignation humaniste. Un meeting unanimiste regroupant tout le gratin de l'intelligentsia médiatique et des hommes politiques allant du libéral intégriste à l'écologiste opportuniste en passant par la passionaria des « éradicateurs ». Une émission de télévision parfaitement unilatérale sous des apparences de neutralité. Et le tour est joué. Le compteur est remis à zéro. L'intellectuel négatif a rempli sa mission : qui voudra se dire solidaire des égorgeurs, des violeurs et des assassins, — surtout quand il s'agit de gens que l'on désigne, sans autre attendu historique, comme des « fous de l'islam », enveloppés sous le nom honni d'islamisme, condensé de tous les fanatismes orientaux, bien fait pour donner au mépris raciste l'alibi indiscutable de la légitimité éthique et laïque ?

Pour poser le problème en des termes aussi caricaturaux, il n'est pas besoin d'être un grand intellectuel. C'est pourtant ce qui vaut au responsable de cette opération de basse police symbolique, antithèse absolue de tout ce qui définit l'intellectuel, la liberté à l'égard des pouvoirs, la critique des idées reçues, la démolition des alternatives simplistes la restitution de la complexité des problèmes, d'être consacré par les journalistes comme intellectuel de plein exercice.

Et pourtant, je connais toutes sortes de gens qui, bien qu'ils sachent parfaitement tout cela, pour s'être heurtés cent fois à ces forces, recommenceront, chacun dans son ordre et avec ses moyens, à entreprendre des actions toujours menacées d'être détruites par un compte rendu distrait, léger ou malveillant ou d'être récupérées, en cas de réussite, par des opportunistes et des convertis de la onzième heure, qui s'obstineront à écrire des mises au point, des réfutations ou des démentis voués à être recouverts sous le flot ininterrompu du bavardage médiatique, convaincus que, comme l'a montré le mouvement des chômeurs, aboutissement d'un travail obscur et si désespéré parfois qu'il apparaissait comme une sorte d'art pour l'art de la politique, on peut, à la longue du temps, faire avancer un peu, et sans retour, le rocher de Sisyphe.

Parce que, pendant ce temps, des « responsables » politiques habiles à neutraliser les mouvements sociaux qui ont contribué à les porter au pouvoir, continuent à laisser des milliers de « sans papiers » dans l'attente ou à les expulser sans ménagements vers le pays qu'ils ont fui, et qui peut être l'Algérie.

Paris, janvier 1998

Pierre Bourdieu

jeudi 5 avril 2018

L’essence du néolibéralisme

Le monde économique est-il vraiment, comme le veut le discours dominant, un ordre pur et parfait, déroulant implacablement la logique de ses conséquences prévisibles, et prompt à réprimer tous les manquements par les sanctions qu’il inflige, soit de manière automatique, soit — plus exceptionnellement — par l’intermédiaire de ses bras armés, le FMI ou l’OCDE, et des politiques qu’ils imposent : baisse du coût de la main-d’œuvre, réduction des dépenses publiques et flexibilisation du travail ? Et s’il n’était, en réalité, que la mise en pratique d’une utopie, le néolibéralisme, ainsi convertie en programme politique, mais une utopie qui, avec l’aide de la théorie économique dont elle se réclame, parvient à se penser comme la description scientifique du réel ?

Cette théorie tutélaire est une pure fiction mathématique, fondée, dès l’origine, sur une formidable abstraction : celle qui, au nom d’une conception aussi étroite que stricte de la rationalité identifiée à la rationalité individuelle, consiste à mettre entre parenthèses les conditions économiques et sociales des dispositions rationnelles et des structures économiques et sociales qui sont la condition de leur exercice.

Il suffit de penser, pour donner la mesure de l’omission, au seul système d’enseignement, qui n’est jamais pris en compte en tant que tel en un temps où il joue un rôle déterminant dans la production des biens et des services, comme dans la production des producteurs. De cette sorte de faute originelle, inscrite dans le mythe walrasien (1) de la « théorie pure », découlent tous les manques et tous les manquements de la discipline économique, et l’obstination fatale avec laquelle elle s’accroche à l’opposition arbitraire qu’elle fait exister, par sa seule existence, entre la logique proprement économique, fondée sur la concurrence et porteuse d’efficacité, et la logique sociale, soumise à la règle de l’équité.

Cela dit, cette « théorie » originairement désocialisée et déshistoricisée a, aujourd’hui plus que jamais, les moyens de se rendre vraie, empiriquement vérifiable. En effet, le discours néolibéral n’est pas un discours comme les autres. A la manière du discours psychiatrique dans l’asile, selon Erving Goffman (2), c’est un « discours fort », qui n’est si fort et si difficile à combattre que parce qu’il a pour lui toutes les forces d’un monde de rapports de forces qu’il contribue à faire tel qu’il est, notamment en orientant les choix économiques de ceux qui dominent les rapports économiques et en ajoutant ainsi sa force propre, proprement symbolique, à ces rapports de forces. Au nom de ce programme scientifique de connaissance, converti en programme politique d’action, s’accomplit un immense travail politique (dénié puisque, en apparence, purement négatif) qui vise à créer les conditions de réalisation et de fonctionnement de la « théorie » ; un programme de destruction méthodique des collectifs.

Le mouvement, rendu possible par la politique de déréglementation financière, vers l’utopie néolibérale d’un marché pur et parfait, s’accomplit à travers l’action transformatrice et, il faut bien le dire, destructrice de toutes les mesures politiques (dont la plus récente est l’AMI, Accord multilatéral sur l’investissement, destiné à protéger, contre les Etats nationaux, les entreprises étrangères et leurs investissements), visant à mettre en question toutes les structures collectives capables de faire obstacle à la logique du marché pur : nation, dont la marge de manœuvre ne cesse de décroître ; groupes de travail, avec, par exemple, l’individualisation des salaires et des carrières en fonction des compétences individuelles et l’atomisation des travailleurs qui en résulte ; collectifs de défense des droits des travailleurs, syndicats, associations, coopératives ; famille même, qui, à travers la constitution de marchés par classes d’âge, perd une part de son contrôle sur la consommation.

Le programme néolibéral, qui tire sa force sociale de la force politico-économique de ceux dont il exprime les intérêts — actionnaires, opérateurs financiers, industriels, hommes politiques conservateurs ou sociaux-démocrates convertis aux démissions rassurantes du laisser-faire, hauts fonctionnaires des finances, d’autant plus acharnés à imposer une politique prônant leur propre dépérissement que, à la différence des cadres des entreprises, ils ne courent aucun risque d’en payer éventuellement les conséquences —, tend globalement à favoriser la coupure entre l’économie et les réalités sociales, et à construire ainsi, dans la réalité, un système économique conforme à la description théorique, c’est-à-dire une sorte de machine logique, qui se présente comme une chaîne de contraintes entraînant les agents économiques.

La mondialisation des marchés financiers, jointe au progrès des techniques d’information, assure une mobilité sans précédent de capitaux et donne aux investisseurs, soucieux de la rentabilité à court terme de leurs investissements, la possibilité de comparer de manière permanente la rentabilité des plus grandes entreprises et de sanctionner en conséquence les échecs relatifs. Les entreprises elles-mêmes, placées sous une telle menace permanente, doivent s’ajuster de manière de plus en plus rapide aux exigences des marchés ; cela sous peine, comme l’on dit, de « perdre la confiance des marchés », et, du même coup, le soutien des actionnaires qui, soucieux d’obtenir une rentabilité à court terme, sont de plus en plus capables d’imposer leur volonté aux managers, de leur fixer des normes, à travers les directions financières, et d’orienter leurs politiques en matière d’embauche, d’emploi et de salaire.

Ainsi s’instaurent le règne absolu de la flexibilité, avec les recrutements sous contrats à durée déterminée ou les intérims et les « plans sociaux » à répétition, et, au sein même de l’entreprise, la concurrence entre filiales autonomes, entre équipes contraintes à la polyvalence et, enfin, entre individus, à travers l’individualisation de la relation salariale : fixation d’objectifs individuels ; entretiens individuels d’évaluation ; évaluation permanente ; hausses individualisées des salaires ou octroi de primes en fonction de la compétence et du mérite individuels ; carrières individualisées ; stratégies de « responsabilisation » tendant à assurer l’auto-exploitation de certains cadres qui, simples salariés sous forte dépendance hiérarchique, sont en même temps tenus pour responsables de leurs ventes, de leurs produits, de leur succursale, de leur magasin, etc., à la façon d’« indépendants » ; exigence de l’« autocontrôle » qui étend l’« implication » des salariés, selon les techniques du « management participatif », bien au-delà des emplois de cadres. Autant de techniques d’assujettissement rationnel qui, tout en imposant le surinvestissement dans le travail, et pas seulement dans les postes de responsabilité, et le travail dans l’urgence, concourent à affaiblir ou à abolir les repères et les solidarités collectives (3).

L’institution pratique d’un monde darwinien de la lutte de tous contre tous, à tous les niveaux de la hiérarchie, qui trouve les ressorts de l’adhésion à la tâche et à l’entreprise dans l’insécurité, la souffrance et le stress, ne pourrait sans doute pas réussir aussi complètement si elle ne trouvait la complicité des dispositions précarisées que produit l’insécurité et l’existence, à tous les niveaux de la hiérarchie, et même aux niveaux les plus élevés, parmi les cadres notamment, d’une armée de réserve de main-d’œuvre docilisée par la précarisation et par la menace permanente du chômage. Le fondement ultime de tout cet ordre économique placé sous le signe de la liberté, est en effet, la violence structurale du chômage, de la précarité et de la menace du licenciement qu’elle implique : la condition du fonctionnement « harmonieux » du modèle micro-économique individualiste est un phénomène de masse, l’existence de l’armée de réserve des chômeurs.

Cette violence structurale pèse aussi sur ce que l’on appelle le contrat de travail (savamment rationalisé et déréalisé par la « théorie des contrats »). Le discours d’entreprise n’a jamais autant parlé de confiance, de coopération, de loyauté et de culture d’entreprise qu’à une époque où l’on obtient l’adhésion de chaque instant en faisant disparaître toutes les garanties temporelles (les trois quarts des embauches sont à durée déterminée, la part des emplois précaires ne cesse de croître, le licenciement individuel tend à n’être plus soumis à aucune restriction).

On voit ainsi comment l’utopie néolibérale tend à s’incarner dans la réalité d’une sorte de machine infernale, dont la nécessité s’impose aux dominants eux-mêmes. Comme le marxisme en d’autres temps, avec lequel, sous ce rapport, elle a beaucoup de points communs, cette utopie suscite une formidable croyance, la free trade faith (la foi dans le libre-échange), non seulement chez ceux qui en vivent matériellement, comme les financiers, les patrons de grandes entreprises, etc., mais aussi chez ceux qui en tirent leurs justifications d’exister, comme les hauts fonctionnaires et les politiciens, qui sacralisent le pouvoir des marchés au nom de l’efficacité économique, qui exigent la levée des barrières administratives ou politiques capables de gêner les détenteurs de capitaux dans la recherche purement individuelle de la maximisation du profit individuel, instituée en modèle de rationalité, qui veulent des banques centrales indépendantes, qui prêchent la subordination des Etats nationaux aux exigences de la liberté économique pour les maîtres de l’économie, avec la suppression de toutes les réglementations sur tous les marchés, à commencer par le marché du travail, l’interdiction des déficits et de l’inflation, la privatisation généralisée des services publics, la réduction des dépenses publiques et sociales.

Sans partager nécessairement les intérêts économiques et sociaux des vrais croyants, les économistes ont assez d’intérêts spécifiques dans le champ de la science économique pour apporter une contribution décisive, quels que soient leurs états d’âme à propos des effets économiques et sociaux de l’utopie qu’ils habillent de raison mathématique, à la production et à la reproduction de la croyance dans l’utopie néolibérale. Séparés par toute leur existence et, surtout, par toute leur formation intellectuelle, le plus souvent purement abstraite, livresque et théoriciste, du monde économique et social tel qu’il est, ils sont particulièrement enclins à confondre les choses de la logique avec la logique des choses.

Confiants dans des modèles qu’ils n’ont pratiquement jamais l’occasion de soumettre à l’épreuve de la vérification expérimentale, portés à regarder de haut les acquis des autres sciences historiques, dans lesquels ils ne reconnaissent pas la pureté et la transparence cristalline de leurs jeux mathématiques, et dont ils sont le plus souvent incapables de comprendre la vraie nécessité et la profonde complexité, ils participent et collaborent à un formidable changement économique et social qui, même si certaines de ses conséquences leur font horreur (ils peuvent cotiser au Parti socialiste et donner des conseils avisés à ses représentants dans les instances de pouvoir), ne peut pas leur déplaire puisque, au péril de quelques ratés, imputables notamment à ce qu’ils appellent parfois des « bulles spéculatives », il tend à donner réalité à l’utopie ultraconséquente (comme certaines formes de folie) à laquelle ils consacrent leur vie.

Et pourtant le monde est là, avec les effets immédiatement visibles de la mise en œuvre de la grande utopie néolibérale : non seulement la misère d’une fraction de plus en plus grande des sociétés les plus avancées économiquement, l’accroissement extraordinaire des différences entre les revenus, la disparition progressive des univers autonomes de production culturelle, cinéma, édition, etc., par l’imposition intrusive des valeurs commerciales, mais aussi et surtout la destruction de toutes les instances collectives capables de contrecarrer les effets de la machine infernale, au premier rang desquelles l’Etat, dépositaire de toutes les valeurs universelles associées à l’idée de public, et l’imposition, partout, dans les hautes sphères de l’économie et de l’Etat, ou au sein des entreprises, de cette sorte de darwinisme moral qui, avec le culte du winner, formé aux mathématiques supérieures et au saut à l’élastique, instaure comme normes de toutes les pratiques la lutte de tous contre tous et le cynisme.

Peut-on attendre que la masse extraordinaire de souffrance que produit un tel régime politico-économique soit un jour à l’origine d’un mouvement capable d’arrêter la course à l’abîme ? En fait, on est ici devant un extraordinaire paradoxe : alors que les obstacles rencontrés sur la voie de la réalisation de l’ordre nouveau — celui de l’individu seul, mais libre — sont aujourd’hui tenus pour imputables à des rigidités et des archaïsmes, et que toute intervention directe et consciente, du moins lorsqu’elle vient de l’Etat, par quelque biais que ce soit, est d’avance discréditée, donc sommée de s’effacer au profit d’un mécanisme pur et anonyme, le marché (dont on oublie qu’il est aussi le lieu d’exercice d’intérêts), c’est en réalité la permanence ou la survivance des institutions et des agents de l’ordre ancien en voie de démantèlement, et tout le travail de toutes les catégories de travailleurs sociaux, et aussi toutes les solidarités sociales, familiales ou autres, qui font que l’ordre social ne s’effondre pas dans le chaos malgré le volume croissant de la population précarisée.

Le passage au « libéralisme » s’accomplit de manière insensible, donc imperceptible, comme la dérive des continents, cachant ainsi aux regards ses effets, les plus terribles à long terme. Effets qui se trouvent aussi dissimulés, paradoxalement, par les résistances qu’il suscite, dès maintenant, de la part de ceux qui défendent l’ordre ancien en puisant dans les ressources qu’il recelait, dans les solidarités anciennes, dans les réserves de capital social qui protègent toute une partie de l’ordre social présent de la chute dans l’anomie. (Capital qui, s’il n’est pas renouvelé, reproduit, est voué au dépérissement, mais dont l’épuisement n’est pas pour demain.)

Mais ces mêmes forces de « conservation », qu’il est trop facile de traiter comme des forces conservatrices, sont aussi, sous un autre rapport, des forces de résistance à l’instauration de l’ordre nouveau, qui peuvent devenir des forces subversives. Et si l’on peut donc conserver quelque espérance raisonnable, c’est qu’il existe encore, dans les institutions étatiques et aussi dans les dispositions des agents (notamment les plus attachés à ces institutions, comme la petite noblesse d’Etat), de telles forces qui, sous apparence de défendre simplement, comme on le leur reprochera aussitôt, un ordre disparu et les « privilèges » correspondants, doivent en fait, pour résister à l’épreuve, travailler à inventer et à construire un ordre social qui n’aurait pas pour seule loi la recherche de l’intérêt égoïste et la passion individuelle du profit, et qui ferait place à des collectifs orientés vers la poursuite rationnelle de fins collectivement élaborées et approuvées.

Parmi ces collectifs, associations, syndicats, partis, comment ne pas faire une place spéciale à l’Etat, Etat national ou, mieux encore, supranational, c’est-à-dire européen (étape vers un Etat mondial)[1], capable de contrôler et d’imposer efficacement les profits réalisés sur les marchés financiers et, surtout, de contrecarrer l’action destructrice que ces derniers exercent sur le marché du travail, en organisant, avec l’aide des syndicats, l’élaboration et la défense de l’intérêt public qui, qu’on le veuille ou non, ne sortira jamais, même au prix de quelque faux en écriture mathématique, de la vision de comptable (en un autre temps, on aurait dit d’« épicier ») que la nouvelle croyance présente comme la forme suprême de l’accomplissement humain.

Pierre Bourdieu

Publié dans le Monde Diplomatique de mars 1998

(1) NDLR : par référence à Auguste Walras (1800-1866), économiste français, auteur de De la nature de la richesse et de l’origine de la valeur (1848) ; il fut l’un des premiers à tenter d’appliquer les mathématiques à l’étude économique.

(2) Erving Goffman, Asiles. Etudes sur la condition sociale des malades mentaux, Editions de Minuit, Paris, 1968.

(3) On pourra se reporter, sur tout cela, aux deux numéros des Actes de la recherche en sciences sociales consacrés aux « Nouvelles formes de domination dans le travail » (1 et 2), no 114, septembre 1996, et no 115, décembre 1996, et tout spécialement à l’introduction de Gabrielle Balazs et Michel Pialoux, « Crise du travail et crise du politique », no 114, p. 3-4.

Lire aussi :

Si ce type de personnage peut arriver au pouvoir ou être proche du pouvoir, c'est parce qu'il y a des précédents qui ne sont pas à chercher dans les années trente, mais qui sont à chercher par exemple du côté des Etats Unis dans un passé beaucoup plus récent, dans la personne de Ronald Reagan qui est un bellâtre de cinéma, un personnage de second ordre, toujours bronzé, toujours bien coiffé, comme d´autres aujourd'hui, toujours sportif, porteur d'idéologie ultra nationaliste, ultra réactionnaire, et prêt à jouer le rôle d´un fantoche au service des pouvoirs les plus conservateurs et des volontés les plus conservatrices des forces économiques. C'est-à-dire que c'est une incarnation "chic", ou même pas "chic" mais "kitsch", du laisser-faire total du pouvoir économique. On pourrait continuer, pour aller très vite, avec Margaret Thatcher, mais aussi Tony Blair qui aujourd'hui même à Lisbonne prend sur l´Europe des positions plus réactionnaires que le président français de droite.

Il y a 16 ans : "Contre la pensée Tietmeyer"

Il y a 20 ans : Discours aux cheminots grévistes, Paris, Gare de Lyon, 12 décembre 1995

Notes

[1] L'histoire ayant montré que l'utopie européenne a contribué à détourner les mouvements (plus occupés désormais à promouvoir l'écriture inclusive, comme la maison de retraite d'ATTAC ou de la Fondation Copernic) auxquels Bourdieu s'adressait, du cadre social dans lequel ils pouvaient conserver une certaine "puissance d'agir", nous avons préféré barrer ces lignes obsolètes. Il est évident que comme le dit Bourdieu il est un peu vain de vouloir dominer certaines forces, comme la finance, à l'échelle nationale. Sauf que, politiquement, il s'est avéré que c'était totalement impossible dans un cadre supra-national, politiquement neutralisé. C'est donc nationalement qu'il faut poser ces actes de souveraineté populaire, et il y a fort à espérer que des actes de souveraineté populaire similaires suivront. En tous cas, il n'y a pas d'autre voie rationnelle, parole de quelqu'un qui y a cru avec Bourdieu, et qui pense que si la mortt n'en avait pas décidé autrement, en bon empiriste, il serait arrivé à la même conclusion vues les circonstances (Le Concierge)

LA PHILOSOPHIE SOCIALE DU NÉO-LIBÉRALISME

Je voudrais ici développer une thèse - dont l'exposé demanderait beaucoup de temps - selon laquelle ce que l'on appelle le " néo-libéralisme " et que l'on essaie de fonder sur une certaine forme de science économique, est en fait une philosophie sociale. Quelqu'un, avant moi, a parlé d'" enjeu de société " : c'est souvent une expression que l'on emploie à la légère, dans les débats de télévision notamment, mais il est vrai que ce dont il est question ici est un enjeu de société, c'est-à-dire une vision du monde social. Le néo-libéralisme se présente lui-même comme une vision du monde, cohérente, fondée sur un certain nombre de propositions, à prétention scientifique, mais qui peuvent être ramenés à ce que les ethnologues ou les sociologues appellent un " ethos ", à savoir un ensemble de valeurs, pour la plupart implicites, qui sont inscrites dans les manières de vivre les plus ordinaires, les plus banales, les plus quotidiennes. C'est cet " ethos " que je vais m'efforcer ici d'expliciter.

Le premier principe sur lequel repose le modèle néo-libéral est que l'économie est un domaine séparé du social, gouvernée par des lois naturelles et universelles que les gouvernements doivent éviter de contrarier. Deuxième principe : le marché est le moyen optimal d'organiser la production et les échanges de manière efficace et équitable dans les sociétés démocratiques. Troisième principe, qui est plus conjoncturel : la globalisation exige la réduction des dépenses étatiques, spécialement dans le domaine social, les droits sociaux en matière d'emploi et de sécurité sociale étant à la fois coûteux et dysfonctionnels. Contrairement à ce qui est dit souvent, ces principes s'enracinent profondément dans une tradition contingente, pas du tout universelle, liée à l'histoire particulière d'une société particulière, qui est la société américaine.

Par parenthèse, je sais que dire cela expose à l'accusation d'antiaméricanisme. Je m'en explique : les mêmes, souvent, qui accusaient ceux qui critiquaient l'Union soviétique d'" anticommunisme ", s'empressent aujourd'hui de dénoncer toute réserve - même factuelle - comme relevant de l'" antiaméricanisme ", cette épithète étant d'ailleurs utilisé de manière très sélective, à l'exemple du Nouvel Observateur, lieu d'expression des pourfendeurs de l'" antiaméricanisme ", mais qui dénoncent le " communautarisme ", le mouvement gay, le mouvement féministe, le mouvement lesbien, etc. Il est évident qu'il n'y a, dans mon esprit, aucune espèce d'antiaméricanisme, et je pense que beaucoup d'Américains - que je connais et que j'aime - souscriraient à ce que je vais dire du système américain, dont ils sont d'ailleurs les premiers à souffrir. Il y a un " antiaméricanisme " américain. Il faut savoir aussi qu'un certain nombre de mouvements universalistes, anti-impérialistes, sont partis des États-Unis - par exemple celui en faveur de la taxe Tobbin. De même, je pense qu'un certain nombre de mouvements - comme le vôtre - auraient intérêt à s'appuyer sur des mouvements américains pour se donner de la force politique.

La première particularité de la société américaine est que l'État y est réduit au minimum, affaibli systématiquement par la " révolution conservatrice " néo-libérale. Cette société, paradoxalement très avancée économiquement et scientifiquement, est très arriérée socialement et politiquement. Les fondements mêmes de la démocratie américaine sont en question dans son fonctionnement : taux d'abstention très élevés, mode de financement des partis, dépendance à l'égard des médias et de l'argent... Ce modèle de la démocratie avancée est en fait, par certains côtés, très archaïque. L'une des propriétés de l'État, sur laquelle s'accordent tous les sociologues, avec Max Weber ou Norbert Elias, est que celui-ci se définit comme le détenteur du monopole de l'exercice légitime de la violence : or, s'il y a bien un pays où ce monopole étatique de la violence s'affirme peu, c'est bien les États-Unis et leurs 70 millions de porteurs d'armes.

En second lieu, cet État est atrophié, croupion, du point de vue économique : il s'est retiré progressivement de l'économie, et les biens publics comme la santé, le logement, la sécurité, l'éducation ou la culture, se sont convertis peu à peu en biens commerciaux. Les usagers sont devenus des clients. Tout ceci, à partir d'une vision philosophique qui se résume dans l'expression de Self Help, à savoir l'idée que les individus doivent réaliser eux-mêmes leur salut. Il s'agit là de la vieille vision calviniste selon laquelle Dieu aide ceux qui s'aident eux-mêmes, vision qui est devenue constitutive de ce que l'on appelle, en langage commun, " la mentalité " américaine. Ainsi, dans les enquêtes sociologiques, on observe que les gens licenciés de leur entreprise ont tendance - d'une façon surprenante pour un Européen, et spécialement pour un Français - à s'imputer la responsabilité de ce licenciement. Cette exaltation de la responsabilité individuelle - qui est au cour de la vision conservatrice de la société - a été relayée jusque dans nos gouvernements dits socialistes : on a entendu tel premier ministre dénoncer la " vision sociologique ", identifiée à la tendance à imputer la responsabilité de la maladie, de la délinquance, du crime ou de la consommation de drogue, à des facteurs de type " social ".

Troisième propriété de l'État américain : le fait qu'il ne soit plus du tout porteur de la vision que l'on pourrait appeler " hégéliano-durkheimienne ", selon laquelle l'État est considéré comme une sorte de " conscience supérieure " aux individus, capable d'intégrer les attentes, les demandes, qui peuvent être contradictoires et conflictuelles, et d'arbitrer au nom de " l'intérêt général ", au nom d'une représentation supposée positive de l'intérêt collectif. Cette vision, qui n'a jamais été très forte dans la tradition américaine, a été assassinée par la " révolution conservatrice " (on parlait de " révolution conservatrice " en Allemagne dans les années trente à propos des mouvements qui ont précédé le nazisme), qui désigne des mouvements qui sont conservateurs en se donnant des airs révolutionnaires. Et il est vrai que le néo-libéralisme avance masqué sous le langage de la " réforme ", de la " révolution ", du " mouvement ", du " changement ", ceux qui s'y opposent étant des " ringards ", des " rétrogrades ", des " passéistes ", etc : s'il est difficile à combattre, c'est qu'il peut mimer la révolution dans ses actions les plus conservatrices. Il peut mimer, par exemple, l'attention au sort individuel des malades, alors qu'il est en train de liquider la protection sociale...

Autre caractéristique : la société américaine incarne la forme extrême, réalisée, de l'esprit du capitalisme. Max Weber fait commencer " L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme ", par un commentaire d'un très beau texte de Benjamin Franklin - dont nos amis libéraux pourraient s'inspirer ! - qui place au centre de l'existence humaine, du projet social, du " projet de société ", comme on dit, l'individu et le bien de l'individu. Ce texte obéit à une sorte de logique de calcul des profits individuels, pas seulement des profits monétaires, on pourrait même parler des profits de bonheur, mais toujours dans une logique individuelle et calculatrice. Et il est de fait qu'aucune autre société contemporaine n'a réalisé à un tel point la mentalité calculatrice. Il existe, par exemple, un livre de sociologie de l'éducation - intitulé " Academic Market Place " - qui est une description de ces conventions qui se tiennent une fois par an, souvent à New York, où les universitaires se vendent en quelque sorte sur un marché, dans lequel il faut se rendre intéressant pour des acheteurs potentiels. Le monde américain a pénétré jusque dans les univers les plus désintéressés - le champ littéraire, scientifique, etc. - qui se sont construits contre la logique de l'argent : on est toujours surpris, quand on va aux États-Unis, de voir la brutalité avec laquelle les gens parlent de leur valeur en dollars - brutalité dans laquelle on peut discerner des vertus, mais qui ne donne pas beaucoup de satisfaction aux attentes humanistes.

Cela m'amène à évoquer le culte de l'individu et de l'individualisme, ce que Dorothy Ross nomme " l'individualisme métaphysique ", qui est au fondement de toute la théorie économique et qui nous rapproche de cette philosophie de l'action qui se désigne comme " individualisme méthodologique ", et qui ne peut reconnaître que des actions sciemment et consciemment calculés par un agent isolé, l'action collective n'étant pas autre chose qu'une agrégation d'actions individuelles : un plus un, plus un, etc. Ce qui est ignoré ici, c'est que les individus peuvent changer par le fait d'échanger, qu'échanger change la nature de l'échange et des choses échangées, que les individus qui vont partager " le pain et le sel " - c'est dit dans toutes les traditions - vont former une communauté qui aura des intérêts transcendants aux intérêts individuels, qu'ils vont pouvoir se révolter en commun, etc.

Un autre topique de la vulgate néo-libérale est que l'ordre social américain est dynamique, par opposition à la rigidité des sociétés européennes, et qu'il associe la productivité à une forte flexibilité. Cette vision d'un monde reposant sur la " souplesse " et sur l'adaptabilité, conduit à voir dans l'insécurité un principe positif d'organisation collective, et à faire de l'insécurité le moteur même de la société. " Vous voulez les faire bosser, rendez-les précaires ! "... "Vous voulez censurer les journalistes, pas la peine d'instaurer une censure, faites des CDD ! ". Il s'agit là d'une philosophie sociale totalement antithétique de ce que l'on appelait, au XIXe siècle, le " solidarisme " - une tradition qui était souvent commune à des sociologues et à des médecins, une philosophie " organiciste ", un peu suspecte d'ailleurs...

Ce que j'essaie de dire ici est que cette philosophie individualiste, cette exaltation de la mobilité conduit à de nouveaux types de contrats de travail, tout à fait antinomiques avec tout ce que les sociétés européennes ont conquis et construit dans leur histoire. La force de ce néo-libéralisme est d'instituer l'insécurité, d'installer les gens, jusqu'à des niveaux élevés de la hiérarchie, dans l'instabilité, en faisant de cette insécurité permanente le moteur des ambitions, des aspirations, etc. Dans le même temps, ces contrats de travail sont particularisés - il n'y a plus que des cas particuliers - et ils instituent une diversité qui a pour effet, étant donné la force des mécanismes sociaux, de s'instituer aussi dans les structures mentales. On individualise les individus en les désocialisant, en les arrachant au lien social fondamental qui s'instaure dans le travail. Il ne faut pas sous-estimer cet adversaire, capable d'installer l'insécurité jusqu'au cour même des structures, c'est-à-dire jusqu'aux lieux qui étaient perçus comme des constantes, comme des invariants, et dont la fonction est de rassurer. Par parenthèse, travaillant en Algérie, j'avais été frappé par ceci que les sous-prolétaires - occupant des emplois instables, travaillant un jour, et l'autre pas... - me disaient, avec une fréquence statistique frappante, qu'ils se perdaient : dans la rue, dans le temps...

Cette philosophie néo-libérale est aussi un " néo-darwinisme ", au sens où, seuls, les plus forts survivraient. Elle exclut toute solidarité à l'égard des " canards boiteux ", qu'il s'agisse des entreprises ou des individus.

Évidemment, cette présentation peut être jugée simplificatrice - la société américaine est pleine de contradictions, de complexités, etc. Mais il faut bien voir que l'importation, le transfert de ce modèle - dans le domaine de la santé, comme dans beaucoup d'autres - a d'immenses conséquences, dans la mesure où ce qui est dynamité, c'est un système de valeurs, un " ethos " hérité de toute une tradition. D'autant que ce modèle s'impose à travers des mécanismes de " persuasion clandestine " - je préfère dire de " violence symbolique ", c'est-à-dire de formes de dominations qui s'exercent avec la collaboration inconsciente des dominés, complices d'une certaine façon des mécanismes dont ils sont victimes. Et qu'il sape, en quelque sorte, les fondements de la civilisation européenne. En 1995, lorsque j'avais pris la parole à la gare de Lyon, j'avais dit quelque chose comme : " Ce qui est en jeu, c'est une civilisation "... À la réflexion, je m'étais dit : " Là, tu as employé un grand mot, tu as exagéré. " Mais, plus j'y pense, plus je crois avoir eu raison, au sens où il s'agit bien d'une culture, d'une tradition culturelle, collectivement produite et collectivement transmise, qui s'est inventée très lentement, et notamment au XIXe siècle.

Dans ses écrits politiques, Marcel Mauss raconte ses rencontres, de Londres à Francfort, et il explique comment a été inventé la solidarité en cas d'" accident du travail ", la notion d'" assurance maladie ", les mutuelles... Les Américains inventent peut-être des molécules ; nous, nous avons inventé des formes sociales et des champs de " sociation ", ce qui suppose une lutte contre les rapports sociaux établis dans les institutions et dans les têtes... Ce qui suppose aussi des dizaines et des dizaines d'inventions, inspirées toutes par une même vision du monde, orientée par la recherche du bonheur collectif.

Aujourd'hui, dire cela peut paraître naïf, ou ringard. Mais il faut bien voir que, derrière cette philosophie néo-libérale, il y a des forces sociales : économiques, quand elles passent par les grands organismes du commerce international ; juridico-politiques, quand elles passent par Bruxelles. Or, s'il y a quelque chose qui nous différencie du système américain dans le domaine de la santé, c'est bien cette vision " solidariste " qui est au principe d'une institution telle que la mutuelle. Or, les mutuelles sont-elles encore des mutuelles, et pourquoi ne comprend-on même plus la philosophie des mutuelles, si ce n'est parce qu'elle a été rongée par la philosophie néo-libérale, qui dit : " Il faut faire des profits, il faut réinvestir "... Le temps n'est-il pas venu, pourtant, de reprendre le meilleur de ce qui a été inventé autrefois, pour le faire revivre en l'inventant à nouveau ?

Pierre Bourdieu

(texte paru dans l'Humanité du du 4/11/1999)

Lire aussi :

Si ce type de personnage peut arriver au pouvoir ou être proche du pouvoir, c'est parce qu'il y a des précédents qui ne sont pas à chercher dans les années trente, mais qui sont à chercher par exemple du côté des Etats Unis dans un passé beaucoup plus récent, dans la personne de Ronald Reagan qui est un bellâtre de cinéma, un personnage de second ordre, toujours bronzé, toujours bien coiffé, comme d´autres aujourd'hui, toujours sportif, porteur d'idéologie ultra nationaliste, ultra réactionnaire, et prêt à jouer le rôle d´un fantoche au service des pouvoirs les plus conservateurs et des volontés les plus conservatrices des forces économiques. C'est-à-dire que c'est une incarnation "chic", ou même pas "chic" mais "kitsch", du laisser-faire total du pouvoir économique. On pourrait continuer, pour aller très vite, avec Margaret Thatcher, mais aussi Tony Blair qui aujourd'hui même à Lisbonne prend sur l´Europe des positions plus réactionnaires que le président français de droite.

Il y a 16 ans : "Contre la pensée Tietmeyer"

Il y a 20 ans : Discours aux cheminots grévistes, Paris, Gare de Lyon, 12 décembre 1995

dimanche 1 avril 2018

Georges Brassens parle de la "male langue"

Brassenslangue.png Cliquer sur l'image pour voir cette archive INA

Une langue c'est une convention, on doit jouer avec, on doit s'en servir... Il faut essayer de connaître l'orthographe...

A cette époque-là, un analphabète créait tous les jours. Il était obligé de se forger un peu sa langue. A force de la forger à la fréquentation de ses copains. Si trois ou quatre types étaient un peu doués dans un village, ils arrivaient à créer une espèce de langage avec des expressions d'ailleurs très particulières à ce village, qui petit à petit ont disparu... Maintenant on n'en a plus besoin de ça, on n'en a plus besoin de ces expressions, puisqu'il suffit d'aller à l'école, de sucer ce truc avec le... avec l'enseignement obligatoire pour avoir la langue... Alors on la cherche pas, quand on n'a pas besois de quelque chose... Quand un outil existe déjà, on s'en fabrique pas un... Et souvent l'outil qu'on se serait fabriquer il irait plus loin, il travaillerait mieux que l'autre, celui qu'on donne tout fait...

Parce qu'autre fois, il y avait des foyers un peu partout... La langue naissait un peu partout... Et puis il arrivait un jour où des gens plus universels prenaient toutes ces petites choses qui émanaient du public de Sète, du public d'Alès, du public de Paris, du public de Lille... Pour en faire quelque chose. Mais aujourd'hui avec les moyens dont on dispose pour universaliser la chose, ça va être comme les maisons; Bientôt à Sète on parlera exactement comme on parle aux informations, quoi. Par la force des choses... Puisque les gens passent plus de temps maintenant à écouter la télévision ou la radio qu'à écouter leurs voisins... Alors les gens parlent comme on parle aux informations, comme on parle aux informations... Je ne pense pas qu'une langue populaire riche puisse naitre maintenant... Parce que immdiatement quand une expression plait, elle plaît à tout le monde, et tout le monde l'adopte et tout le monde l'emploie. Tu as entendu fréquemment des gens employer les mots qu'ils avaient entendus la velle au cours d'une émission ou dans une information radio-diffusée. Autrefois la langue se faisait comme ça, on faisait un mot, et ça devenait pas universel, c'était très local... La langue était encore en pleine formation, il n'y a pas si longtemps de ça, avant l'invention de ces machines diaboliques... Elle était encore en pleine formation... Puisque tu fais allusion à des expressions que tu as entendues à Alès et qu'on n'emploie sûrement de moins en moins aujourd'hui... Même les accents vont forcément disparaître...

Don au Musée de Nadine Abril

vendredi 2 mars 2018

Distanciation et Hauteur

Le 8 octobre 2017, le Professeur Tariq Ramadan tenait une conférence à Genève sur le thème "Quel engagement citoyen pour la jeunesse ?". La ou l'une des dernières en Europe avant d'être réduit au silence des cachots par l'arbitraire d'une "détention provisoire" qui s'annonce interminable. Nous en avons transcrit les 10 premières minutes, conscient que face au déferlement de haine médiatique (sous le regard aterré d'une partie du monde) le public français qui n'a jamais entendu parler que d'un "prédicateur islamiste" et des fatwa' de Caroline Fourest a peu de chance de savoir, en fait, comment s'exprime et ce que dit Tariq Ramadan (qui n'engage pas le Musée, beaucoup moins citoyenniste...).

Le Concierge

ramadanjeunesse.png Cliquer sur l'image pour écouter la conférence dans son intégralité

NB : la transcription respecte au mieux le discours oral sans modification. Impasse faite sur quelques citation coraniques (marquées par "citation).

Quel engagement citoyen pour la jeunesse ?

Le sujet qui nous a été... qui a été choisi... est celui de la jeunesse et la compréhension pour la jeunesse de l'engagement citoyen et ce que j'aimerais vous proposer c'est un propos assez synthétique puisque nous avons 45mn et je vais essayer pour des raisons d'horaires de m'en tenir au temps alloué de réfléchir ensemble à la façon dont on dvrait considérer notre engagement, en Suisse, sur le plan local, dans notre engagement citoyen, dans notre engagement au niveau de la Cité, ici à Genève ou dans le Canton de Vaud ou... puisque ici nous sommes dans l'Union des organisations islamiques de Genève donc au niveau local et essayer de comprendre comment les choses devraient s'articuler, comment est-ce qu'on peut donner un objectif, une vision, voire une espérance à la jeunesse ?

La vulnérabilité d'un certain nombre de jeunes... nous dit bien l'état dans lequel nous sommes aujourd'hui dans nos sociétés

Si vous regardez les différents... les différentes études qui sont menées aujourd'hui sur ceux qu'on appelle... ceux qui basculent dans la violence ou dans la violence extrémiste, par exemple. Les rapports qui ont été faits sur ceci au niveau européen, il y a un indicateur qui est très très intéressant et cet indicateur, c'est celui de la frustration et du mal-être. C'est à dire que... et c'est très très surprenant. Là, je reviens des États-Unis, où on a eu une rencontre sur la question de l'extrémisme et de l'islamophobie en études comparées, et c'est assez impressionnant, sur 632 vidéos postées sur internet qui attirent les jeunes vers la radicalité, 7%, 7,3% seulement, font référence à une donnée religieuse. Tout le reste parle de l'engagement politique, de la lutte contre la frustration, du fait qu'on ne soit pas aimé et c'est comme ça qu'on réussit à attirer des jeunes sur internet et qu'on leur fait un lavage de cerveau. Donc, on ne passe pas par la motivation religieuse, puisque 93% en l’occurrence sont liés à la psychologie, à..., au positionnement par rapport à la société. Et donc il faut se rendre compte de ça, il faut se rendre compte de la vulnérabilité d'un certain nombre de jeunes et ça c'est pour ceux qui peuvent basculer, mais plus généralement, ça nous dit bien l'état dans lequel nous sommes aujourd'hui dans nos sociétés.

Alors moi, je vais vous surprendre un tout petit peu, en disant, en termes d'introduction, que ce qui est vraiment le début de notre engagement, avant simplement d'avoir compris le fonctionnement de la société, c'est un certain état d'esprit. Et cet état d'esprit, il est exactement l'opposé de tout ce qu'on est en train de nous faire vivre tous les jours. En fait, aujourd'hui, vous le savez, vous regardez les reportages qui sont faits sur l'Islam... dans le livre Le génie de l'Islam, je le disais en 4ème de couverture, il n'y a pas un jour où on ne nous parle pas d'Islam aujourd'hui et majoritairement c'est négatif. La représentation générale est extrêmement négative. Et ça va très loin, puisque aujourd'hui on arrive à des chiffres qui sont de 75% ou 60% d'opinions négatives. Et ça,ça a un impact sur les jeunes musulmans, sur les citoyens de confession musulmane, évidemment que ça a un impact.

Distanciation et hauteur

Quand le contexte général est négatif, et bien la perception de soi, elle ne peut pas être immédiatement positive. Et pourtant, ce qu'il faut aujourd'hui, c'est commencer avec cet état d'esprit positif. Et comment est-ce que l'on est positif, quand tout parait autour de nous aussi négatif ? Et c'est là que c'est le plus important. Le plus important, c'est une double disposition. La première des dispositions qui rend les choses positives, c'est que quand on est dans une démarche avec Dieu et quand on est dans une démarche de connexion avec Dieu, on sait que tout ce qui nous est donné de vivre a un sens. Et que la difficulté, « ba'da al 'usr al yurs », c'est à dire qu'après la difficulté, il y a de la facilité. C'est que le projet et la réalité de notre présence en Suisse, en Europe, c'est lié à des difficultés et des obstacles, mais il faut avoir la vue longue, il faut rester positif en se disant que ce test de la difficulté, ces campagnes médiatiques que nous voyons contre l'Islam aujourd'hui ou contre les musulmans ou contre les pratiquants, et bien il faut de ce point de vue-là se reconnecter et savoir que même dans notre histoire, l’Islam a commencé comme ça. Le Prophète, Sallallahu Allahy wa salam, il a commencé comme ça, il a commencé avec un rejet massif (Sourate 73-10) Première chose ,c’est « Sois patient par rapport à ce qu’ils disent et retire-toi un tout petit peu. » C’est à dire « reste positif avec le message que tu as et patient par rapport au négatif »… Vous voyez. Qu’est-ce que ça veut dire « exile-toi » ? ça veut dire :Sois patient, prends de la distance par rapport à leurs attaques et trouve le refuge en Moi… . C’est à dire que c’est avec Moi que tu vas réussir à répondre… Le positif c’est de savoir où chercher la force. Et quand on dit « la hawala quwwate illa billah » c’est de comprendre « il n’y a de pouvoir et de puissance qu’en Dieu » ,c’est se protéger de l’aggression humaine et faire confiance au pouvoir divin.

"-Réponds de la meilleure des façons"

Et donc c’est un moment donné être positif en se disant « mais tout ça c’est pas… ça passera… ça passera comme c’est passé dans l’histoire, qu’on sera attaqué, qu’on sera insulté… » On prend de la distance. Et on prend de la hauteur. Si les gens pourraient s’attendre à ce que quand ils vous agressent vous allez leur faire comme ça, le geste du terroriste (il passe le doigt sur sa gorge - NDE), vous vous faites comme ça et comme ça (il trace une barre horizontale puis verticale, formant un "L" avec son doigt NDE). Je prends de la distance et de la hauteur. De la hauteur, je ne vais pas vous répondre. Je ne vais pas vous répondre et ça c’est ce qui nous est dit dans le Coran quand il est dit (El Furqan 25-63) cad on prend de la distance et même quand on va être attaqué, même cad ceux qui sont avec les serviteurs du Divin et bien ils marchent sur la terre avec légerté et quand on les agresse, quand ceux qui ne savent pas vont les agresser, et bien qu’est-ce qu’ils disent ? Ils disent «Paix »[1]. Alors ça c’est une… donc une démarche de distanciation, une démarche de patience et même une démarche (citation coranique). Cad : qu’est ce qui va se passer ? Réponds de la meilleure des façons. Mais pour répondre de la meilleure des façons, en face du négatif, il faut avoir du positif. Vous ne pouvez pas répondre de la meilleure des façons si le négatif répond au négatif. Comment on nourrit le positif ? Et bien c’est une vision qui doit être ce lien avec Dieu en se disant, ce qu’il veut lui, malgré tout ce que veulent les hommes, si nous sommes des agents de Bien dans la société et bien ça va se voir, et bien avec le temps... il faut du temps (...)

Temps instantané et déficit de mémoire

il y a deux problèmes avec la jeunesse d’aujourd’hui… La jeunesse d’aujourd’hui, elle est en face d’un temps instantané. Nous avons habitué nos jeunes à l’instantanéité. Tout va très très vite, internet ça va très vite, les informations ça va très vite. C’est l’ère de la rumeur et des complots et de ces… je veux dire de tout ce qui construit l’idée que ce que l’on a en face de nous c’est pas vraiment la réalité et qu’il y a des forces qui peuvent être derrière internet ou alors... (En) l’occurrence (...) dès qu’il se passe quelques chose, on n’a plus le temps de l’analyse… Plus vous savez vite ce qui se passe et qu’il se passe vite beaucoup de choses, moins vous avez le temps de l’analyse. Et donc vous êtes dans un temps instantané, donc vous n’avez plus de recul. Et notre jeunesse, on lui demande la réaction spontanée et pas le recul. Deuxième des choses qui manque à la jeunesse d’aujourd’hui, c’est que nous manquons de mémoire. Et la mémoire c’est ce qui nous permet d’être positif. Ce que je dis depuis longtemps, c’est que la présence musulmane en Europe et en Occident a traversé une révolution silencieuse. En l’espace de deux générations, nous avons fait et réussi des choses que vous ne pouvez même pas imaginer. On parle de la présence des musulmans en Suisse… Essayez de demander à ceux qui vivaient ici il y a 60 ans, essayez de demander c’était la communauté musulmane à Genève, ou comment elle était en Europe. C’était complètement différent, c’était une poignée de personnes qui priaient, c’était… dans des lieux vétustes et c’est comme ça partout, c’est vrai en France, c’est vrai en Allemagne, c’est vrai… Partout ! En l’espace de 50 ans… Et pourquoi les gens s’excitent autour de la présence musulmane aujourd’hui, pourquoi il y a cet élément négatif ? C’est parce que en fait, contrairement à ce que disent les politiques, c’est pas que ça marche pas, c’est que ça marche ! Mais ça marche pas dans le sens où ils auraient voulu. On a espéré que la présence musulmane avec le temps ferait que les musulmans seraient moins musulmans. Et il se trouve que les musulmans restent musulmans. Et non seulement ça, c’est pas les plus perdus des perdus qui reviennent à la religion, c’est les plus éduqués. Donc en fait deux choses auxquelles on ne s’attendait pas. On ne s’attendait pas à ce qu’ils restent religieux et on ne s’attendait à ce qu’il y ait plus d’éduation et plus de religion. Donc ça… c’était pas dans la plan, ça. Dans le plan c’est : installez-vous, on va s’occuper de vous. Et vous avez peut-être vue récemment, Bruckner intervenir dans les médias français en disant… en fait il nous reproche de leur permettre non pas de rester musulmans mais de se libérer du carcan. Et dans son idée se libérer du carcan c’est de se libérer de la foi et de la pratique, d’une certaine façon.

"On ne lance des pierres à un arbre que quand celui-ci porte ses fruits"

Donc, nous ce qui est important c’est le caractère positif, l’esprit positif. Et il faut deux choses, le lien vertical avec Dieu et le lien de la mémoire avec le temps qui passe, en se disant les choses avancent… contrairement à ce que… Parce que le discours… Vous connaissez le proverbe africain, souvenez-vous en, de ce proverbe africain. Si les gens s’excitent, c’est qu’il est en train de se passer quelque chose qu’ils ne prévoyaient pas : on ne lance des pierres à un arbre que quand celui-ci porte ses fruits. Dès qu’il y a quelque chose, la nouvelle visibilité des musulmans, on commence à les attaquer parce que on dit : il faut pas que ça marche ! Et on va se persuader que ça marche pas par un discours politique qui dit que ça marche pas, vous n’y arriverez pas, vous serez jamais comme nous… Or nous, on est nous et on est comme vous, on est chez nous. Donc le premier élément, c’est une démarche positive. C’est la meilleure réponse à l’agression et au climat négatif autour de nous. C’est la meilleure réponse (citation)… Belle patience. Nous on n’est pas pressés, on n’a pas des élections. On n’est ni pour ls prochaines élections, ni pour les médias. Les médias parlent de l’instant, les élections de trois ans, nous on parle de générations. Et notre génération, c’est d’être positifs par rapport à ça, en regardant le temps long et en s’en remettant à Dieu (citation)…

Le droit face au droit

C’est à dire… ça ne veut pas dire qu’il faut être passif, ça veut dire qu’il faut entrer dans ce débat-là de façon sereine. Sereine. Et quand (citation) c’est à dire « réponds de la meilleure façon" on t’insulte, tu souris, on te critique, tu réponds, et si on va à l’encontre de tes droits, et bien tu réponds de la meilleure façon, le droit face au droit. Ça ne veut pas dire qu’on se laisse faire, on ne se laisse jamais faire. Mais c’est comment faire, comment on intervient… ça c’est un premier élément, donc, réussir, à l’exemple de ce qu’on a vu du Prophète dès le départ, à la 4ème révélation, il lui dit « sois patient par rapport à ce qu’ils vont dire. Ils vont te rejeter. Les gens de chez toi ! Ils vont te dire, t’es plus un des nôtres ! » C’est ce qu’on nous dit à nous ! On est chez soi. On est Suisses, on a la nationalité on est nés ici et on nous dit : « t’es pas chez toi ! ». Et bien on y sera, par la pensée positive, la pensée confiante et la pensée patiente. Ça c’est un pemier élément. Et donc prise de distance et prise de hauteur. On ne va pas entrer dans tous les débats qu’ils nous présentent comme les seuls débats de la société.

Transcription et intertitres du Concierge

Notes

[1] "Les serviteurs du Tout Miséricordieux sont ceux qui marchent humblement sur terre, qui, lorsque les ignorants s'adressent à eux, disent: "Paix" "

jeudi 18 janvier 2018

Les neuneulogues sautent sur l'école

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Au sujet de Dynamiser les pratiques éducatives avec les neurosciences, Pascale Toscani (dir), Chronique sociale, 2017

Cet ouvrage est issu d'un symposium où des pratiques d'intégration des neurosciences à l'école ont été présentées, la plupart par des enseignants du secondaire. Dans son introduction, la coordinatrice de l'ouvrage Pascale Toscani, prend soin de souligner que ces enseignants ne sont pas des scientifiques spécialistes des neurosciences mais ont « transposé » ces « savoirs » dans des « pratiques ». Comme elle le souligne : « certains se lancent dans l'aventure après la lecture d'ouvrages scientifiques » et « leur démarche est basée au départ sur des intuitions de transfert ». Elle en reconnaît d'emblée la limite : « les travaux présentés ici n'ont pas la prétention d'être étayés par des preuves, au sens scientifique du terme » et « on pourrait peut-être leur reprocher une simplification des faits neuroscientifiques ». Mais l'essentiel est sans doute que « nous ne leur en tiendrons pas rigueur » et que « Tous les contributeurs de cet ouvrage sont dorénavant persuadés que cette démarche doit entrer à l'école ». Qu'importent les preuves, en effet, comme dit le poète « Faites semblant de croire et bientôt vous croirez »[1], et finalement si « sans le vouloir, l'école est un lieu qui favorise très fortement les neuromythes, c'est à dire qu'elle sursimplifie les résultats des recherches neuroscientifiques et établit en conséquence des protocoles au sein des classes, qui sont des raccourcis théoriques », il faudrait vraiment avoir l'esprit mal tourné pour craindre que les élèves fassent les frais d'expériences de MM. Jourdain des neurosciences, autrement-dit d'apprentis-sorciers, même si les « vendeurs de poudre de Perlimpimpin » du « neuromarketing » sont en embuscade (op.cit.)!

Le but recherché est de faire travailler ensemble des spécialistes universitaires du développement neuronal et des enseignants spécialistes du « développement des fonctions cognitives ». Pour y parvenir, « il est indispensable que des liens internationaux se tissent entre les universités », proclame sans le moindre argument notre auteure, ajoutant : « Ainsi pourra se développer cette discipline non encore académique que nous appellerons 'les neurosciences de l'éducation' ». On voit que l'enjeu social et institutionnel pour les promoteurs d'une nouvelle « discipline académique » en termes de postes et de crédits, n'est jamais loin...

Nous avons retenu deux articles particulièrement significatifs dans le premier tiers[2] de l'ouvrage.

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1) Eureka ! La science du cerveau permet de changer fondamentalement l'organisation de l'ordre scolaire !

Le premier nous raconte une expérience dans un collège, la mise en place d'un projet pédagogique autour des neurosciences, visant à lutter contre les difficultés scolaires, telles qu'elles sont couramment identifiées : problèmes de concentration et d'attention, défaut d'éducation parentale, classes trop chargées, programmes inadaptés, fatalisme des élèves face à leur orientation et leurs résultats, méthodes de travail inappropriées, gestion des émotions et du stress.

Pour lutter contre le « fatalisme », l'atelier d'initiation aux neurosciences mis en place a permis que les élèves réalisent que leur cerveau évoluera tout au long de la vie et que rien n'est jamais perdu et que « tout ne se joue pas avant six ans ». Puis il s'est centré sur la notion d'intelligences multiples, permettant aux enfants de reprendre confiance en eux-mêmes.

Sur la base du « rôle des systèmes nerveux sympathique et parasympathique » on a mis « en évidence le rôle positif que peuvent jouer des exercices respiratoires sur le stress » : « à l'issue de trois semaines d'exercices respiratoires (à raison de deux fois par jour durant 5mn), 96% des élèves se déclarent favorables à la pratique de cet exercice avant un devoir ».

Ici le lecteur mal intentionné se dit que, à défaut de neurosciences, un peu de Taï Chi suffirait certainement, même sans justifications théoriques... Et partant de là, on découvre ce que l'article cache en creux et qui explique le succès de l'expérience. Résumons le dispostif :

les enseignants découvrent la matière presque en même temps que leurs élèves, il y a donc co-construction sans que le statut de prof omniscient n'entrave la réflexion des élèves ;

les enseignants s'engagent à suivre la même classe pendant deux ans ;

les ateliers sont effectués sur les heures de cours, 2 à 5h semaine prises sur les différents cours (qui en sont donc réduits d'autant);

les enseignants interviennent en binôme voire en trinôme dans ces ateliers (trois profs en classe, le luxe total!) ;

Ils travaillent en commun et ont du temps dégagé pour cela ;

les ateliers de neurosciences ne font pas l'objet d'évaluation notée pour les élèves (Bingo!) ;

les parents sont associés.

Dans de telles conditions on ne s'étonnera pas de la satisfaction des élèves et des enseignants. Ainsi les premiers déclarent-ils des choses bien étranges telles que : « envie d'y aller », « j'aime mieux l'école », « on voit les profs autrement, en positif », « ils ont l'air gentils ».

Mais est-ce là une victoire neuroscientifique ou la simple suspension temporaire des principales tares institutionnelles du système éducatif ?

2) Enseigner des erreurs scientifiques grâce à la neurobiologie...

Un autre article retient l'attention. Il porte sur le traitement de l'erreur en sciences par le recours à des « cartes mentales ». Un professeur de biologie a en effet identifié un problème récurrent de ses élèves « la confusion entre paires de chromosomes et chromosomes dupliqués, la difficulté de représenter des chromosomes sous la forme simple ou dupliquée ainsi que la difficulté de comprendre le concept d'allèle et de les placer correctement sur les chromosomes ». Ce problème d'acquisition des connaissances de base sur le chromosome entraîne des difficultés l'année suivante à maîtriser la mitose et la méiose.

Le problème est que ce professeur mélange tout. Alors qu'il était de tradition d'étudier le patrimoine génétique et les chromosomes avant la mitose (où les chromosomes se dupliquent) notre professeur a fait une « analyse didactique » qui « nous amène à proposer » (...) de faire l'impasse sur les chromosomes, pour étudier directement le concept opérationnel pour cette résolution qui est celui du gène ». Il n'est pas certain que « faire l'impasse sur les chromosomes » soit la meilleure façon de permettre l'assimilation des connaissances de base sur le chromosome ! On passe donc directement des caractères héréditaires à l'ADN, et cela grâce à l' « alerte mentale n°1 » (sic) : « Alerte 1 : nous n'observons pas de chromosomes maintenant, cette observation à ce stade de nos connaissances pourrait nous induire en erreur ». Rappelons qu'historiquement, c'est à dire aussi scientifiquement, la génétique a pu se passer de la connaissance de l'ADN, découvert bien plus tard, qui se situe à un autre niveau logique et qu'on ne saurait transmettre la démarche scientifique en partant de ses résultats les plus avancés exposés de façon théorique pour remonter artificiellement les étapes chronologiques et conceptuelles (et leurs applications pratiques) en mode « retour vers le passé ». Par ailleurs, il n'est pas étonnant, « didactiquement » que brûler l'étape de l'observation des chromosomes à l'état stable, pour partir de l'état instable de leur duplication amène à « la confusion entre paires de chromosomes et chromosomes dupliqués » !

De plus en plus délirant : juste après l'alerte n°1, « nous passons ensuite à l'étude de la transmission de l'information génétique des parents aux enfants », c'est à dire à la reproduction sexuée... reproduction sexuée passant par la production de cellules haploïdes (gamètes) ! On comprend que l'élève n'y comprenne plus rien puisqu'on confond des processus ou dans un cas les paires de chromosomes sont dupliquées (mitose) et dans l'autre les paires sont séparées !

Pour s'y retrouver, heureusement il y a « deux cartes alertes » !

« carte 1 : attention lorsque j'observe un caryotype, j'observe des chromosomes dupliqués, donc porteurs des mêmes allèles ».

Prenons un définition du caryotype : « Le caryotype (ou caryogramme) est l'arrangement standard de l'ensemble des chromosomes d'une cellule, à partir d'une prise de vue microscopique. Les chromosomes sont photographiés et disposés selon un format standard : par paire et classés par taille, et par position du centromère. » (wikipedia).

Comme on n'a plus le droit d'observer les chromosomes quand c'était le temps de le faire, on passe directement à l'observation du classement des chromosomes en caryotype sans savoir comment cette représentation a été construite...

Et un caryotype, ce ne sont pas des « chromosomes dupliqués », désolé. Ce sont des paires de chromosomes.

Bis repetita : on comprend mieux « la confusion entre paires de chromosomes et chromosomes dupliqués » puisque la confusion est dans le cours du prof et dans sa « carte mentale » !

On continue ?

« donc porteurs des mêmes allèles » : ben non, un caryotype ce sont des paires de chromosomes porteurs de différents allèles, justement !

On pourrait continuer ainsi, mais lorsqu'on s'approche ainsi de « Hauteurs béantes »(Zinoviev) la sensation de vertige pousse à s'en éloigner.

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On dira juste que sur les 7 connaissances de base sur le chromosome que le « neuneulogue » se propose de faire rentrer dans le crâne des élèves à coups de « cartes mentales » et d'envois d' « inputs », 5 sont ouvertement fausses ou gravement confuses (on apprend au passage que les chromosomes ont... un sexe!!!).

Heureusement, l'enseignement par chocs électriques de « 2+2=5 » est encore (provisoirement?) interdit...

Comme l'écrit dans son introduction Pascale Toscani : « Aidons (les enseignants) à comprendre les enjeux de la rigueur méthodologique, qui passe par une connaissance précise des concepts et de ce qu'ils recouvrent » ! Et encore  « Nous pourrions d'ailleurs faire le parallèle entre conquête spatiale, la « conquête du cerveau » au service du décryptage neural, et la conquête du décryptage du génome ; nous sommes là au cœur de bien belles aventures scientifiques et humaines ».

Un livre éminemment relu et corrigé puisque : « Je félicite tous les professionnels qui ont accepté de proposer leur travail dans cet ouvrage. Ils ont corrigé plusieurs fois leur texte, conscients des erreurs méthodologiques qui persistaient. Ils sont des pionniers de cette collaboration université/établissement scolaire ou de soin. »

Dans l'espace de la collaboration université/établissement scolaire, personne ne vous entend crier...

Benoît EUGENE

Ancien co-responsable des sciences sociales aux éditions Agone

Notes

[1] "Faites semblant de croire et bientôt vous croirez" doit se lire ainsi : N'ayant pas de problème avec Dieu, on traduira Dieu par neurobiologie, .psycho, pédagogie etc. dans cette belle chanson

[2] Ceci est un compte-rendu d'ouvrage devant être réalisé en "trinôme" mais sous forme individualisée pour des raisons de "quotation"! Il n'est pas prévu dans les consignes que ce compte-rendu soit "critique". Pour des raisons d'hygiène mentale (sans attendus neuroscientifiques superflus), il est proposé ici au public avant même d'avoir été remis...

mercredi 17 janvier 2018

Charlie Hebdo, trois ans après...

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Le Musée de l'Europe renvoie à ses archives, trois ans après, d'un événement qui, comme le 11 septembre, nous fit basculer dans un autre monde.

A l'essentiel : La critique petite-bourgeoise de la religion est-elle rationnelle ?

Les archives non triées par le mot-clé "Charlie"

Et une prise de position politique qu'il aurait sans doute, fallu écouter...

Et au fait, le pognon, ils en ont fait quoi, Charlie Hebdo ? (Une question powered par Le Concierge)

lundi 20 novembre 2017

Transmission du savoir & possession physique

Par les temps d'Inquisition qui courent, beaucoup de grand(e)s professeurs (-euses) consacré(e)s rasent les murs. Sans compter les plus sophistes qui se cachent derrière la deuxième pierre qu'ils/elles jettent quand la première est souvent jetée par leurs disciples éconduit(e)s... De qui se moquent les Tartuffes, vraiment, qui croient-ils/elles tromper ? Il y a 10 ans, la Revue Agone, Canal Historique, publiait ce texte de Tassadit Yacine, sous le titre "Servir les hommes ou L’art de la domination déniée", qui ouvrira peut-être les yeux des profanes et non initié(e)s qui se font "mettre l'Est en Ouest" par les prêches des ligues de vertu, qui sont en général pourtant bien placé(e)s pour savoir à quoi s'en tenir, même quand ils/elles font des selfies sur la dépouille mortelle de Françoise Héritier, à laquelle, ils/elles prouvent abondamment n'avoir rien compris - faute souvent d'avoir fait l'effort de la lire, comme il va de soi pour tout candidat à l'agrégation qui veut avoir une chance d'obtenir son concours... (Le Concierge)

Ce n’est pas parce que le prophète (y compris le Bouddha) aime avoir à ses pieds des femmes d’esprit et les utiliser comme propagandistes qu’il se préoccupe de la position qui revient à leur sexe.

Max Weber, Sociologie de la religion

Incline-toi devant ton maître comme si c’était un prophète.

Proverbe irakien

Dans une société traditionnelle comme la Kabylie, il apparaît clairement que les tâches sont assignées en fonction des sexes : les petits travaux (ou perçus comme tels) sont le fait des femmes (transport de l’eau, du bois, jardinage, tissage, ramassage du fumier, etc.) ; par opposition aux travaux des hommes (lourds, importants et surtout visibles). On peut montrer que cette division sexuelle du travail résulte d’une culture faite corps, tant chez les hommes que chez les femmes. L’un des effets de la socialisation est en effet de rendre naturelle la soumission, aussi bien au regard de ceux qui l’imposent que de celles qui la subissent[1]. Le corps dans sa fonction biologique sert d’instrument à l’exercice du pouvoir[2], le sexe masculin étant perçu comme actif ; par opposition au sexe féminin, mis en arrière, caché, et perçu comme passif. Cette vision du monde explique pourquoi les garçons sont éduqués dans le sens de l’action et de l’initiative, tandis que les filles sont invitées à y renoncer.

Cette division du travail est loin d’être spécifique aux univers traditionnels. Au sein du champ de la culture et des savoirs légitimes, le masculin s’octroie le monopole de ce qui est inhérent à l’intellect, à la réflexion, jusqu’à croire (et faire croire) qu’il représente une super-puissance, comparable à une divinité sur terre, par opposition à l’élément féminin, renvoyé au monde de la pratique et des tâches peu valorisées.

Notes

[1] Lire Pierre Bourdieu, Le Sens pratique, Minuit, 1980, p. 354 et 358.

[2] Lire Françoise Héritier, Masculin / féminin : la pensée de la différence, Odile Jacob, 1996.

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mercredi 2 août 2017

Les jeux Olympiques...

Pour célébrer la victoire de la candidature des jeux Olympiques de Paris, nous republions cet article paru dans la Revue Agone canal historique.

Cet article sera mis en ligne sur ce site dès que possible. En attendant, suivre le lien ci-dessous vers archive.org. En effet, les archives gratuites en ligne de la Revue Agone sur le site revues.org ont été supprimées et cela sans que les auteurs en aient jamais été avisés, pas plus que tous ceux qui avaient contribué à leur publication tant imprimée puis numérique au prix de renoncements salariaux pour la bonne cause qui se font d'autant plus sentir que nous n'avons plus la fougue ni l'insouciance de la jeunesse... Avis à tous les travailleurs des start-ups, dont Agone est le nom... Le Concierge

Depuis maintenant des décennies, les grandes manifestations internationales ont des impacts communs. Des milliers de personnes sont déplacées et victimes d’expulsions pour la seule nécessité de libérer les sites d’événements internationaux petits ou grands. Les expulsions indirectes sont aussi monnaie courante, dues à l’augmentation des prix et à la diminution des stocks de logements sociaux ou bon marché.

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lien direct : http://web.archive.org/web/20100706105351/http://revueagone.revues.org/208

dimanche 30 avril 2017

Il y a 15 ans : De qui faut-il avoir honte ?

Il y a un peu plus de six mois, le 11 septembre dernier, les Américains se sont demandé : Pourquoi nous détestent-ils tant ?

Ils : les autres pays du monde.

George Bush leur a répondu : « Parce que nous sommes bons. »

Dimanche 21 avril, bien des électeurs hostiles à l'extrême droite se sont demandé : pourquoi nous détestent-ils tant ?

Ils ?

Les 36% de chômeurs qui ont voté Le Pen ou Mégret.

Les 28% d’ouvriers qui ont voté Le Pen ou Megret.

Et Le Pen est également arrivé en tête chez les intérimaires et chez les jeunes de 18 à 24 ans, très largement.

Pourquoi les détestent-ils, et nous aussi peut-être ? Il serait préférable que notre réponse ne soit pas : parce que nous sommes bons.

Il serait également souhaitable qu’après avoir claironné « Nous sommes tous américains », on n’en vienne pas à proclamer qu’on a « honte d’être Français ».

Que pouvons-nous dire ?

Que peuvent les intellectuels qui veulent concilier travail d’analyse, de recherche ou de création, et combat politique à un moment où la situation politique et sociale déjà n’est pas sereine ?

Aux grandes époques, les meilleurs d’entre eux n’ont pas insulté le peuple ou proclamé qu’ils allaient partir à l’étranger. Ils se sont battus là où ils se trouvaient.

Et, là où nous sommes, nous devons d’abord réfléchir à ce qui s’est passé depuis 1974, depuis que l’extrême droite est passée de 0,7% des voix à, peut-être, 30% dimanche prochain. Et que la gauche socialiste et communiste, qui, autour d’un seul candidat, totalisait 45% des voix, n’en rassemble plus que 20% et se retrouve écartée du second tour.

Une chose paraît claire : ni Le Pen ni l’ordre social actuel n’ont rien à redouter d’une critique « morale » du fascisme, par exemple, qui exonèrerait ou ferait corps avec les dominants. Ce Front républicain jouerait alors le rôle d'une entreprise de blanchiment politique et social des politiques néolibérales.

Résister, c’est très bien. Mais le meilleur endroit pour le faire n’est pas forcément devant une caméra avec la cohorte des branchés, des friqués et des médiatisés. Ni en compagnie du patronat dont l’expérience historique est plus celle de la Collaboration que celle de la Résistance.

Aujourd’hui, la lucidité est et doit être notre première forme de résistance.

Elle nous permettra peut-être de comprendre ce qui s’est passé dimanche dernier.

« La France va mieux » nous expliquait Lionel Jospin et le Parti socialiste.

Non, elle ne va pas bien.

En tout cas, une certaine France, qui ne lit pas Le Monde, surtout le week-end avec son supplément tout en anglais, qui n’est pas branchée sur Internet, qui ne dispose pas de stock options, qui se moque de Bernard-Henri Lévy et de Philippe Sollers, qui ne trouve pas la mondialisation heureuse.

Cette France-là ne va pas bien.

Et, à défaut de pouvoir le signifier en votant pour une gauche de gauche, elle marque son désespoir en votant, par désespoir, pour celui qui à ses yeux représente le Grand Réprouvé d’un système politique et médiatique qu’elle exècre — et que cette France-là, qui ne va pas bien, exècre parfois pour de bonnes raisons, ce n’est pas moi qui vous dirait le contraire.

Je me trompe peut-être mais je ne crois pas que ce soit en offrant un score de maréchal à un président discrédité, en mettant en scène notre ralliement à un candidat plombé par les affaires et par le cynisme de son manque de conviction aveuglant, un homme que Jean-Marie Le Pen avec son sens politique habituel et pervers a déjà qualifié de « candidat de Jean-Marie Messier », de « candidat des gamelles et de l’établissement », je ne crois pas que ce soit de cette manière, et avec le Medef, qu’on fera reculer le Front national. On peut — et on va peut-être — par sentiment du devoir voter Chirac, par urgence démocratique. Mais mieux vaudrait dans ce cas ne pas s’en vanter.

Et, surtout, éviter de trop se mêler aux privilégiés qui prétendent donner des leçons de morale aux désespérés, qui clament qu’ils ont honte de la France, et qu’ils vont se délocaliser à l’étranger comme n’importe quel Vivendi.

Honte ? Non.

Ou alors, il fallait avoir honte avant.

Quand, par exemple, en 1998, Lionel Jospin a refusé de revaloriser les minimas sociaux, comme le lui demandaient les chômeurs en lutte, alors même que deux ans plus tard son ministre des finances, Laurent Fabius, baisserait l’impôt sur le revenu acquitté par les plus riches.

C’était la première fois dans l’histoire de la gauche au pouvoir qu’un gouvernement socialiste réduisait la tranche marginale de l’IRPP. C’est à ce moment-là qu’on attendait que BHL, Jean-Marie Colombani le directeur du Monde, Pierre Arditti, Karl Zéro et quelques autres nous disent qu’ils avaient « honte d’être Français ».

Résumant un peu brutalement le bilan du gouvernement de la gauche plurielle, un syndicaliste a expliqué il y a quelques semaines : « Le bilan de Jospin : un RMI à 2402 francs en 1997 et à 2660 francs cinq ans plus tard. »

C’est de cela qu’il fallait avoir honte.

Dans la Revue socialiste, organe théorique du PS, le rédacteur en chef, se gargarisait l’année dernière des réussites du gouvernement de la « gauche plurielle » : « En matière de privatisations, la "gauche plurielle" a réalisé en trois ans un programme plus important que n’importe quel autre gouvernement français. »

C’est de cela qu’il fallait avoir honte, de cet abaissement devant les forces du marché et de l’argent.

Il y a cinq ans, au moment de l’arrivée au pouvoir de la gauche plurielle, Alain Bocquet, président du groupe communiste, déclarait sur France Inter : « Je souhaite que le mouvement populaire ne pose pas les valises dès lundi matin. Oser s’attaquer à la dictature des marchés financiers. Si on ne s’attaque pas au mur de l’argent, tout le reste est de l’illusion. »

Ce mur de l’argent, on l’a conforté.

C’est de cela qu’il faut avoir honte

Il y a quelques mois, DSK dont on nous disait qu’il serait peut-être le premier ministre d’un président Jospin, théorisait : « Il faut, pour l’emporter, se tourner davantage vers les classes moyennes. » C'est-à-dire ceux qui disposent « d’un patrimoine immobilier et quelquefois financier, qui sont les signes de leur attachement à l’"économie de marché". » Quant aux autres, ceux, sans patrimoine financier, qui en partie ont voté Le Pen dimanche 21 avril, Dominique Strauss Kahn nous disait : « Du groupe le plus défavorisé, on ne peut malheureusement pas toujours attendre une participation sereine à une démocratie parlementaire. Non pas qu’il se désintéresse de l’Histoire, mais ses irruptions s’y manifestent parfois dans la violence. »

Quand un dirigeant de gauche s’intéresse davantage à ceux « qui disposent d’un patrimoine financier » qu’au « groupe le plus défavorisé », pas étonnant que l’irruption de ce groupe dans l’arène électorale ne soit pas tout à fait sereine.

Et ce n’est pas d’abord d'eux, les plus défavorisés, qu’il faut avoir honte.

Serge Halimi (Canal Historique)

samedi 29 avril 2017

Une incarnation "chic", ou même pas "chic" mais "kitsch", du laisser-faire total du pouvoir économique

Il y a 17 ans...

(...)

Que peut être la position d´un intellectuel, d´un chercheur français devant ce qui arrive à l´Autriche, devant ce qui arrive au peuple progressiste de l´Autriche. Je pense que les analogies que l´on fait trop systématiquement dans beaucoup de pays occidentaux à Hitler et au nazisme, c'est une référence qui est à mon avis très suspecte parce qu´elle correspond à des associations non réfléchies, et interdit, me semble-t-il, de faire une analyse. Je risque de paraître naïf, n´étant pas Autrichien, n´étant pas en Autriche, mais je pense que ce que je dis est important, au moins pour permettre aux Autrichiens de se défendre contre certaines définitions, mais je pense cependant que la référence au nazisme est superficielle et interdit de saisir la spécificité de ce qui arrive. Si on voulait une métaphore, je ne nommerais pas du tout la personne, je pense qu´elle ne doit plus être nommée ( et si j´ai une recommendation à faire aux intellectuels et aux journalistes, c'est de ne plus jamais citer le nom de ce personnage). Si ce type de personnage peut arriver au pouvoir ou être proche du pouvoir, c'est parce qu'il y a des précédents qui ne sont pas à chercher dans les années trente, mais qui sont à chercher par exemple du côté des Etats Unis dans un passé beaucoup plus récent, dans la personne de Ronald Reagan qui est un bellâtre de cinéma, un personnage de second ordre, toujours bronzé, toujours bien coiffé, comme d´autres aujourd'hui, toujours sportif, porteur d'idéologie ultra nationaliste, ultra réactionnaire, et prêt à jouer le rôle d´un fantoche au service des pouvoirs les plus conservateurs et des volontés les plus conservatrices des forces économiques. C'est-à-dire que c'est une incarnation "chic", ou même pas "chic" mais "kitsch", du laisser-faire total du pouvoir économique. On pourrait continuer, pour aller très vite, avec Margaret Thatcher, mais aussi Tony Blair qui aujourd'hui même à Lisbonne prend sur l´Europe des positions plus réactionnaires que le président français de droite.

Donc, il y a à chercher du côté de ce qui se passe dans le monde politique international de cette montée du néolibéralisme qui a été favorisé par l´effondrement des régimes soviétiques. Cette montée du néolibéralisme, qui est un simple masque modernisé du conservatisme le plus archaïque, est une forme de révolution conservatrice. Et là, il y a une analogie réelle avec les années trente; c'est une révolution conservatrice mais moderne; c'est une révolution conservatrice avec les médias, le nazisme avait ces mouvements de masse etc. Là, je pense que cette analyse qui est une esquisse très complexe doit conduire à un travail beaucoup plus approfondi pour essayer de comprendre les responsabilités. Si des phénomènes comme ceux-là sont possibles c'est qu'on est arrivé à des sociétés dans lesquelles 50% de la population sont des abstentionnistes des élections. C'est le cas aux Etats Unis où on a une situation de dépolitisation généralisée, les forces économiques sont abandonnées à elles-mêmes, et les médias se mettent au service de ce fantoche, de ce personnage kitsch qui tient les apparences d´un pouvoir politique et qui incarne en quelque sorte cette dépolitisation généralisée à laquelle elles contribuent. Les médias ont une très grande importance et je pense que les consignes de boycotte de tout soutien à l'égard des formes d´extrême droite serait important. Par exemple, Le Pen qui du jour où il a déplu aux médias a fait une crise et a disparu. Comme par hasard, il y a une corrélation très forte entre le taux de l´apparition à la télévision et le taux dans les élections. Ce qui ne veut pas dire qu'il n´y a pas un cœur incompressible de la vraie extrême droite, des fascistes. C'est le cas en Autriche, c'est le cas en France, des gens organisées, très dangereux qui sont un tout petit noyau et qu´il ne faut pas confondre avec ces gens qui peuvent être mobilisés plus largement en faveur de la mystification dans les médias. Il faudrait analyser sans faire du mea culpa collectif, c'est ridicule et ne sert à rien, il faudrait analyser les responsabilités pour essayer d´en tirer des conclusions. Les responsabilités sont les responsabilités des intellectuels. Je pense que les intellectuels se reveillent aujourd'hui. Ils se demandent en quoi ils ont collaboré. Il y a la partie des sociaux-démocrates qui ont imité jusqu'aux apparences physiques des personnages que je ne veux pas nommer; ces socio-démocrates qui ont emprunté le langage de l'extrême droite, qui ont parlé de tolérance-zéro. Nous avons un Président de la République français socialiste qui a parlé de tolérance-zéro. Nous avons un Président du Conseil socialiste qui a dit qu'il fallait renoncer aux misères du monde. Les socio-démocrates, outre qu'ils ont emprunté le vocabulaire du néolibéralisme, c'est-à-dire du néoconservatisme déguisé, ont emprunté, par pure démagogie et sur la base des sondages, un langage des plus dégouttants de l'extrémisme fascistoïde. Mais il faut continuer. Il y a le fait que toute pensée collective critique est ultra difficile. Mais il faudrait continuer. J'ai un peu honte de dire des choses aussi grossières, mais ce n'est pas facile de faire une analyse à distance.

(...)

Pierre Bourdieu

Lire l'intégralité du texte intitulé "Pour une Autriche pionnière d'une Europe sociale" dont nous ne reproduisons que la partie la plus actuelle, en invitant à une devinette, bien évidemment. A qui ressemble le plus la marionnette décrite dans ce texte ?

mercredi 26 avril 2017

Le criminel, c'est l'électeur

Placard anti-électoral, 1er mars 1906.

Publié par l’anarchie n°47 et signé Albert Libertad.

C’est toi le criminel, ô Peuple, puisque c’est toi le Souverain. Tu es, il est vrai, le criminel inconscient et naïf. Tu votes et tu ne vois pas que tu es ta propre victime.

Pourtant n’as-tu pas encore assez expérimenté que les députés, qui promettent de te défendre, comme tous les gouvernements du monde présent et passé, sont des menteurs et des impuissants ?

Tu le sais et tu t’en plains ! Tu le sais et tu les nommes ! Les gouvernants quels qu’ils soient, ont travaillé, travaillent et travailleront pour leurs intérêts, pour ceux de leurs castes et de leurs coteries.

Où en a-t-il été et comment pourrait-il en être autrement ? Les gouvernés sont des subalternes et des exploités : en connais-tu qui ne le soient pas ?

Tant que tu n’as pas compris que c’est à toi seul qu’il appartient de produire et de vivre à ta guise, tant que tu supporteras, - par crainte,- et que tu fabriqueras toi-même, - par croyance à l’autorité nécessaire,- des chefs et des directeurs, sache-le bien aussi, tes délégués et tes maîtres vivront de ton labeur et de ta niaiserie. Tu te plains de tout ! Mais n’est-ce pas toi l’auteur des mille plaies qui te dévorent ?

Tu te plains de la police, de l’armée, de la justice, des casernes, des prisons, des administrations, des lois, des ministres, du gouvernement, des financiers, des spéculateurs, des fonctionnaires, des patrons, des prêtres, des proprios, des salaires, des chômages, du parlement, des impôts, des gabelous, des rentiers, de la cherté des vivres, des fermages et des loyers, des longues journées d’atelier et d’usine, de la maigre pitance, des privations sans nombre et de la masse infinie des iniquités sociales.

Tu te plains ; mais tu veux le maintien du système où tu végètes. Tu te révoltes parfois, mais pour recommencer toujours. C’est toi qui produis tout, qui laboures et sèmes, qui forges et tisses, qui pétris et transformes, qui construis et fabriques, qui alimentes et fécondes !

Pourquoi donc ne consommes-tu pas à ta faim ? Pourquoi es-tu le mal vêtu, le mal nourri, le mal abrité ? Oui, pourquoi le sans pain, le sans souliers, le sans demeure ? Pourquoi n’es-tu pas ton maître ? Pourquoi te courbes-tu, obéis-tu, sers-tu ? Pourquoi es-tu l’inférieur, l’humilié, l’offensé, le serviteur, l’esclave ?

Tu élabores tout et tu ne possèdes rien ? Tout est par toi et tu n’es rien.

Je me trompe. Tu es l’électeur, le votard, celui qui accepte ce qui est ; celui qui, par le bulletin de vote, sanctionne toutes ses misères ; celui qui, en votant, consacre toutes ses servitudes.

Tu es le volontaire valet, le domestique aimable, le laquais, le larbin, le chien léchant le fouet, rampant devant la poigne du maître. Tu es le sergot, le geôlier et le mouchard. Tu es le bon soldat, le portier modèle, le locataire bénévole. Tu es l’employé fidèle, le serviteur dévoué, le paysan sobre, l’ouvrier résigné de ton propre esclavage. Tu es toi-même ton bourreau. De quoi te plains-tu ?

Tu es un danger pour nous, hommes libres, pour nous, anarchistes sic. Tu es un danger à l’égal des tyrans, des maîtres que tu te donnes, que tu nommes, que tu soutiens, que tu nourris, que tu protèges de tes baïonnettes, que tu défends de ta force de brute, que tu exaltes de ton ignorance, que tu légalises par tes bulletins de vote, - et que tu nous imposes par ton imbécillité.

C’est bien toi le Souverain, que l’on flagorne et que l’on dupe. Les discours t’encensent. Les affiches te raccrochent ; tu aimes les âneries et les courtisaneries : sois satisfait, en attendant d’être fusillé aux colonies, d’être massacré aux frontières, à l’ombre de ton drapeau.

Si des langues intéressées pourlèchent ta fiente royale, ô Souverain ! Si des candidats affamés de commandements et bourrés de platitudes, brossent l’échine et la croupe de ton autocratie de papier ; Si tu te grises de l’encens et des promesses que te déversent ceux qui t’ont toujours trahi, te trompent et te vendront demain : c’est que toi-même tu leur ressembles. C’est que tu ne vaux pas mieux que la horde de tes faméliques adulateurs. C’est que n’ayant pu t’élever à la conscience de ton individualité et de ton indépendance, tu es incapable de t’affranchir par toi-même. Tu ne veux, donc tu ne peux être libre.

Allons, vote bien ! Aies confiance en tes mandataires, crois en tes élus.

Mais cesse de te plaindre. Les jougs que tu subis, c’est toi-même qui te les imposes. Les crimes dont tu souffres, c’est toi qui les commets. C’est toi le maître, c’est toi le criminel, et, ironie, c’est toi l’esclave, c’est toi la victime.

Nous autres, las de l’oppression des maîtres que tu nous donnes, las de supporter leur arrogance, las de supporter ta passivité, nous venons t’appeler à la réflexion, à l’action sic.

Allons, un bon mouvement : quitte l’habit étroit de la législation, lave ton corps rudement, afin que crèvent les parasites et la vermine qui te dévorent. Alors seulement du pourras vivre pleinement.

LE CRIMINEL, c’est l’Electeur !

Albert Libertad

samedi 22 avril 2017

Il y a neuf ans. A propos de la "renaissance" de Coluche

Il y a neuf ans, à l'occasion de la diffusion d'un documentaire sur Coluche et l'élection présidentielle, nous avions publié sur le blog des éditions Agone (Canal historique) ces quelques lignes de Pierre Bourdieu et de Guy Hocquengem sur la candidature Coluche. C'est celles que nous avions en tête en décrivant la candidature de "l'homme dont il ne faut pas dire le nom" comme celle d'un "Mamlouk héritier de Coluche"...Merci à Bastien Balthazar du groupe FB Michel Coluchi d'avoir percuté et de m'avoir envoyé le lien vers le documentaire cité

Le Concierge

Coluche3.png "Ils veulent gagner les élections. Moi je préférerais que ce soient les Français qui gagnent les élections". Cliquer sur l'image pour voir le documentaire.

Peu de temps avant la sortie au cinéma de Coluche, l'histoire d'un mec, France 2 diffusait un portrait de l'artiste dans son programme « Un homme un destin ». On y apprenait surtout qu'à un certain moment de sa (fausse) campagne électorale - précisément quand la vraie commença -, Coluche se serait soudain « pris au sérieux », aurait soudain « cessé d'être drôle »... Ce commentaire émanait d'un certain nombre de personnalités, toutes présentées comme des « amis de Coluche » : tels le publicitaire Jacques Séguéla et le cinéaste Romain Goupil, appelés à prospérer sous le règne mitterrandien alors que leur "ami" sombrait dans la drogue et les classes populaires dans la misère. « Saint Coluche » se réincarna en champion consensuel du caritatif, à travers les restos du coeur, palliant ainsi de façon dépolitisée les conséquences les plus visibles des politiques menées à partir de 1983... Si le documentaire parle des pressions directes exercées sur Coluche pour qu'il cesse de troubler le jeu politique, il ne dit rien des pressions de ses "amis" qui tous profitèrent du nouveau règne. N'empêche que ce document de propagande disait qu'en effet un clown avait bien été assassiné...

Remarques du sociologue Pierre Bourdieu (1999)

Sur l'usage que certains hommes politiques font de l'accusation d'irresponsabilité lancée contre les profanes qui veulent se mêler de la politique : supportant mal l'intrusion des profanes dans le cercle sacré des politiques, ils les rappellent à l'ordre comme les clercs rappelaient les laïcs à leur illégitimité. Par exemple, au moment de la Réforme, un des problèmes venait de ce que les femmes voulaient dire la messe ou donner l'extrême-onction. Les clercs défendaient ce que Max Weber appelle leur « monopole de la manipulation légitime des biens de salut » et dénonçaient l'exercice illégal de la religion. Quand on dit à un simple citoyen qu'il est irresponsable politiquement, on l'accuse d'exercice illégal de la politique. Une des vertus de ces irresponsables - dont je suis - est de faire apparaître un présupposé tacite de l'ordre politique, à savoir que les profanes en sont exclus. La candidature de Coluche fut l'un de ces actes irresponsables. Je rappelle que Coluche n'était pas vraiment candidat mais se disait candidat à la candidature pour rappeler que n'importe qui pouvait être candidat. Tout le champ médiatico-politique s'était mobilisé, par-delà toutes les différences, pour condamner cette barbarie radicale qui consistait à mettre en question le présupposé fondamental, à savoir que seuls les politiques peuvent parler politique. Seuls les politiques ont compétence (c'est un mot très important, à la fois technique et juridique) pour parler de politique. Il leur appartient de parler de politique. La politique leur appartient. Voilà une proposition tacite qui est inscrite dans l'existence du champ politique.

—— Extrait d'une conférence parue sous le titre « Le champ politique » dans Propos sur le champ politique (Presses universitaires de Lyon, 2000), réédité in Pierre Bourdieu, Interventions, 1961-2001. Science sociale & action politique, textes choisis et présentés par Franck Poupeau et Thierry Discepolo, Agone, 2002, p. 163.

Saint Coluche selon Guy Hocquenghem (1986)

Passons des larmes de glycérine au rire du sergent. « Saint Coluche » : ainsi t'a nommé, en une, Libération, pour ta charité auto-publicitaire. Je t'ai entendu expliquer le sens de ta campagne bouffe-pour-tous : il est temps de s'occuper de la France, et que le tiers-monde se prenne en main tout seul. Et puis, la bouffe, c'est bien français. Finissons donc avec toi, Coluche, qui es au rire ce que Chéreau est aux pleurs, une canaille politicienne rouée qui joue les apolitiques.

« Le Pen est français comme moi », assura l'ancien candidat gauchiste à l'élection présidentielle, pour qui signèrent Cavanna et Deleuze, Libération, Le Dantec, Guattari et tant d'autres, aujourd'hui cohabitationniste à tout crin. En 1981, le « candidat des minorités » préparait simplement le disque et la tournée d'un métier qu'il avait juré craché d'abandonner ; aujourd'hui la faim fait vendre radio- et télé-Coluche. « Ni de gauche ni de droite, mais de France. » Ayant fait le tour complet de l'anti-parlementarisme, l'ancien anarchiste a viré au tricolore. Car l'ambition politique, désirable uniquement pour l'artiste qui se méprise lui-même, est ta seule constante. Tu confiais dernièrement au Journal du Dimanche : « J'ai dîné avec des mecs importants du gouvernement. Ils faisaient du Coluche. Même moi ça m'a surpris. » Devenu agent électoral, à Lille, tu t'empiffrais de caviar et langouste avec Fabius et Mitterrand. Oui, tous les gouvernements font du Coluche ; ils trahissent ceux qui leur ont fait confiance, se vendent au plus offrant, renient leurs origines, tapent sur les faibles et encensent les puissants, font la charité en public. Réciproquement, Coluche, petit État dans l'État, ne fait pas de la variété, il fait du gouvernement.

Mais comment s'étonner des ravages chez les comiques comme chez les tragiques, les intellos comme les plasticiens, du culte de la canaille politicienne et de la fascination pour la puissance et l'autorité ? Ces vices, en effet, sont « de France », et non de droite ou de gauche, médiatiques ou cultureux. « Consensus politique, consensus médiatique », titre Serge July à propos de l'opération Coluche - July qui est très fort pour décréter sur le ton du constat les consensus obligatoires. Mais alors, qui est l'ennemi, si tout le monde est d'accord ? C'est Mourousi, dans Libé, qui l'explique, toujours à propos des « restaurants du cœur » de Coluche (mais cela s'applique au déluge de charité officielle récemment promu) : « Les scribouillards de la culture », explique-t-il, désignant l'intellectuel ancien modèle, type Sartre, « eux, sont toujours présents dans des opérations contre quelque chose. ... Moi, je ne veux participer qu'à des initiatives pour quelque chose. ... Ça peut être aussi bien l'école libre à Versailles que Touche pas à mon pote. » Grande réconciliation de la charité laïque et des curés, de l'anti-racisme officiel et du néo-racisme poujadisant, le coluchisme, lui aussi, est op-ti-mi-sant. Silence, les esprits critiques ! Le consensus de l'État-Coluche ne relève plus de la scène, mais de la chasse aux sorcières.

Ainsi vont nos amuseurs publics et nos tragédiens officiels ; la fascination pour l'autorité, qui fait du clown un quasi-gouvernant (voir Coluche à la télé avec les ministres et leaders de l'opposition) et de l'artiste un haut administrateur, est le propre de notre pays. Même la littérature - autorité du critique, de l'École - est un cliquetis d'affrontements politiciens, où l'on n'entend que le crissement aigre des censures et les applaudissements sur commande. La reconnaissance officielle, la déclaration d'utilité publique, la croisade para-gouvernementale, les académies et les jurys, les salons et contre-salons, tout l'appareil de l'État-culture, de l'État-charité, de l'État-médias, des cénacles et des cliques, tient lieu d'importance artistique. En France, les gens de culture ne sont jamais loin du merdier politicien, du pot de chambre de leurs maîtres. Littérature et culture paranoïaques, rêves de pouvoir mégalomaniaques, ces caractéristiques bien françaises, notre génération les a portées au point d'incandescence.

Minuscules coups d'État qui ont la méchanceté des grands, le ridicule en plus, les révolutions culturelles françaises font se succéder, en littérature, en théâtre, en philosophie et même dans le monde des « variétés », des baudruches autoritaires. Finalement, camarades artistes, un ruban rouge à la boutonnière paiera cette agitation permanente au service du pouvoir. Vos frustrations d'ex-gauchistes sevrés de révolution ne pouvaient connaître qu'un exutoire : le partage des postes, l'intégration aux cercles de la puissance publique, l'entrée des artistes renégats de l'art dans le club très fermé des gouvernants et des manipulateurs despotiques. Tout comme, dit-on, on ne croit pas en Dieu au Vatican, l'endroit de France où on croit le moins à l'art est ce monde des artistes stipendiés, politiciens longtemps refoulés, issus de Mai 68, qui ne croient qu'au Pouvoir, jamais à l'Imagination.

—— Extrait de Guy Hocquenghem, Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary, Agone, 2003, p. 156-158.

mercredi 22 mars 2017

Il y a 3 ans : Fascism Inc.

FascismINC.jpg Cliquer sur l'image pour voir le film (activer les sous-titres en français)

Brèves histoires inconnues du passé, du présent et du futur du fascisme et de sa relation avec les intérêts économiques de chaque époque. Nous voyagerons de l’Italie de Mussolini à la Grèce pendant l’occupation nazie, la guerre civile et la dictature; et de l’Allemagne de Hitler au fascisme moderne en Grèce et en Europe.

Un film de Aris Chatzistefanou, Infowar Productions, 2014.

Le film est également téléchargeable gratuitement pour des projections, ici

Auteur également de : Catastroïka (2013) (à télécharger au format projection ici et à voir sur youtube)

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CATASTROIKA analyse les conséquences de la liquidation totale de la Grèce.Révisant des exemples de privatisations dans des pays développées, CATASTROIKA essaie de prévoir ce qui va se passer si le même modèle s΄applique à un pays sous surveillance économique

et

Debtocracy (2011) (à télécharger au format projection ici et à voir sur youtube)

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Debtocracy est un documentaire produit pour la première fois en Grèce par le public. Le film analyse les causes de la crise de la dette et propose des solutions jusqu’ici ignorées par le gouvernement et les médias. Aris Chatzistefanou et Katerina Kitidi interviewent des économistes, des journalistes et des intellectuels du monde entier, qui expliquent les étapes d’un processus qui a entrainé la Grèce dans la gouvernance par la dette. Le documentaire propose de suivre les expériences de pays comme l’Équateur qui a créé une commission d’audit de la dette.

Ces films constituent un travail militant mené quasiment en temps réel grâce à des souscriptions. Il est tout à fait inconséquent que les différentes "Nuits debout" ne les mettent pas au programme de leurs projections. L'histoire et le travail des militants, des chercheurs, et la résistance n'ont pas commencé un 31 mars, du passé, donc des causes, faisant table rase... (Note du Concierge)

lundi 12 décembre 2016

30 bonnes raisons de sortir de l'Europe

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« Un carcan ne se réforme pas ; un carcan on le brise ou on y crève »

La critique de l’Union européenne revient depuis ces derniers mois dans l’actualité éditoriale (beaucoup plus que dans les primaires politiques!), faisant un contre-feu bienvenu à la propagande européiste qui n’a à la bouche que le mot de « populisme » lorsque, scrutin après scrutin, les populations soumises à la torture économique (quand ce n’est pas l’extermination, selon la position de classe et... l’appartenance nationale) crient leur révolte. Il existe cependant deux types de livres, lesquels peuvent se retrouver assez largement sur une critique radicale de la « malfaçon » européenne, pour en tirer étrangement des conclusions radicalement opposées. Longtemps, en effet, si on excepte l’époque bénie de la campagne référendaire de 2005 (on est loin d’être certains que si l’équivalent devait survenir les désormais « altermondialistes » seraient aujourd’hui dans le même camp), la critique de l’UE visait essentiellement à reconnaître des « dysfonctionnements » (si peu...) pour invoquer soit « plus d’Europe », soit une « autre Europe ». Dans ce registre un nouveau type de livres est apparu, une critique beaucoup plus radicale, au sens des « racines », plus structurelle, une critique parfois très bien argumentée et convaincante mais qui, curieusement, débouche sur les mêmes préconisations, « plus d’Europe » ou « une autre Europe ». Il s’agit d’ailleurs bien souvent de s’approprier des travaux faits par d’autres pour... en changer la conclusion ! Ce qui a le bon goût de réconcilier l’inconciliable (« les deux gauches » au sens électoraliste du terme) et pour les auteurs, la vertu critique éventuellement « indignée » et... la soumission, garante de la préservation d’une certaine place au sein du « cercle de la raison »... opportuniste. Le livre d’Olivier Delorme, « 30 bonne raisons de sortir de l’Europe » qui vient de paraître (décembre 2016) aux éditions H&O n’appartient pas à cette catégorie. Ces 30 bonnes raisons, loin de l’abécédaire, sont en fait 30 chapitres faciles à lire qui lapident les mythes de la propagande, historiquement, économiquement et politiquement, pour déboucher sur un pressant appel, avant toutes autres choses possibles par ailleurs à l’organisation des forces permettant une sortie du « carcan européen » (l’auteur reprend le titre de l’excellent ouvrage d’Annie Lacroix-Riz) qui serait aussi une façon de ne pas être entraînés dans son éclatement probable et le chaos qui en résulterait (« Gouverner, c’est prévoir », le moins qu’on puisse dire c’est que ça ne prévoit plus beaucoup !). Il articule ainsi un idéal politique, ancré dans une histoire nationale perçue comme un processus cumulatif (séparation des pouvoirs, démocratie, sécurité sociale etc.) et un pragmatisme non moins politique face au « trou noir » économique et politique européen (pour reprendre ici une expression d’Emmanuel Todd).

Contre le "Roman européen"

Olivier Delorme n’a pas peur des foudres européistes puisqu’il aborde tant la nécessité de réhabiliter le cadre mental, politique, économique et social de la nation, que les impérialismes américain et allemand qui s’affrontent de plus en plus sur le continent depuis que le premier, architecte en chef de la construction européenne se voit concurrencé par une Allemagne réunifiée ayant imposé sa monnaie et s’étant imposée par sa monnaie. Le Musée de l’Europe, non plus[1]. Car, paradoxalement, ou plutôt ceci expliquant cela, c’est au moment où ces deux nations se font de plus en plus impérialistes en Europe même, qu’il est de bon ton à « gauche » non pas tant de critiquer la nation, ce qui est sain (mais encore faudrait-il la critiquer partout, et particulièrement celles qui s’affirment au-delà de leurs frontières, ce qui reste bien sûr le cas de la France mais de plus en plus comme supplétif) mais d’interdire toute perspective historique, politique – et futuriste !- à son sujet, l’abandonnant, comme la question de l’euro et de l’UE, aux démagogues de droite de tout poil... qui l’utilisent pour faire passer la pilule de l’abandon, en pratique, de la souveraineté en agitant de purs symboles, en général belliqueux et racistes. On redoute l’effet de cette propagande sur son public-cible, mais il faut bien constater qu’elle est d’une efficacité « radicale » sur une certaine gauche dont les cris d’orfraie attestent qu’elle n’en connaît plus aucune autre définition que celle des démagogues de droite (parmi lesquels on inclut bien évidemment Manuel Valls), dont elle valide ainsi consciencieusement la propagande, contribuant à laver le cerveau de ses concitoyens. Mais revenons à notre auteur.

Au nombre des secrets de polichinelle qu’on est tenu d’éviter d’aborder dans la bonne société, éventuellement « progressiste », comptent les origines sulfureuses de cette Europe, avec une certaine continuité technocratique entre ce projet américain (puisque c’en est un) concrétisé dans l’après-guerre et le projet d’Europe allemande dans lequel une partie des élites, non moins technocratiques (on pourrait ici citer Paxton sur le rôle du courant technocratique né dans les années 30 autour d’Emmanuel Mounier et de son rôle dans la Collaboration économique), ont fait leurs premières armes « européennes » aux alentours de 40-44. Et le fait que ce projet est indissociable d’un autre traité, celui de l’OTAN.

Car si le « roman national » a pour certains mauvaise presse, soit par l’aspect « roman » soit par l’aspect « national » soit les deux, la polémique est bien faite pour cacher que le « roman européen » lui ne pose problème à personne, aussi grossier soit-il ! L’Europe, c’est la paix, l’Europe est un surcroît de puissance, Pères Fondateurs, couple franco-allemand, Parlement européen etc. autant de mythes qu’il est sans doute plus utile de « déconstruire » que ceux de l’histoire nationale (on n’en est quand même plus aux beaux jours de l’école de Jules Ferry!), par les temps qui courent, pour substituer à « ce que l’Europe n’est pas » « ce que l’Europe est en réalité », pour reprendre les intitulés des deux premières parties de cet ouvrage.

Le point d'aboutissement d'une histoire

Véritable manuel de résistance aux litanies de la propagande, politique, médiatique et demi-savante, ce manuel d’éducation populaire est nourri d’une sainte colère, finalement peu partagée, au-delà de quelques exercices convenus « d’indignation », par un certain internationalisme dont on doit bien se demander si, tout préoccupé de stigmatiser la nation sur la base de vagues souvenirs scolaires, il ne voit pas sa destruction, certes un peu brutale, en Grèce, comme un simple mauvais moment à passer, ou une erreur manifeste. Bon connaisseur de ce pays et historien des Balkans, Olivier Delorme n’a jamais quitté des yeux le « laboratoire grec », ce qui est loin d’être le cas de tous ceux qui ont vécu une grande aventure romantique de triomphe de la gauche avec Syriza et se bouchent désormais les oreilles pour ne pas entendre les râles d’un peuple que les institutions européennes assassinent et dépouillent « en notre nom ». Pour ne pas tuer la croyance en une alternative de gauche alors même que la stratégie de Podemos s’est également avérée un échec en voulant concilier l’inconciliable - ou en se donnant le temps que les sièges du parti de gauche se libèrent pour que « rien ne change »  ? Ce sont des questions que le Musée se pose de plus en plus en ces temps de campagne électorale car nous partageons, et elle nous coupe en fait le souffle, cette interrogation d’Olivier Delorme : « Comment peut-on... parler de l’UE et de sa réelle nature sans regarder s’actualiser sans frein son ubris sur ce petit pays méditerranéen ? ».

Toujours est-il que la « stratégie du choc » semble produire ses effets et paralyser les esprits les empêchant de reconnaître que la Grèce constitue une sorte de point d’aboutissement et non une « déviation ». Comme l’écrit l’auteur sur la base de sa démonstration historique « l’UE n’est que le développement logique et l’aboutissement d’un projet conçu par les Saint Pères fondateurs (sur lesquels vous saurez tout en lisant ce livre, notamment de leurs rapports avec les États-Unis, les « forces cléricales les plus réactionnaires », les « patrons de la finance et de l’industrie qui ont souvent soutenu les régimes totalitaires ou collaboré avec eux, et qui ont tiré profit de l’intégration économique du reich allemand étendu aux dimensions du continent » NDE ) pour servir exactement ce à quoi il sert aujourd’hui. »

Neutraliser la démocratie parlementaire et constitutionnaliser l'ordo-libéralisme

Il est exact que ceux qui alertaient sur la nature profonde de cette Europe, renouvelant les critiques du PCF que son effacement et sa social-démocratisation a fini par transformer en europhile, au tournant des années 2000 ne pensaient pas voir leurs pires cauchemars se réaliser. Pierre Bourdieu, qui n’a pas eu le temps de voir se vérifier ses sombres anticipations, insistait sur des « politiques à effet retard », rendant la lutte difficile puisqu’on n’en voyait pas encore les effets, lointain écho à Jean Monnet dont l’auteur résume ainsi la méthode : « créer une multitude de faits accomplis dont les citoyens ne doivent pas pouvoir distinguer la logique ni le but, faute de quoi ils y feraient obstacle. »

Et à mesure que les citoyens font « obstacle », les coups d’État se multiplient, d’autant plus que la multitude de « faits accomplis » a fini par atteindre la masse critique permettant au couple Commission européenne-BCE de mettre au moins les petits États à genou, avec la complicité des grands. Ces coups d’État sont inscrits à la fois dans une utopie fédéraliste (impossible à réaliser) qui nécessite de détruire les institutions démocratiques nationales et « l’ordolibéralisme » qui vise à mettre l’économie sous le contrôle de « lois naturelles » - qui ont sacrément besoin d’être légiférées ! : « le cadre européen dans lequel s’exerce ce que l’on continue à appeler démocratie a pour fonction essentielle de neutraliser la démocratie ».

De ce point de vue là, l’euro est une arme fatale. Et pas seulement parce qu’il est dans les mains de la BCE, fondée de pouvoir du « Parlement des investisseurs » comme dirait Chomsky, qui l’utilise effectivement comme une arme, de façon extraordinairement agressive, comme on l’a vu en Grèce et à Chypre. Mais aussi parce que c’est une arme de destruction massive des économies, « l’euro n’est pas européen » : « Car si le mensonge fondateur de l’Europe fut de prétendre qu’on se mettait à plusieurs pour être plus forts, alors qu’on privait les peuples de la maîtrise de leur destin, le mensonge fondateur de l’euro fut d’affirmer qu’on créait une monnaie européenne alors qu’on dessaisissait ces peuples de leur souveraineté monétaire – instrument essentiel de leur liberté – au profit d’une monnaie allemande. » Non seulement parce qu’elle aboutit à la surévaluation insoutenable de la monnaie des États moins compétitifs que l’économie la plus puissante d’Europe, c’est à dire à la destruction/colonisation de leurs économies - et on entend par là non pas seulement leur compétitivité internationale mais bien leur capacité de production pour satisfaire des besoins intérieurs, et toutes les relations sociales qui y sont liées, concurrencée par l’étranger, désormais « européen » qui ne veut rien de moins que son anéantissement comme naguère la capacité productive de la RDA - mais aussi parce qu’il s’agit d’une construction idéologique, d’une idole, d’un « Dieu maléfique » dirait Emmanuel Todd (« une prophétie de malheur » pour ses fidèles, dirait Max Weber ? ») : en effet, « l’euro n’est pas une monnaie, c’est un carcan idéologique ».

Et nous souffrons à des degrés divers - en fonction de la position dans les rapports de production et de la nationalité, il signifie éventuellement et plus souvent et massivement que l’on veut bien le voir la mort – et absurdement depuis la mise en place de cette idéologie monétaire mortifère qui fait en outre revenir les années 30 comme une farce, économiquement, politiquement mais aussi militairement. Une farce dont on ne sait où elle va s’arrêter et quelles désolations elle va encore semer. C’est sans doute là le chapitre central du livre qui en seulement huit pages limpides, permet de faire comprendre la source du Mal et de son accentuation incessante par des comptables déments avec le lâche assentiment d’élites politiques, particulièrement françaises, complices de cet « impérialisme par défaut qui ne s’impose qu’à cause de la fascination, de l’aveuglement et de la veulerie de ceux qui devraient y résister ». Une chose est sûre en tous cas, les États qui ont refusé l’euro se portent beaucoup mieux ! Car oui, « It’s economics, idiot ! ». Mais c’est aussi la politique, car entrer dans l’euro c’est se soumettre à des règles de plus en plus absurdes et anti-économiques, dont le seul but, qui n’est pas rien, devient en fait de détruire les conquêtes inscrites dans l’État social, « construit dans le cadre national après 1945 (qui en) assurant à tous une sécurité minimale en permettant une répartition des richesses la moins inégalitaire que l’homme ait jamais connue dans son histoire, a bien plus contribué à la paix que l’Europe ».

Les ambiguïtés de "la gauche de la gauche"

Si la tragédie grecque peut servir à l’histoire de l’Europe, c’est peut-être d’en finir avec le mythe européiste, car il est devenu on ne peut plus clair que le projet de construction est un projet de destruction des « droits les plus sacrés du peuple » ce que seule la gauche de gauche portugaise semble désormais assumer clairement. Et si on fait le tour des « présidentiables » en France, qui au moins peuvent générer la croyance qu’ils pourraient être élus pour faire une politique de gauche, le moins qu’on puisse dire c’est qu’à ce jour le seul qualifié sous ce critère est loin d’être particulièrement hardi sur la question européenne.

« La réalité, c’est qu’en éludant le débat essentiel par des formules habiles et des ambiguïtés, on est inaudible. La réalité, c’est qu’il n’y a rien à négocier dans le cadre de l’euro et de l’UE et que si l’on veut refaire de la politique en Europe aujourd’hui – hors celle du chien crevé au fil de l’eau – il faut en sortir. La réalité, c’est que si l’on veut faire autre chose que ce qu’a fait Syriza, il faut dire clairement ces vérités-là. Comment penser qu’on aura le courage , au pouvoir, de conduire les difficiles mais indispensables transitions si l’on n’a pas, en sollicitant les suffrages, l’audace de dire que ces transitions seront difficiles, mais qu’elles sont indispensables ? (…) La présidentielle de 2017 sera une élection pour rien si l’enjeu déterminant d’une sortie de l’UE – et de l’OTAN – n’est porté par aucun candidat et que celui qui peut troubler le jeu électoral entre droite extrême, droite classique et droite honteuse, en reste à l’artificieux discours de « l’autre Europe », dont tout le monde sait qu’elle n’adviendra jamais mais qu’elle sert d’alibi pour éluder la question de la sortie ».

L’auteur lance donc un appel à Mélenchon à être le candidat du Frexit, insistant fort justement : « une nouvelle constitution, sans sortir de l’euro et de l’UE, ne serait qu’un leurre ». Traduction :la première étape de tout processus constitutionnel conséquent consiste à sortir de l’UE et de pouvoir faire le tri dans les 100 000 pages d’acquis communautaires, mais aussi de se libérer de la Cour européenne de justice qui légifère à travers sa jurisprudence.

Car la troisième partie de son livre s’en prend à un autre secret de polichinelle : l’UE n’est pas réformable et aucune réforme n’est possible dans le carcan des traités, et certainement pas le programme des « insoumis », ce que tous les responsables politiques savent pertinemment, soit qu’ils s’en félicitent plus ou moins secrètement, soit, et c’est là l’avis du Musée, que l’électorat de classe moyenne qu’ils visent y est en grande partie hostile et qu’il ne faudrait donc pas trop le brusquer si l’on veut rassembler tous les déçus du PS. Ceux qui savent à quoi s’en tenir depuis trente ans, pour être les principales victimes, ont de bonnes raisons de ne pas faire confiance à un tribun de gauche qui se refuse jusqu’ici à prendre de véritables engagements, notamment celui de faire « place au Peuple » en promettant un référendum, ce qui serait pourtant sans doute un moyen de rallier des électeurs qui veulent « renverser la table » et craignent par-dessus tout d’être une nouvelle fois cocufiés. Car le « peuple » n’est pas dans un processus constituant « de gauche » mais bien dans le référendum, comme en 2005, comme dans le Brexit. Il n’y a que là qu’il puisse se rassembler pour poser un acte souverain et se libérer du carcan, au-delà des contradictions du marché électoral. Là se trouve la majorité temporaire, la Zone d'Occupation Temporaire du champ politique!

«Il faut arrêter de jouer avec les mots et les électeurs... Prétendre que, parce qu’on a du caractère, parce qu’on tapera du poing sur la table, parce que « moi je saurai résister, avec moi ce ne sera pas comme les autres, moi je saurai me faire entendre », on pourra inverser les logiques à l’œuvre depuis 60 ans relève de l’illusion. Ou du rideau de fumée à la Syriza. »

Élisons une sortie de l'UE ! Ce qui est encore la meilleure façon de ne pas faire "le jeu de l'extrême-droite"... La voilà, la convergence des luttes ! Ce livre, à la portée de tous, fournit les arguments permettant de rassembler le plus grand nombre autour d'un tel projet, ce qui est fort différent de la volonté de "créer un peuple" à son image... Car il en existe déjà un.

Le Concierge

Olivier Delorme, 30 bonnes raisons de sortir de l'Europe,H&O, en librairie depuis le 5 décembre 2016.

Notes

[1] Pour être parfaitement clair sur ce que nous concevons en ce domaine lire Code du travail : Proclamation de la République sociale démocratique et solidaire en danger

vendredi 9 décembre 2016

Un rassemblement de classes moyennes?

Jean-Luc Mélenchon a déclaré, dans une de ses dernières interventions publiques (texte écrit en octobre 2015, mais le problème de fond demeure, Note du Concierge), sa volonté d’« élargir » le Front de gauche aux frondeurs du PS et aux écologistes. Je ne vois aucune objection de principe à opposer à l’idée de « rassembler » le plus largement possible les forces capables d’imposer un changement politique véritablement démocratique en France. Même si cette intention de « rassemblement » ne me paraît pas dénuée de visées électoralistes, je veux la prendre au sérieux et dire ce qu’elle m’inspire.

Puisque l’attachement du Front de gauche et de son principal animateur aux principes démocratiques ne me paraît pas contestable, et puisque la démocratie, c’est la souveraineté populaire, c’est-à-dire le pouvoir de tout le peuple, y compris de ce qu’on appelle en sociologie des « classes populaires » (très nombreuses mais périphériques, banlieusardes, rurales, laborieuses, smicardes, sous-payées, sous-diplômées et dépolitisées), et puisque, parmi les électeurs du Front de gauche, comme d’ailleurs ceux de toutes les autres formations politiques, il ne semble pas y avoir pléthore de petites gens, je ne vois qu’une seule interprétation possible de la déclaration de Jean-Luc Mélenchon : ayant pris conscience de la désaffection grandissante des classes populaires pour les partis prétendument démocratiques et républicains et leur politique de gestion de l’ordre établi, le Front de gauche a décidé de s’adresser expressément aux classes populaires, comme le faisait naguère, mais ne sait plus le faire, le Parti communiste, pour qui les classes populaires se sont dissoutes dans un magma indifférencié, « les gens ».

Hélas, ce qu’a dit Mélenchon à Toulouse ne va pas du tout dans ce sens. Il n’a pas dit : « Prolétaires des villes et des campagnes, travailleurs de toutes origines, de toutes ethnies, de toutes confessions, de tous genres, de toutes entreprises, ouvriers, paysans, salariés agricoles, petits employés, petits retraités, chômeurs, intermittents, licenciés, expulsés, exploités, méprisés, sacrifiés et damnés du capitalisme, ralliez-vous à mon panache rouge, vous le trouverez toujours sur le chemin de l’honneur et de la défense des petits. » Il n’a même pas appelé cette masse d’exclus du jeu politique à faire front uni avec les salariés des classes moyennes dans la commune perspective de mettre un terme à la domination du capital sur le travail. Non, Mélenchon a invité les militants et les électeurs du Front de gauche, qui sont pour l’essentiel des membres des classes moyennes, à se rassembler avec les frondeurs du PS et les écologistes, qui appartiennent non moins essentiellement à d’autres constellations de la même nébuleuse sociologique, parfois même à des « astres morts » (Jean-Vincent Placé dixit).

Autrement dit, Mélenchon n’imagine pas que la rupture – que par ailleurs il préconise – avec la logique de la domination capitaliste implique une autre stratégie que le rassemblement d’une classe moyenne complètement inféodée au système. Autant demander à un alcoolique qui crève d’une cirrhose de se soigner au rhum. Les grands pays européens d’une façon générale, et la France en particulier, ne cessent de mesurer les dégâts de toute nature provoqués par un demi-siècle de moyennisation à outrance (depuis les années 1950), mais il y a encore des esprits, et non des moins distingués, pour croire que l’adoption à marche forcée du modèle américain peut produire autre chose que le déni d’humanité, d’intelligence et de justice que nous dénonçons aujourd’hui. Ainsi donc il n’est pas encore suffisant que les classes moyennes aient fait allégeance, à quelques groupuscules près, à la puissance capitaliste pour le compte de laquelle elles déploient leurs talents dans tous les domaines, il n’est pas suffisant qu’elles aient renforcé le pouvoir de l’Usine et de la Banque par celui de l’Amphi, du Labo et du Studio, en entassant capital culturel sur capital financier. Il faut aussi, pour parfaire la suprématie bourgeoise, que la démocratie se débarrasse de ses classes populaires, pour que les riches et leurs auxiliaires se partagent tous les pouvoirs.

Melenchongroupie

Je ne dis nullement que c’est là le projet délibéré de Mélenchon et de ses amis. Je dis que l’hégémonie conjointe du capital financier et du capital culturel sur notre civilisation ne peut qu’être consolidée objectivement par un rassemblement des classes moyennes comme celui proposé par Mélenchon. Au demeurant, il ne s’agit pas là d’un risque hypothétique ; c’est la situation dans laquelle se trouvent effectivement toutes les prétendues démocraties occidentales qui ont réussi, chacune à sa façon, à réaliser le paradoxe d’instaurer la démocratie sans le peuple, et plus exactement sans les classes populaires. C’est ce qu’on appelle aujourd’hui le social-libéralisme (ou social-démocratie), dont les champions se retrouvent indifféremment au PS et chez les Républicains.

Les responsables de cet escamotage politique, ce sont bien sûr les forces d’un système totalement soumis, en dernier ressort, à l’argent. Mais celui-ci n’aurait pu obtenir un tel résultat sans la collaboration, aussi zélée qu’intéressée, des nouvelles classes moyennes qui, tout en affichant les meilleures intentions du monde, ont entrepris, sous couvert d’émanciper les classes populaires, de les mettre, depuis deux générations, sous assistance, sous tutelle, sous contrôle, sous l’éteignoir et finalement sous le tapis, à force de parler à leur place et d’agir en leur nom. Le Front de gauche et Jean-Luc Mélenchon seraient bien avisés, en même temps qu’ils s’honoreraient, de travailler à redonner vie politiquement aux classes populaires, à les rendre de nouveau visibles et audibles, non pas simplement en les réintégrant à titre de supplétifs électoraux à l’intérieur du système qui les exclut, mais en leur proposant de se battre pour un autre avenir que celui de la promotion individuelle dans le système, un autre horizon que celui de l’intégration aux classes moyennes et un autre idéal que celui qui consiste à vouloir devenir des bourgeois, en tout petits.

Alors seulement le Front de gauche pourra se flatter d’être vraiment à gauche. Pour le moment, il n’est qu’aux classes moyennes, qui sont, frondeuses ou serviles, les groupies du capitalisme.

Alain Accardo

Chronique parue dans La Décroissance sous le titre "Pour un regroupement des groupies" en octobre 2015

mardi 15 novembre 2016

"Aujourd'hui, beaucoup d'économies européennes souffrent des mêmes maux que celle de l'Allemagne de l'Est après l'introduction du mark de l'ouest"

Vladimiro Giacchè est un économiste, actuellement partenaire d'une société financière, Sator, et président du Centre de recherche européenne de Rome. Il a écrit en langue italienne plusieurs essais depuis 2010. En 2014, il a publié un ouvrage sur l'unification allemande qui est aujourd'hui traduit en français aux Editions Delga[1]. Cet ouvrage, "Le Second Anschluss", déconstruit un des grands contes de fées contemporain : le succès de la réunification allemande. Dans un livre richement documenté et à la logique implacable, Vladimiro Giacchè montre que la RDA de 1989 était certes une économie déclinante, mais elle n'était pas « en banqueroute » comme l'ont prétendu les dirigeants ouest-allemands pour justifier une union monétaire rapide.

Il montre également que, avec cette union, mais aussi avec la mise en place de la Treuhand, l'organisme chargé de la « gestion » de l'économie est-allemande, et encore avec la création de « dettes envers l'Etat » des entreprises dont la légalité était douteuses, la RFA a procédé à une liquidation en règle d'une économie entière. Une liquidation qui s'inscrivait dans une négation complète de l'histoire de la RDA, dans sa réduction « à une note de bas de page de l'histoire allemande ». « Nous ne partons pas du principe de légitimité égale. Il y a la Loi Fondamentale et il y a la République fédérale allemande. Nous partons du principe que vous en avez été exclu pendant quarante ans », résumait Wolfgang Schäuble, le négociateur de l'unification pour la RFA devant ses homologues de l'est. Aucune chance n'a, en réalité, été laissée aux entreprises est-allemandes. Place nette aura été faite pour les groupes ouest-allemands et la population de l'ex-RDA en aura fait les frais. C'est pourquoi Vladimir Giacchè revendique le terme « d'annexion » qui a été banni du débat public allemand.

Notes

[1] V. Giacchè, "Le second Anschluss : l'annexion de la RDA", Delga, 2015, 201 pages, 19 euros.

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"En 2016 l'alienation politique a changé de couleur"

Q : Mais les Noirs n’ont pas voté Trump…

Emmanuel Todd : Exact mais à ce stade, il faut se demander qui est responsable de la racialisation persistante du vote. Je suis convaincu que cette fois-ci, elle est venue des démocrates, par un discours raciste inversé. Les démocrates proposaient une alliance électorale perverse, ou vicieuse, je ne sais que dire, associant aux vrais privilégiés économiques et éducatifs du système, toujours blancs majoritairement, une sorte de mercenariat électoral des minorités, hispanique et noire, pour casser le cœur blanc de la démocratie américaine. Ce qui m'a le plus écoeuré dans ce processus, c'est la façon dont Hillary Clinton a évincé Bernie Sanders, dont je me sentais évidemment très proche. J’ai suivi les primaires démocrates Etat par Etat. Et c’est bien l'électorat noir qui a empêché la victoire de Sanders. En 2016 l’aliénation politique a changé de couleur. On est passé d'un système où le cœur de l'électorat blanc votait contre ses intérêts à un système où l'électorat noir a voté contre ses intérêts. En effet, les Noirs, surreprésentés dans le monde ouvrier, moins éduqués malgré des progrès importants, sont le groupe qui a le plus souffert du libre-échange, et qui continue d'en souffrir le plus. Le paradoxe ultime de l’élection qui vient d’avoir lieu est que si Trump applique son programme protectionniste, les Noirs seront les premiers à en bénéficier.

Extrait d'une interview d'Emmanuel Todd sur Atlantico

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