Musée de l'Europe et de l'Afrique

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jeudi 17 janvier 2019

Il y a 9 ans : Crise mondiale et mouvements sociaux (video)

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Lire : Crises mondiales et mouvements sociaux

samedi 15 décembre 2018

Médias et écologie : une interview avec Gilles Balbastre (2/2)

balbastrebrygo2.PNG Cliquer sur l'image pour voir l'interview

Première partie ici

mercredi 12 décembre 2018

Adam Smith et les Gilets jaunes

(...)

Adam Smith réalise une analyse très fine des classes sociales de son époque et en particulier de la classe capitaliste et de la classe ouvrière. Il décrit la mécanique de la lutte de classes.

Dans ce passage, il explique ce qui fait consensus dans la « bonne » société de son époque (et cela reste valable aujourd’hui) :

« On n’entend guère parler, dit-on, de Coalitions entre les maîtres, et tous les jours on parle de celles des ouvriers. Mais il faudrait ne connaître ni le monde, ni la matière dont il s’agit, pour s’imaginer que les maîtres se liguent rarement entre eux. Les maîtres sont en tout temps et partout dans une sorte de ligue tacite, mais constante et uniforme, pour ne pas élever les salaires au-dessus du taux actuel. Violer cette règle est partout une action de faux frère et un sujet de reproche pour un maître parmi ses voisins et pareils. À la vérité, nous n’entendons jamais parler de cette ligue, parce qu’elle est l’état habituel, et on peut dire l’état naturel de la chose, et que personne n’y fait attention. ».

Remettons cela dans l’air du temps de ce premier quart du 21e siècle, le patronat se concerte pour éviter qu’on augmente le salaire minimum légal ou les revenus de la majorité des salariés. Les patrons qui voudraient lâcher une augmentation de salaire seraient perçus comme de faux frères, comme des traîtres à leur classe. Les médias dominants ne parlent pas de l’action du patronat pour empêcher l’augmentation des salaires car cela fait partie de l’ordre normal.

"Adam Smith affirme que les maîtres font des complots pour faire baisser les salaires"

Poursuivons l’exposé d’Adam Smith : « Quelquefois, les maîtres font entre eux des complots particuliers pour faire baisser au-dessous du taux habituel les salaires du travail. Ces complots sont toujours conduits dans le plus grand silence et dans le plus grand secret jusqu’au moment de l’exécution ; et quand les ouvriers cèdent comme ils font quelquefois, sans résistance, quoiqu’ils sentent bien le coup et le sentent fort durement, personne n’en entend parler. »

Vous avez bien lu, Adam Smith parle de complots entre patrons pour baisser les salaires. C’est bien ce qui se passe aujourd’hui dans le prolongement de la grande offensive du Capital contre le Travail, entamée il y a maintenant près de 30 ans par Margaret Thatcher et Ronald Reagan. Effectivement, les médias dominants et les gouvernants ne soufflent mot de cette action concertée des capitalistes pour baisser les salaires.

Continuons la lecture d’Adam Smith dont les mots pourraient s’appliquer au mouvement des Gilets jaunes : « Souvent, cependant, les ouvriers opposent à ces coalitions particulières une ligue défensive ; quelquefois aussi, sans aucune provocation de cette espèce, ils se coalisent de leur propre mouvement, pour élever le prix de leur travail. Les prétextes ordinaires sont tantôt le haut prix des denrées, tantôt le gros profit que font les maîtres sur leur travail. Mais que leurs ligues soient offensives ou défensives, elles sont toujours accompagnées d’une grande rumeur. »

Certains diront que cette description n’a rien à voir avec les Gilets jaunes parce que ceux-ci agissent contre l’augmentation des taxes. Ceux qui diront cela n’ont pas écouté ce qui ressort des propos tenus par une très grande majorité de Gilets jaunes. Ils rejettent les augmentations de taxes prévues par Macron parce que leurs salaires ou leurs retraites (c’est-à-dire un salaire différé) sont insuffisants et ils souhaitent une augmentation du salaire minimum légal et, en général, des salaires et revenus de substitution pour ceux et celles d’en bas. Macron essaye d’ailleurs de désamorcer le mouvement en annonçant le 10 décembre l’augmentation de 100 euros du salaire d’un travailleur au Smic à partir de janvier 2019 mais sans augmenter d’autant le Salaire minimum légal et sans que cela coûte quoique ce soit aux patrons. Par ailleurs, les gilets jaunes s’opposent aussi à l’injustice fiscale et donc aux cadeaux faits aux riches. Ils souhaitent une baisse des taxes qui pèsent sur la majorité sociale et ils ont raison. Par exemple, il faut baisser la TVA sur les produits de première nécessité, sur l’électricité, le gaz, l’eau, en tout cas en dessous d’un certain niveau de consommation en tenant compte de la composition du ménage et d’autres critères pertinents. A ce niveau Macron tente de convaincre le mouvement en confirmant l’annulation de l’augmentation de la taxe sur les combustibles mais il affirme qu’il ne rétablira pas l’impôt sur la fortune. Personne de sérieux ne peut être dupe.

Poursuivons la lecture d’Adam Smith qui se réfère à l’action des prolétaires de son époque : « Dans le dessein d’amener l’affaire à une prompte décision, ils ont toujours recours aux clameurs les plus emportées et, quelquefois, ils se portent à la violence et aux derniers excès. Ils sont désespérés et, agissant avec l’extravagance et la fureur de gens au désespoir, réduits à l’alternative de mourir de faim ou d’arracher à leurs maîtres par la terreur la plus prompte condescendance à leurs demandes. »

Poursuivons : « Dans ces occasions, les maîtres ne crient pas moins haut de leur côté ; ils ne cessent de réclamer de toutes leurs forces l’autorité des magistrats civils, et l’exécution la plus rigoureuse de ces lois si sévères portées contre les ligues des ouvriers, domestiques et journaliers. »

Ne dirait-on pas une description de ce qui se passe en France depuis le début du mouvement, et surtout depuis l’acte 2 qui s’est déroulé le 1er décembre 2018. Les porte-parole des patrons et, surtout, le chef de l’État ainsi que le premier ministre n’ont eu cesse de « réclamer de toutes leurs forces l’autorité des magistrats civils, et l’exécution la plus rigoureuse de ces lois si sévères portées contre les ligues des ouvriers, domestiques et journaliers. »

Cette énumération est intéressante : « ouvriers, domestiques et journaliers », cela fait penser aux différentes catégories du peuple qui se mobilisent dans le cadre des gilets jaunes. Il serait intéressant d’actualiser cette énumération aujourd’hui car il est clair que différentes catégories agissent ensemble, notamment ceux et celles qui ont un emploi salarié, des sans-emplois, des retraités, des travailleurs indépendants, des petits boulots dans le secteur informel… Cela crée une alliance extrêmement importante.

Extrait de l'article d'Eric Toussaint paru sur le site du CADTM

mardi 11 décembre 2018

Il y a 18 ans: Genova

Il y a 18 ans, la révolte anti-mondialisation était écrasée à Gênes. Le groupe Feldat (rebaptisé ensuite Hydra) y consacrait une chanson qui remue encore dans leurs espoirs et leur chair tous ceux qui y étaient. Gloire à ceux qui ont marché ! (Le Concierge)

genovafeldat.PNG Cliquer sur l'image pour écouter cette poésie bénie

Il y a 19 ans : l'île aux fleurs (Didactique de l'Economie)

ileauxfleurs.PNG Cliquer sur l'image pour voir le film

Il y a 12 ans : La Rage du Peuple

Il y a 12 ans, les mesures néolibérales à "effet retard" n'avaient pas encore touché la frange la plus vulnérable des classes moyennes.

Mais elles touchaient de plein fouet les plus précaires.

Une jeune Rappeuse marseillaise sut traduire en mots ce que "mondialisation économique" voulait concrètement dire, et se faire entendre par une petite fraction de classes moyennes intellectuelles précaires...

larage.PNG Cliquer sur l'image pour écouter ce grand moment de poésie bénie...

vendredi 9 novembre 2018

Henri Guillemin : l'autre avant-guerre

guillemin1.PNG Cliquer sur l'image pour voir la vidéo

mercredi 24 octobre 2018

Devinette : A qui ressemble le plus la marionnette décrite dans ce texte ?

Il y a 18 ans... Une incarnation "chic", ou même pas "chic" mais "kitsch", du laisser-faire total du pouvoir économique

Notre devinette n'ayant obtenu aucune réponse l'année dernière, et alors que les réseaux sociaux jusqu'au Média abondent plus que jamais en chasseurs de nazis anachroniques (avec pour dernières cibles Jacques Cotta pour celui cité, Frédéric Lordon pour les autres, c'est dire !) nous republions ce texte enregistré par Pierre Bourdieu en soutien aux mouvements qui se mobilisèrent contre le succès électoral d'Haider en Autriche (on peut dire son nom désormais, cette "marionnette" qui prêchait publiquement l'homophobie étant décédée dans un accident de voiture en sortant du lit de... son amant !). Ayant participé à Wien à un colloque quelques mois plus tard, où Bourdieu essayait vainement de lancer un mouvement social européen (démontrant par le fait son impossibilité), le Concierge peut témoigner que la bourgeoisie progressiste invitante (qui l'était tellement que les autres mouvements militant sous le label "We are the Government" boycottèrent ces rencontres...) en tira la conclusion (verbatim) que "c'était quand même mieux BHL".... Certes, Varoufakis est plus jeune...

Le Concierge

(...)

Que peut être la position d´un intellectuel, d´un chercheur français devant ce qui arrive à l´Autriche, devant ce qui arrive au peuple progressiste de l´Autriche. Je pense que les analogies que l´on fait trop systématiquement dans beaucoup de pays occidentaux à Hitler et au nazisme, c'est une référence qui est à mon avis très suspecte parce qu´elle correspond à des associations non réfléchies, et interdit, me semble-t-il, de faire une analyse. Je risque de paraître naïf, n´étant pas Autrichien, n´étant pas en Autriche, mais je pense que ce que je dis est important, au moins pour permettre aux Autrichiens de se défendre contre certaines définitions, mais je pense cependant que la référence au nazisme est superficielle et interdit de saisir la spécificité de ce qui arrive. Si on voulait une métaphore, je ne nommerais pas du tout la personne, je pense qu´elle ne doit plus être nommée ( et si j´ai une recommendation à faire aux intellectuels et aux journalistes, c'est de ne plus jamais citer le nom de ce personnage). Si ce type de personnage peut arriver au pouvoir ou être proche du pouvoir, c'est parce qu'il y a des précédents qui ne sont pas à chercher dans les années trente, mais qui sont à chercher par exemple du côté des Etats Unis dans un passé beaucoup plus récent, dans la personne de Ronald Reagan qui est un bellâtre de cinéma, un personnage de second ordre, toujours bronzé, toujours bien coiffé, comme d´autres aujourd'hui, toujours sportif, porteur d'idéologie ultra nationaliste, ultra réactionnaire, et prêt à jouer le rôle d´un fantoche au service des pouvoirs les plus conservateurs et des volontés les plus conservatrices des forces économiques. C'est-à-dire que c'est une incarnation "chic", ou même pas "chic" mais "kitsch", du laisser-faire total du pouvoir économique. On pourrait continuer, pour aller très vite, avec Margaret Thatcher, mais aussi Tony Blair qui aujourd'hui même à Lisbonne prend sur l´Europe des positions plus réactionnaires que le président français de droite.

Donc, il y a à chercher du côté de ce qui se passe dans le monde politique international de cette montée du néolibéralisme qui a été favorisé par l´effondrement des régimes soviétiques. Cette montée du néolibéralisme, qui est un simple masque modernisé du conservatisme le plus archaïque, est une forme de révolution conservatrice. Et là, il y a une analogie réelle avec les années trente; c'est une révolution conservatrice mais moderne; c'est une révolution conservatrice avec les médias, le nazisme avait ces mouvements de masse etc. Là, je pense que cette analyse qui est une esquisse très complexe doit conduire à un travail beaucoup plus approfondi pour essayer de comprendre les responsabilités. Si des phénomènes comme ceux-là sont possibles c'est qu'on est arrivé à des sociétés dans lesquelles 50% de la population sont des abstentionnistes des élections. C'est le cas aux Etats Unis où on a une situation de dépolitisation généralisée, les forces économiques sont abandonnées à elles-mêmes, et les médias se mettent au service de ce fantoche, de ce personnage kitsch qui tient les apparences d´un pouvoir politique et qui incarne en quelque sorte cette dépolitisation généralisée à laquelle elles contribuent. Les médias ont une très grande importance et je pense que les consignes de boycotte de tout soutien à l'égard des formes d´extrême droite serait important. Par exemple, Le Pen qui du jour où il a déplu aux médias a fait une crise et a disparu. Comme par hasard, il y a une corrélation très forte entre le taux de l´apparition à la télévision et le taux dans les élections. Ce qui ne veut pas dire qu'il n´y a pas un cœur incompressible de la vraie extrême droite, des fascistes. C'est le cas en Autriche, c'est le cas en France, des gens organisées, très dangereux qui sont un tout petit noyau et qu´il ne faut pas confondre avec ces gens qui peuvent être mobilisés plus largement en faveur de la mystification dans les médias. Il faudrait analyser sans faire du mea culpa collectif, c'est ridicule et ne sert à rien, il faudrait analyser les responsabilités pour essayer d´en tirer des conclusions. Les responsabilités sont les responsabilités des intellectuels. Je pense que les intellectuels se reveillent aujourd'hui. Ils se demandent en quoi ils ont collaboré. Il y a la partie des sociaux-démocrates qui ont imité jusqu'aux apparences physiques des personnages que je ne veux pas nommer; ces socio-démocrates qui ont emprunté le langage de l'extrême droite, qui ont parlé de tolérance-zéro. Nous avons un Président de la République français socialiste qui a parlé de tolérance-zéro. Nous avons un Président du Conseil socialiste qui a dit qu'il fallait renoncer aux misères du monde. Les socio-démocrates, outre qu'ils ont emprunté le vocabulaire du néolibéralisme, c'est-à-dire du néoconservatisme déguisé, ont emprunté, par pure démagogie et sur la base des sondages, un langage des plus dégouttants de l'extrémisme fascistoïde. Mais il faut continuer. Il y a le fait que toute pensée collective critique est ultra difficile. Mais il faudrait continuer. J'ai un peu honte de dire des choses aussi grossières, mais ce n'est pas facile de faire une analyse à distance.

(...)

Pierre Bourdieu

Lire l'intégralité du texte intitulé "Pour une Autriche pionnière d'une Europe sociale" dont nous ne reproduisons que la partie la plus actuelle, en invitant à une devinette, bien évidemment. A qui ressemble le plus la marionnette décrite dans ce texte ?

vendredi 28 septembre 2018

Il y a 18 ans : La nouvelle vulgate planétaire

Des militants qui se pensent encore progressistes ratifient à leur tour la novlangue américaine quand ils fondent leurs analyses sur les termes « exclusion », « minorités », « identité », « multiculturalisme ». Sans oublier « mondialisation »

Dans tous les pays avancés, patrons et hauts fonctionnaires internationaux, intellectuels médiatiques et journalistes de haute volée se sont mis de concert à parler une étrange novlangue dont le vocabulaire, apparemment surgi de nulle part, est dans toutes les bouches : « mondialisation » et « flexibilité » ; « gouvernance » et « employabilité » ; « underclass » et « exclusion » ; « nouvelle économie » et « tolérance zéro » ; « communautarisme », « multiculturalisme » et leurs cousins « postmodernes », « ethnicité », « minorité », « identité », « fragmentation », etc.

La diffusion de cette nouvelle vulgate planétaire — dont sont remarquablement absents capitalisme, classe, exploitation, domination, inégalité, autant de vocables péremptoirement révoqués sous prétexte d’obsolescence ou d’impertinence présumées — est le produit d’un impérialisme proprement symbolique. Les effets en sont d’autant plus puissants et pernicieux que cet impérialisme est porté non seulement par les partisans de la révolution néolibérale, lesquels, sous couvert de modernisation, entendent refaire le monde en faisant table rase des conquêtes sociales et économiques résultant de cent ans de luttes sociales, et désormais dépeintes comme autant d’archaïsmes et d’obstacles au nouvel ordre naissant, mais aussi par des producteurs culturels (chercheurs, écrivains, artistes) et des militants de gauche qui, pour la grande majorité d’entre eux, se pensent toujours comme progressistes.

Comme les dominations de genre ou d’ethnie, l’impérialisme culturel est une violence symbolique qui s’appuie sur une relation de communication contrainte pour extorquer la soumission et dont la particularité consiste ici en ce qu’elle universalise les particularismes liés à une expérience historique singulière en les faisant méconnaître comme tels et reconnaître comme universels (1).

Ainsi, de même que, au XIXe siècle, nombre de questions dites philosophiques, comme le thème spenglérien de la « décadence », qui étaient débattues dans toute l’Europe trouvaient leur origine dans les particularités et les conflits historiques propres à l’univers singulier des universitaires allemands (2), de même aujourd’hui nombre de topiques directement issus de confrontations intellectuelles liées aux particularités et aux particularismes de la société et des universités américaines se sont imposés, sous des dehors en apparence déshistoricisés, à l’ensemble de la planète.

Import-export culturel

Ces lieux communs, au sens aristotélicien de notions ou de thèses avec lesquelles on argumente mais sur lesquelles on n’argumente pas, doivent l’essentiel de leur force de conviction au prestige retrouvé du lieu dont ils émanent et au fait que, circulant à flux tendu de Berlin à Buenos Aires et de Londres à Lisbonne, ils sont présents partout à la fois et sont partout puissamment relayés par ces instances prétendument neutres de la pensée neutre que sont les grands organismes internationaux — Banque mondiale, Commission européenne, Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) —, les « boîtes à idées » conservatrices (Manhattan Institute à New York, Adam Smith Institute à Londres, Deutsche Bank Fundation à Francfort, et de l’exFondation Saint-Simon à Paris), les fondations de philanthropie, les écoles du pouvoir (Science-Po en France, la London School of Economics au Royaume-Uni, la Harvard Kennedy School of Government en Amérique, etc.), et les grands médias, inlassables dispensateurs de cette lingua franca passe-partout, bien faite pour donner aux éditorialistes pressés et aux spécialistes empressés de l’import-export culturel l’illusion de l’ultramodernisme.

Outre l’effet automatique de la circulation internationale des idées, qui tend par la logique propre à occulter les conditions et les significations d’origine (3), le jeu des définitions préalables et des déductions scolastiques substitue l’apparence de la nécessité logique à la contingence des nécessités sociologiques déniées et tend à masquer les racines historiques de tout un ensemble de questions et de notions — l’« efficacité » du marché (libre), le besoin de reconnaissance des « identités » (culturelles), ou encore la réaffirmation-célébration de la « responsabilité » (individuelle) — que l’on décrétera philosophiques, sociologiques, économiques ou politiques, selon le lieu et le moment de réception.

Ainsi planétarisés, mondialisés, au sens strictement géographique, en même temps que départicularisés, ces lieux communs que le ressassement médiatique transforme en sens commun universel parviennent à faire oublier qu’ils ne font bien souvent qu’exprimer, sous une forme tronquée et méconnaissable, y compris pour ceux qui les propagent, les réalités complexes et contestées d’une société historique particulière, tacitement constituée en modèle et en mesure de toutes choses : la société américaine de l’ère postfordiste et postkeynésienne. Cet unique super-pouvoir, cette Mecque symbolique de la Terre, est caractérisé par le démantèlement délibéré de l’Etat social et l’hypercroissance corrélative de l’Etat pénal, l’écrasement du mouvement syndical et la dictature de la conception de l’entreprise fondée sur la seule « valeur-actionnaire » , et leurs conséquences sociologiques, la généralisation du salariat précaire et de l’insécurité sociale, constituée en moteur privilégié de l’activité économique.

Il en est ainsi par exemple du débat flou et mou autour du « multiculturalisme » , terme importé en Europe pour désigner le pluralisme culturel dans la sphère civique alors qu’aux Etats-Unis il renvoie, dans le mouvement même par lequel il les masque, à l’exclusion continuée des Noirs et à la crise de la mythologie nationale du « rêve américain » de l’« opportunité pour tous » , corrélative de la banqueroute qui affecte le système d’enseignement public au moment où la compétition pour le capital culturel s’intensifie et où les inégalités de classe s’accroissent de manière vertigineuse.

L’adjectif « multiculturel » voile cette crise en la cantonnant artificiellement dans le seul microcosme universitaire et en l’exprimant dans un registre ostensiblement « ethnique » , alors que son véritable enjeu n’est pas la reconnaissance des cultures marginalisées par les canons académiques, mais l’accès aux instruments de (re)production des classes moyenne et supérieure, comme l’Université, dans un contexte de désengagement actif et massif de l’État.

Querelles de campus déguisées en épopées conceptuelles

Le « multiculturalisme » américain n’est ni un concept, ni une théorie, ni un mouvement social ou politique — tout en prétendant être tout cela à la fois. C’est un discours écran dont le statut intellectuel résulte d’un gigantesque effet d’allodoxia national et international (4) qui trompe ceux qui en sont comme ceux qui n’en sont pas. C’est ensuite un discours américain, bien qu’il se pense et se donne comme universel, en cela qu’il exprime les contradictions spécifiques de la situation d’universitaires qui, coupés de tout accès à la sphère publique et soumis à une forte différenciation dans leur milieu professionnel, n’ont d’autre terrain où investir leur libido politique que celui des querelles de campus déguisées en épopées conceptuelles.

C’est dire que le « multiculturalisme » amène partout où il s’exporte ces trois vices de la pensée nationale américaine que sont a) le « groupisme » , qui réifie les divisions sociales canonisées par la bureaucratie étatique en principes de connaissance et de revendication politique ; b) le populisme, qui remplace l’analyse des structures et des mécanismes de domination par la célébration de la culture des dominés et de leur « point de vue » élevé au rang de proto-théorie en acte ; c) le moralisme, qui fait obstacle à l’application d’un sain matérialisme rationnel dans l’analyse du monde social et économique et condamne ici à un débat sans fin ni effets sur la nécessaire « reconnaissance des identités » , alors que, dans la triste réalité de tous les jours, le problème ne se situe nullement à ce niveau (5) : pendant que les philosophes se gargarisent doctement de « reconnaissance culturelle » , des dizaines de milliers d’enfants issus des classes et ethnies dominées sont refoulés hors des écoles primaires par manque de place (ils étaient 25 000 cette année dans la seule ville de Los Angeles), et un jeune sur dix provenant de ménages gagnant moins de 15 000 dollars annuels accède aux campus universitaires, contre 94 % des enfants des familles disposant de plus de 100 000 dollars.

On pourrait faire la même démonstration à propos de la notion fortement polysémique de « mondialisation » , qui a pour effet, sinon pour fonction, d’habiller d’œcuménisme culturel ou de fatalisme économiste les effets de l’impérialisme américain et de faire apparaître un rapport de force transnational comme une nécessité naturelle. Au terme d’un retournement symbolique fondé sur la naturalisation des schèmes de la pensée néolibérale dont la domination s’est imposée depuis vingt ans grâce au travail des think tanks conservateurs et de leurs alliés dans les champs politique et journalistique (6), le remodelage des rapports sociaux et des pratiques culturelles conformément au patron nord-américain, qui s’est opéré dans les sociétés avancées à travers la paupérisation de l’Etat, la marchandisation des biens publics et la généralisation de l’insécurité salariale, est accepté avec résignation comme l’aboutissement obligé des évolutions nationales, quand il n’est pas célébré avec un enthousiasme moutonnier. L’analyse empirique de l’évolution des économies avancées sur la longue durée suggère pourtant que la « mondialisation » n’est pas une nouvelle phase du capitalisme mais une « rhétorique » qu’invoquent les gouvernements pour justifier leur soumission volontaire aux marchés financiers. Loin d’être, comme on ne cesse de le répéter, la conséquence fatale de la croissance des échanges extérieurs, la désindustrialisation, la croissance des inégalités et la contraction des politiques sociales résultent de décisions de politique intérieure qui reflètent le basculement des rapports de classe en faveur des propriétaires du capital (7).

Colonisation mentale

En imposant au reste du monde des catégories de perception homologues de ses structures sociales, les Etats-Unis refaçonnent le monde à leur image : la colonisation mentale qui s’opère à travers la diffusion de ces vrais-faux concepts ne peut conduire qu’à une sorte de « Washington consensus » généralisé et même spontané, comme on peut l’observer aujourd’hui en matière d’économie, de philanthropie ou d’enseignement de la gestion (lire « Irrésistibles “business schools” »). En effet, ce discours double qui, fondé dans la croyance, mime la science, surimposant au fantasme social du dominant l’apparence de la raison (notamment économique et politologique), est doté du pouvoir de faire advenir les réalités qu’il prétend décrire, selon le principe de la prophétie autoréalisante : présent dans les esprits des décideurs politiques ou économiques et de leurs publics, il sert d’instrument de construction des politiques publiques et privées, en même temps que d’instrument d’évaluation de ces politiques. Comme toutes les mythologies de l’âge de la science, la nouvelle vulgate planétaire s’appuie sur une série d’oppositions et d’équivalences, qui se soutiennent et se répondent, pour dépeindre les transformations contemporaines des sociétés avancées : désengagement économique de l’Etat et renforcement de ses composantes policières et pénales, dérégulation des flux financiers et désencadrement du marché de l’emploi, réduction des protections sociales et célébration moralisatrice de la « responsabilité individuelle » :

L’impérialisme de la raison néolibérale trouve son accomplissement intellectuel dans deux nouvelles figures exemplaires du producteur culturel. D’abord l’expert, qui prépare, dans l’ombre des coulisses ministérielles ou patronales ou dans le secret des think tanks, des documents à forte teneur technique, couchés autant que possible en langage économique et mathématique. Ensuite, le conseiller en communication du prince, transfuge du monde universitaire passé au service des dominants, dont la mission est de mettre en forme académique les projets politiques de la nouvelle noblesse d’Etat et d’entreprise et dont le modèle planétaire est sans conteste possible le sociologue britannique Anthony Giddens, professeur à l’université de Cambridge récemment placé à la tête de la London School of Economics et père de la « théorie de la structuration », synthèse scolastique de diverses traditions sociologiques et philosophiques.

Et l’on peut voir l’incarnation par excellence de la ruse de la raison impérialiste dans le fait que c’est la Grande-Bretagne, placée, pour des raisons historiques, culturelles et linguistiques, en position intermédiaire, neutre (au sens étymologique), entre les Etats-Unis et l’Europe continentale, qui a fourni au monde ce cheval de Troie à deux têtes, l’une politique et l’autre intellectuelle, en la personne duale de Tony Blair et d’Anthony Giddens, « théoricien » autoproclamé de la « troisième voie » , qui, selon ses propres paroles, qu’il faut citer à la lettre, « adopte une attitude positive à l’égard de la mondialisation » ; « essaie (sic) de réagir aux formes nouvelles d’inégalités » mais en avertissant d’emblée que « les pauvres d’aujourd’hui ne sont pas semblables aux pauvres de jadis (de même que les riches ne sont plus pareils à ce qu’ils étaient autrefois) » ; « accepte l’idée que les systèmes de protection sociale existants, et la structure d’ensemble de l’Etat, sont la source de problèmes, et pas seulement la solution pour les résoudre » ; « souligne le fait que les politiques économiques et sociales sont liées » pour mieux affirmer que « les dépenses sociales doivent être évaluées en termes de leurs conséquences pour l’économie dans son ensemble » ; enfin se « préoccupe des mécanismes d’exclusion » qu’il découvre « au bas de la société, mais aussi en haut (sic) » , convaincu que « redéfinir l’inégalité par rapport à l’exclusion à ces deux niveaux » est « conforme à une conception dynamique de l’inégalité (8) ». Les maîtres de l’économie peuvent dormir tranquilles : ils ont trouvé leur Pangloss.

Pierre Bourdieu

(1) Précisons d’entrée que les Etats-Unis n’ont pas le monopole de la prétention à l’universel. Nombre d’autres pays — France, Grande-Bretagne, Allemagne, Espagne, Japon, Russie — ont exercé ou s’efforcent encore d’exercer, dans leurs sphère d’influence propre, des formes d’impérialisme culturel en tout points comparables. Avec cette différence toutefois que, pour la première fois de l’histoire, un seul pays se trouve en position d’imposer son point de vue sur le monde au monde entier.

(2) Cf. Fritz Ringer, The Decline of the Mandarins, Cambridge University Press, Cambridge, 1969.

(3) Pierre Bourdieu, « Les conditions sociales de la circulation internationale des idées », Romanistische Zeitschrift fur Literaturgeschichte, 14-1/2, Heidelberg, 1990, p. 1-10.

(4) Allodoxia : le fait de prendre une chose pour une autre.

(5) Pas plus que la mondialisation des échanges matériels et symboliques, la diversité des cultures, ne date de notre siècle puisqu’elle est coextensive de l’histoire humaine, comme l’avaient déjà signalé Emile Durkheim et Marcel Mauss dans leur « Note sur la notion de civilisation » (Année sociologique, no 12, 1913, p. 46-50, vol. III, Editions de Minuit, Paris, 1968).

(6) Lire Keith Dixon, Les Evangélistes du marché, Raisons d’agir Editions, Paris, 1998.

(7) Sur la « mondialisation » comme « projet américain » visant à imposer la conception de la « valeur-actionnaire » de l’entreprise, cf. Neil Fligstein, « Rhétorique et réalités de la “mondialisation” » , Actes de la recherche en sciences sociales, Paris, no 119, septembre 1997, p. 3647.

(8) Ces extraits sont issus du catalogue de définitions scolaires de ses théories et vues politiques qu’Anthony Giddens propose à la rubrique « FAQs (Frequently Asked Questions) » de son site Internet : www.lse.ac.uk/Giddens/

Il y a 23 ans : le sort des étrangers comme schibboleth

La question du statut que la France accorde aux étrangers n'est pas un « détail ». C'est un faux problème qui, malheureusement, s'est peu à peu imposé comme une question centrale, terriblement mal posée, dans la lutte politique.

Convaincu qu'il était capital de contraindre les différents candidats républicains à s'exprimer clairement sur cette question, le Groupe d'examen des programmes électoraux sur les étrangers en France (GEPEF) a fait une expérience dont les résultats méritent d'être connus. À l'interrogation à laquelle il a tenté de les soumettre, les candidats se sont dérobés — à l'exception de Robert Hue, et de Dominique Voynet qui en avait fait un des thèmes centraux de sa campagne, avec l'abrogation des lois Pasqua, la régularisation du statut des personnes non expulsables, le souci d'assurer le droit des minorités : Édouard Balladur a envoyé une lettre énonçant des généralités sans rapport avec nos vingt-six questions. Jacques Chirac n'a pas répondu à notre demande d'entretien. Lionel Jospin a mandaté Martine Aubry et Jean Christophe Cambadélis, malheureusement aussi peu éclairés qu'éclairants sur les positions de leur favori.

Il n'est pas besoin d'être grand clerc pour découvrir dans leurs silences et dans leur discours qu'ils n'ont pas grand chose à opposer au discours xénophobe qui, depuis des années, travaille à transformer en haine les malheurs de la société, chômage, délinquance, drogue, etc. Peut-être par manque de convictions, peut-être par crainte de perdre des voix en les exprimant, ils en sont venus à ne plus parler sur ce faux problème toujours présent et toujours absent que par stéréotypes convenus et sous-entendus dus plus ou moins honteux, évoquant par exemple la « sécurité », la nécessité de « réduire au maximum les entrées » ou de contrôler l'« immigration clandestine » (non sans rappeler à l'occasion, pour faire progressiste, « le rôle des trafiquants et des patrons » qui l'exploitent).

Or, tous les calculs électoralistes, que la logique d'un univers politico-médiatique fasciné par les sondages ne fait qu'encourager, reposent sur une série de présupposés sans fondement : sans autre fondement en tout cas que la logique la plus primitive de la participation magique, de la contamination par contact et de l'association verbale. Un exemple entre mille : comment peut-on parler d'« immigrés » à propos de gens qui n'ont « émigré » de nulle part et dont on dit par ailleurs qu'ils sont « de seconde génération »? De même, une des fonctions majeures de l'adjectif « clandestin », que les belles âmes soucieuses de respectabilité progressiste associent au terme d'« immigrés », n'est-elle pas de créer une identification verbale et mentale entre le passage clandestin des frontières par les hommes et le passage nécessairement frauduleux, donc clandestin, d'objets interdits (de part et d'autre de la frontière) comme les drogues ou les armes ? Confusion criminelle qui autorise à penser les hommes concernés comme des criminels.

Ces croyances, les hommes politiques finissent par croire qu'elles sont universellement partagées par leurs électeurs. Leur démagogie électoraliste repose, en effet, sur le postulat que l'« opinion publique » est hostile à l'« immigration », aux étrangers, à toute espèce d'ouverture des frontières. Les verdicts des « sondeurs », ces modernes astrologues, et les injonctions des conseillers qui leur tiennent lieu de compétence et de conviction, les somment de s'employer à « conquérir les voix de Le Pen ». Or, pour s'en tenir à un seul argument, mais assez robuste, le score même qu'a obtenu Le Pen, après presque deux ans de lois Pasqua, de discours et de pratiques sécuritaires, porte à conclure que plus on réduit les droits des étrangers, plus les bataillons des électeurs du Front national s'accroissent (ce constat est évidemment un peu simplificateur, mais pas plus que la thèse souvent avancée que toute mesure visant à améliorer le statut juridique des étrangers présents sur le territoire français aurait pour effet de faire monter le score de Le Pen). Ce qui est sûr, en tout cas, c'est qu'avant d'imputer à la seule xénophobie le vote en faveur du Front national, il faudrait s'interroger sur quelques autres facteurs, comme par exemple les affaires de corruption qui ont frappé l'univers médiatico-politique.

Tout cela étant dit, reste qu'il faudrait repenser la question du statut de l'étranger dans les démocraties modernes, c'est-à-dire la question des frontières qui peuvent être encore légitimement imposées aux déplacements des personnes dans des univers qui, comme le nôtre, tirent tant de profits de tous ordres de la circulation des personnes et des biens. Il faudrait au moins, à court terme, évaluer, fût-ce dans la logique de l'intérêt bien compris, les coûts pour le pays de la politique sécuritaire associée au nom de M. Pasqua : coûts entraînés par la discrimination dans et par les contrôles policiers, qui est bien faite pour créer ou renforcer la « fracture sociale », et par les atteintes, qui se généralisent, aux droits fondamentaux, coûts pour le prestige de la France et sa tradition particulière de défenseur des droits de l'homme, etc.

La question du statut accordé aux étrangers est bien le critère décisif, le schibboleth qui permet de juger de la capacité des candidats à prendre parti, dans tous leurs choix, contre la France étriquée, régressive, sécuritaire, protectionniste, conservatrice, xénophobe, et pour la France ouverte, progressiste, internationaliste, universaliste. C'est pourquoi le choix des électeurs-citoyens devrait se porter sur le candidat qui se sera engagé, de la manière la plus claire, à opérer la rupture la plus radicale et la plus totale avec la politique actuelle de la France en matière d'« accueil » des étrangers. Ce devrait être Lionel Jospin... Mais le voudra-t-il ?

Pierre Bourdieu

Paris, mai 1995

dimanche 16 septembre 2018

Il y a 4 ans : Franck Lepage sur l'avenir du système scolaire

Face à l'effarante bêtise qui a envahi nos ordinateurs connectés sous prétexte de "médias indépendants", il est bon de de se remémorer commment on se présentait encore certains problèmes dans le "off" devenu tellement "in"... il y a encore quelques années !!!

lepagesystemescolaire.PNG Le "débat" entre traditionnalistes et pédagogistes qui sature les médias "in" et "off" est bien fait pour cacher la "3ème voie" en embuscade... Cliquer sur l'image pour revoir cet extrait....

jeudi 10 mai 2018

Il y a 7 ans... "Nous ne revendiquons rien". Occuper Wall Street : un mouvement tombé amoureux de lui-même

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Extrait

La grande épopée fut pourtant de courte durée. Les campeurs ont été évacués deux mois après leur installation. Hormis quelques groupes résiduels ici et là, animés par des militants chevronnés, le mouvement OWS s’est désagrégé. La tempête médiatique qui s’était engouffrée dans les tentes de Zuccotti Park est repartie souffler ailleurs. Faisons une pause et comparons le bilan d’OWS avec celui de son vilain jumeau, le Tea Party, et du renouveau de la droite ultraréactionnaire dont celui-ci est le fer de lance. Grâce à ces bénévoles de la surenchère, le Parti républicain est redevenu majoritaire à la Chambre des représentants ; dans les législatures d’Etat, il a pris six cents sièges aux démocrates. Le Tea Party a même réussi à propulser l’un des siens, M. Paul Ryan, à la candidature pour la vice-présidence des États-Unis.

La question à laquelle les thuriféraires d’OWS consacrent des cogitations passionnées est la suivante : quelle est la formule magique qui a permis au mouvement de rencontrer un tel succès ? Or c’est la question diamétralement inverse qu’ils devraient se poser : pourquoi un tel échec ? Comment les efforts les plus louables en sont-ils venus à s’embourber dans le marécage de la glose académique et des postures antihiérarchiques ?

Les choses avaient pourtant commencé très fort. Dès les premiers jours d’occupation de Zuccotti Park, la cause d’OWS était devenue incroyablement populaire. De fait, comme le souligne Todd Gitlin, jamais depuis les années 1930 un thème progressiste n’avait autant fédéré la société américaine que la détestation de Wall Street. Les témoignages de sympathie pleuvaient par milliers, les chèques de soutien aussi, les gens faisaient la queue pour donner des livres et de la nourriture aux campeurs. Des célébrités vinrent se montrer à Zuccotti et les médias commencèrent à couvrir l’occupation avec une attention qu’ils n’accordent pas souvent aux mouvements sociaux estampillés de gauche.

Mais les commentateurs ont interprété à tort le soutien à la cause d’OWS comme un soutien à ses modalités d’action. Les tentes plantées dans le parc, la préparation de la tambouille pour des légions de campeurs, la recherche sans fin du consensus, les affrontements avec la police… voilà, aux yeux des exégètes, ce qui a fait la force et la singularité d’OWS ; voilà ce que le public a soif de connaître.

Ce qui se tramait à Wall Street, pendant ce temps-là, a suscité un intérêt moins vif. Dans Occupying Wall Street, un recueil de textes rédigés par des écrivains ayant participé au mouvement, la question des prêts bancaires usuraires n’apparaît qu’à titre de citation dans la bouche d’un policier. Et n’espérez pas découvrir comment les militants de Zuccotti comptaient contrarier le pouvoir des banques. Non parce que ce serait mission impossible, mais parce que la manière dont la campagne d’OWS est présentée dans ces ouvrages donne l’impression qu’elle n’avait rien d’autre à proposer que la construction de « communautés » dans l’espace public et l’exemple donné au genre humain par le noble refus d’élire des porte-parole.

Culte de la participation

Malheureusement, un tel programme ne suffit pas. Bâtir une culture de lutte démocratique est certes utile pour les cercles militants, mais ce n’est qu’un point de départ. OWS n’est jamais allé plus loin ; il n’a pas déclenché une grève, ni bloqué un centre de recrutement, ni même occupé le bureau d’un doyen d’université. Pour ses militants, la culture horizontale représente le stade suprême de la lutte : « Le processus est le message », entonnaient en chœur les protestataires.

On pourra objecter que la question de présenter ou non des revendications fut âprement débattue par les militants lorsqu’ils occupaient effectivement quelque chose. Mais, pour qui feuillette tous ces ouvrages un an plus tard, ce débat paraît d’un autre monde. Presque aucun ne s’est hasardé à reconnaître que le refus de formuler des propositions a constitué une grave erreur tactique. Au contraire, Occupying Wall Street, le compte rendu quasi officiel de l’aventure, assimile toute velléité programmatique à un fétiche conçu pour maintenir le peuple dans l’aliénation de la hiérarchie et de la servilité. Hedges ne dit pas autre chose lorsqu’il explique que « seules les élites dominantes et leurs relais médiatiques » exhortaient OWS à faire connaître ses demandes. Présenter des revendications serait admettre la légitimité de son adversaire, à savoir l’Etat américain et ses amis les banquiers. En somme, un mouvement de protestation qui ne formule aucune exigence serait le chef-d’œuvre ultime de la vertu démocratique…

D’où la contradiction fondamentale de cette campagne. De toute évidence, protester contre Wall Street en 2011 impliquait de protester aussi contre les tripatouillages financiers qui nous avaient précipités dans la grande récession ; contre le pouvoir politique qui avait sauvé les banques ; contre la pratique délirante des primes et des bonus qui avait métamorphosé les forces productives en tiroir-caisse pour les 1 % les plus riches. Toutes ces calamités tirent leur origine de la dérégulation et des baisses d’impôts — autrement dit, d’une philosophie de l’émancipation individuelle qui, au moins dans sa rhétorique, n’est pas contraire aux pratiques libertaires d’OWS.

Thomas Frank, janvier 2013

Lire l'intégralité de l'article dans Le Monde Diplomatique

mercredi 11 avril 2018

Il y a 20 ans : L'intellectuel négatif

Grand retour de BHL, l'affaire libyenne n'ayant guère troublé les éditorialistes, pour appeler à bombarder en Syrie et condamner Tariq Ramadan (dans les deux cas au nom des victimes)... Une vieille histoire qui, elle, ne sera jamais jugée...

Screen_Shot_2018-04-11_at_18.09.36.png Propagande de viol, propagande de guerre ?

Tous ceux qui ont été là, jour après jour, pendant des années, pour recevoir les réfugiés algériens, les écouter, les aider à rédiger des curriculum vitæ et à faire des démarches dans les ministères, les accompagner dans les tribunaux, écrire des lettres aux instances administratives, aller en délégation auprès des autorités responsables, solliciter des visas, des autorisations, des permis de séjour, qui se sont mobilisés, dès juin 1993, dès les premiers assassinats, non seulement pour apporter secours et protection autant que c'était possible, mais pour essayer de s'informer et d'informer, de comprendre et de faire comprendre une réalité complexe, et qui se sont battus, inlassablement, par des interventions publiques, des conférences de presse, des articles dans les journaux, pour arracher la crise algérienne aux visions unilatérales, tous ces intellectuels de tous les pays qui se sont unis pour combattre l'indifférence ou la xénophobie, pour rappeler au respect de la complexité du monde en dénouant les confusions, délibérément entretenues par certains, ont soudain découvert que tous leurs efforts pouvaient être détruits, anéantis, en deux temps, trois mouvements.

Deux articles écrits au terme d'un voyage sous escorte, programmé, balisé, surveillé par les autorités ou l'armée algériennes, qui seront publiés dans le plus grand quotidien français, quoique bourrés de platitudes et d'erreurs et tout entiers orientés vers une conclusion simpliste, bien faite pour donner satisfaction à l'apitoiement superficiel et à la haine raciste, maquillée en indignation humaniste. Un meeting unanimiste regroupant tout le gratin de l'intelligentsia médiatique et des hommes politiques allant du libéral intégriste à l'écologiste opportuniste en passant par la passionaria des « éradicateurs ». Une émission de télévision parfaitement unilatérale sous des apparences de neutralité. Et le tour est joué. Le compteur est remis à zéro. L'intellectuel négatif a rempli sa mission : qui voudra se dire solidaire des égorgeurs, des violeurs et des assassins, — surtout quand il s'agit de gens que l'on désigne, sans autre attendu historique, comme des « fous de l'islam », enveloppés sous le nom honni d'islamisme, condensé de tous les fanatismes orientaux, bien fait pour donner au mépris raciste l'alibi indiscutable de la légitimité éthique et laïque ?

Pour poser le problème en des termes aussi caricaturaux, il n'est pas besoin d'être un grand intellectuel. C'est pourtant ce qui vaut au responsable de cette opération de basse police symbolique, antithèse absolue de tout ce qui définit l'intellectuel, la liberté à l'égard des pouvoirs, la critique des idées reçues, la démolition des alternatives simplistes la restitution de la complexité des problèmes, d'être consacré par les journalistes comme intellectuel de plein exercice.

Et pourtant, je connais toutes sortes de gens qui, bien qu'ils sachent parfaitement tout cela, pour s'être heurtés cent fois à ces forces, recommenceront, chacun dans son ordre et avec ses moyens, à entreprendre des actions toujours menacées d'être détruites par un compte rendu distrait, léger ou malveillant ou d'être récupérées, en cas de réussite, par des opportunistes et des convertis de la onzième heure, qui s'obstineront à écrire des mises au point, des réfutations ou des démentis voués à être recouverts sous le flot ininterrompu du bavardage médiatique, convaincus que, comme l'a montré le mouvement des chômeurs, aboutissement d'un travail obscur et si désespéré parfois qu'il apparaissait comme une sorte d'art pour l'art de la politique, on peut, à la longue du temps, faire avancer un peu, et sans retour, le rocher de Sisyphe.

Parce que, pendant ce temps, des « responsables » politiques habiles à neutraliser les mouvements sociaux qui ont contribué à les porter au pouvoir, continuent à laisser des milliers de « sans papiers » dans l'attente ou à les expulser sans ménagements vers le pays qu'ils ont fui, et qui peut être l'Algérie.

Paris, janvier 1998

Pierre Bourdieu

jeudi 5 avril 2018

L’essence du néolibéralisme

Le monde économique est-il vraiment, comme le veut le discours dominant, un ordre pur et parfait, déroulant implacablement la logique de ses conséquences prévisibles, et prompt à réprimer tous les manquements par les sanctions qu’il inflige, soit de manière automatique, soit — plus exceptionnellement — par l’intermédiaire de ses bras armés, le FMI ou l’OCDE, et des politiques qu’ils imposent : baisse du coût de la main-d’œuvre, réduction des dépenses publiques et flexibilisation du travail ? Et s’il n’était, en réalité, que la mise en pratique d’une utopie, le néolibéralisme, ainsi convertie en programme politique, mais une utopie qui, avec l’aide de la théorie économique dont elle se réclame, parvient à se penser comme la description scientifique du réel ?

Cette théorie tutélaire est une pure fiction mathématique, fondée, dès l’origine, sur une formidable abstraction : celle qui, au nom d’une conception aussi étroite que stricte de la rationalité identifiée à la rationalité individuelle, consiste à mettre entre parenthèses les conditions économiques et sociales des dispositions rationnelles et des structures économiques et sociales qui sont la condition de leur exercice.

Il suffit de penser, pour donner la mesure de l’omission, au seul système d’enseignement, qui n’est jamais pris en compte en tant que tel en un temps où il joue un rôle déterminant dans la production des biens et des services, comme dans la production des producteurs. De cette sorte de faute originelle, inscrite dans le mythe walrasien (1) de la « théorie pure », découlent tous les manques et tous les manquements de la discipline économique, et l’obstination fatale avec laquelle elle s’accroche à l’opposition arbitraire qu’elle fait exister, par sa seule existence, entre la logique proprement économique, fondée sur la concurrence et porteuse d’efficacité, et la logique sociale, soumise à la règle de l’équité.

Cela dit, cette « théorie » originairement désocialisée et déshistoricisée a, aujourd’hui plus que jamais, les moyens de se rendre vraie, empiriquement vérifiable. En effet, le discours néolibéral n’est pas un discours comme les autres. A la manière du discours psychiatrique dans l’asile, selon Erving Goffman (2), c’est un « discours fort », qui n’est si fort et si difficile à combattre que parce qu’il a pour lui toutes les forces d’un monde de rapports de forces qu’il contribue à faire tel qu’il est, notamment en orientant les choix économiques de ceux qui dominent les rapports économiques et en ajoutant ainsi sa force propre, proprement symbolique, à ces rapports de forces. Au nom de ce programme scientifique de connaissance, converti en programme politique d’action, s’accomplit un immense travail politique (dénié puisque, en apparence, purement négatif) qui vise à créer les conditions de réalisation et de fonctionnement de la « théorie » ; un programme de destruction méthodique des collectifs.

Le mouvement, rendu possible par la politique de déréglementation financière, vers l’utopie néolibérale d’un marché pur et parfait, s’accomplit à travers l’action transformatrice et, il faut bien le dire, destructrice de toutes les mesures politiques (dont la plus récente est l’AMI, Accord multilatéral sur l’investissement, destiné à protéger, contre les Etats nationaux, les entreprises étrangères et leurs investissements), visant à mettre en question toutes les structures collectives capables de faire obstacle à la logique du marché pur : nation, dont la marge de manœuvre ne cesse de décroître ; groupes de travail, avec, par exemple, l’individualisation des salaires et des carrières en fonction des compétences individuelles et l’atomisation des travailleurs qui en résulte ; collectifs de défense des droits des travailleurs, syndicats, associations, coopératives ; famille même, qui, à travers la constitution de marchés par classes d’âge, perd une part de son contrôle sur la consommation.

Le programme néolibéral, qui tire sa force sociale de la force politico-économique de ceux dont il exprime les intérêts — actionnaires, opérateurs financiers, industriels, hommes politiques conservateurs ou sociaux-démocrates convertis aux démissions rassurantes du laisser-faire, hauts fonctionnaires des finances, d’autant plus acharnés à imposer une politique prônant leur propre dépérissement que, à la différence des cadres des entreprises, ils ne courent aucun risque d’en payer éventuellement les conséquences —, tend globalement à favoriser la coupure entre l’économie et les réalités sociales, et à construire ainsi, dans la réalité, un système économique conforme à la description théorique, c’est-à-dire une sorte de machine logique, qui se présente comme une chaîne de contraintes entraînant les agents économiques.

La mondialisation des marchés financiers, jointe au progrès des techniques d’information, assure une mobilité sans précédent de capitaux et donne aux investisseurs, soucieux de la rentabilité à court terme de leurs investissements, la possibilité de comparer de manière permanente la rentabilité des plus grandes entreprises et de sanctionner en conséquence les échecs relatifs. Les entreprises elles-mêmes, placées sous une telle menace permanente, doivent s’ajuster de manière de plus en plus rapide aux exigences des marchés ; cela sous peine, comme l’on dit, de « perdre la confiance des marchés », et, du même coup, le soutien des actionnaires qui, soucieux d’obtenir une rentabilité à court terme, sont de plus en plus capables d’imposer leur volonté aux managers, de leur fixer des normes, à travers les directions financières, et d’orienter leurs politiques en matière d’embauche, d’emploi et de salaire.

Ainsi s’instaurent le règne absolu de la flexibilité, avec les recrutements sous contrats à durée déterminée ou les intérims et les « plans sociaux » à répétition, et, au sein même de l’entreprise, la concurrence entre filiales autonomes, entre équipes contraintes à la polyvalence et, enfin, entre individus, à travers l’individualisation de la relation salariale : fixation d’objectifs individuels ; entretiens individuels d’évaluation ; évaluation permanente ; hausses individualisées des salaires ou octroi de primes en fonction de la compétence et du mérite individuels ; carrières individualisées ; stratégies de « responsabilisation » tendant à assurer l’auto-exploitation de certains cadres qui, simples salariés sous forte dépendance hiérarchique, sont en même temps tenus pour responsables de leurs ventes, de leurs produits, de leur succursale, de leur magasin, etc., à la façon d’« indépendants » ; exigence de l’« autocontrôle » qui étend l’« implication » des salariés, selon les techniques du « management participatif », bien au-delà des emplois de cadres. Autant de techniques d’assujettissement rationnel qui, tout en imposant le surinvestissement dans le travail, et pas seulement dans les postes de responsabilité, et le travail dans l’urgence, concourent à affaiblir ou à abolir les repères et les solidarités collectives (3).

L’institution pratique d’un monde darwinien de la lutte de tous contre tous, à tous les niveaux de la hiérarchie, qui trouve les ressorts de l’adhésion à la tâche et à l’entreprise dans l’insécurité, la souffrance et le stress, ne pourrait sans doute pas réussir aussi complètement si elle ne trouvait la complicité des dispositions précarisées que produit l’insécurité et l’existence, à tous les niveaux de la hiérarchie, et même aux niveaux les plus élevés, parmi les cadres notamment, d’une armée de réserve de main-d’œuvre docilisée par la précarisation et par la menace permanente du chômage. Le fondement ultime de tout cet ordre économique placé sous le signe de la liberté, est en effet, la violence structurale du chômage, de la précarité et de la menace du licenciement qu’elle implique : la condition du fonctionnement « harmonieux » du modèle micro-économique individualiste est un phénomène de masse, l’existence de l’armée de réserve des chômeurs.

Cette violence structurale pèse aussi sur ce que l’on appelle le contrat de travail (savamment rationalisé et déréalisé par la « théorie des contrats »). Le discours d’entreprise n’a jamais autant parlé de confiance, de coopération, de loyauté et de culture d’entreprise qu’à une époque où l’on obtient l’adhésion de chaque instant en faisant disparaître toutes les garanties temporelles (les trois quarts des embauches sont à durée déterminée, la part des emplois précaires ne cesse de croître, le licenciement individuel tend à n’être plus soumis à aucune restriction).

On voit ainsi comment l’utopie néolibérale tend à s’incarner dans la réalité d’une sorte de machine infernale, dont la nécessité s’impose aux dominants eux-mêmes. Comme le marxisme en d’autres temps, avec lequel, sous ce rapport, elle a beaucoup de points communs, cette utopie suscite une formidable croyance, la free trade faith (la foi dans le libre-échange), non seulement chez ceux qui en vivent matériellement, comme les financiers, les patrons de grandes entreprises, etc., mais aussi chez ceux qui en tirent leurs justifications d’exister, comme les hauts fonctionnaires et les politiciens, qui sacralisent le pouvoir des marchés au nom de l’efficacité économique, qui exigent la levée des barrières administratives ou politiques capables de gêner les détenteurs de capitaux dans la recherche purement individuelle de la maximisation du profit individuel, instituée en modèle de rationalité, qui veulent des banques centrales indépendantes, qui prêchent la subordination des Etats nationaux aux exigences de la liberté économique pour les maîtres de l’économie, avec la suppression de toutes les réglementations sur tous les marchés, à commencer par le marché du travail, l’interdiction des déficits et de l’inflation, la privatisation généralisée des services publics, la réduction des dépenses publiques et sociales.

Sans partager nécessairement les intérêts économiques et sociaux des vrais croyants, les économistes ont assez d’intérêts spécifiques dans le champ de la science économique pour apporter une contribution décisive, quels que soient leurs états d’âme à propos des effets économiques et sociaux de l’utopie qu’ils habillent de raison mathématique, à la production et à la reproduction de la croyance dans l’utopie néolibérale. Séparés par toute leur existence et, surtout, par toute leur formation intellectuelle, le plus souvent purement abstraite, livresque et théoriciste, du monde économique et social tel qu’il est, ils sont particulièrement enclins à confondre les choses de la logique avec la logique des choses.

Confiants dans des modèles qu’ils n’ont pratiquement jamais l’occasion de soumettre à l’épreuve de la vérification expérimentale, portés à regarder de haut les acquis des autres sciences historiques, dans lesquels ils ne reconnaissent pas la pureté et la transparence cristalline de leurs jeux mathématiques, et dont ils sont le plus souvent incapables de comprendre la vraie nécessité et la profonde complexité, ils participent et collaborent à un formidable changement économique et social qui, même si certaines de ses conséquences leur font horreur (ils peuvent cotiser au Parti socialiste et donner des conseils avisés à ses représentants dans les instances de pouvoir), ne peut pas leur déplaire puisque, au péril de quelques ratés, imputables notamment à ce qu’ils appellent parfois des « bulles spéculatives », il tend à donner réalité à l’utopie ultraconséquente (comme certaines formes de folie) à laquelle ils consacrent leur vie.

Et pourtant le monde est là, avec les effets immédiatement visibles de la mise en œuvre de la grande utopie néolibérale : non seulement la misère d’une fraction de plus en plus grande des sociétés les plus avancées économiquement, l’accroissement extraordinaire des différences entre les revenus, la disparition progressive des univers autonomes de production culturelle, cinéma, édition, etc., par l’imposition intrusive des valeurs commerciales, mais aussi et surtout la destruction de toutes les instances collectives capables de contrecarrer les effets de la machine infernale, au premier rang desquelles l’Etat, dépositaire de toutes les valeurs universelles associées à l’idée de public, et l’imposition, partout, dans les hautes sphères de l’économie et de l’Etat, ou au sein des entreprises, de cette sorte de darwinisme moral qui, avec le culte du winner, formé aux mathématiques supérieures et au saut à l’élastique, instaure comme normes de toutes les pratiques la lutte de tous contre tous et le cynisme.

Peut-on attendre que la masse extraordinaire de souffrance que produit un tel régime politico-économique soit un jour à l’origine d’un mouvement capable d’arrêter la course à l’abîme ? En fait, on est ici devant un extraordinaire paradoxe : alors que les obstacles rencontrés sur la voie de la réalisation de l’ordre nouveau — celui de l’individu seul, mais libre — sont aujourd’hui tenus pour imputables à des rigidités et des archaïsmes, et que toute intervention directe et consciente, du moins lorsqu’elle vient de l’Etat, par quelque biais que ce soit, est d’avance discréditée, donc sommée de s’effacer au profit d’un mécanisme pur et anonyme, le marché (dont on oublie qu’il est aussi le lieu d’exercice d’intérêts), c’est en réalité la permanence ou la survivance des institutions et des agents de l’ordre ancien en voie de démantèlement, et tout le travail de toutes les catégories de travailleurs sociaux, et aussi toutes les solidarités sociales, familiales ou autres, qui font que l’ordre social ne s’effondre pas dans le chaos malgré le volume croissant de la population précarisée.

Le passage au « libéralisme » s’accomplit de manière insensible, donc imperceptible, comme la dérive des continents, cachant ainsi aux regards ses effets, les plus terribles à long terme. Effets qui se trouvent aussi dissimulés, paradoxalement, par les résistances qu’il suscite, dès maintenant, de la part de ceux qui défendent l’ordre ancien en puisant dans les ressources qu’il recelait, dans les solidarités anciennes, dans les réserves de capital social qui protègent toute une partie de l’ordre social présent de la chute dans l’anomie. (Capital qui, s’il n’est pas renouvelé, reproduit, est voué au dépérissement, mais dont l’épuisement n’est pas pour demain.)

Mais ces mêmes forces de « conservation », qu’il est trop facile de traiter comme des forces conservatrices, sont aussi, sous un autre rapport, des forces de résistance à l’instauration de l’ordre nouveau, qui peuvent devenir des forces subversives. Et si l’on peut donc conserver quelque espérance raisonnable, c’est qu’il existe encore, dans les institutions étatiques et aussi dans les dispositions des agents (notamment les plus attachés à ces institutions, comme la petite noblesse d’Etat), de telles forces qui, sous apparence de défendre simplement, comme on le leur reprochera aussitôt, un ordre disparu et les « privilèges » correspondants, doivent en fait, pour résister à l’épreuve, travailler à inventer et à construire un ordre social qui n’aurait pas pour seule loi la recherche de l’intérêt égoïste et la passion individuelle du profit, et qui ferait place à des collectifs orientés vers la poursuite rationnelle de fins collectivement élaborées et approuvées.

Parmi ces collectifs, associations, syndicats, partis, comment ne pas faire une place spéciale à l’Etat, Etat national ou, mieux encore, supranational, c’est-à-dire européen (étape vers un Etat mondial)[1], capable de contrôler et d’imposer efficacement les profits réalisés sur les marchés financiers et, surtout, de contrecarrer l’action destructrice que ces derniers exercent sur le marché du travail, en organisant, avec l’aide des syndicats, l’élaboration et la défense de l’intérêt public qui, qu’on le veuille ou non, ne sortira jamais, même au prix de quelque faux en écriture mathématique, de la vision de comptable (en un autre temps, on aurait dit d’« épicier ») que la nouvelle croyance présente comme la forme suprême de l’accomplissement humain.

Pierre Bourdieu

Publié dans le Monde Diplomatique de mars 1998

(1) NDLR : par référence à Auguste Walras (1800-1866), économiste français, auteur de De la nature de la richesse et de l’origine de la valeur (1848) ; il fut l’un des premiers à tenter d’appliquer les mathématiques à l’étude économique.

(2) Erving Goffman, Asiles. Etudes sur la condition sociale des malades mentaux, Editions de Minuit, Paris, 1968.

(3) On pourra se reporter, sur tout cela, aux deux numéros des Actes de la recherche en sciences sociales consacrés aux « Nouvelles formes de domination dans le travail » (1 et 2), no 114, septembre 1996, et no 115, décembre 1996, et tout spécialement à l’introduction de Gabrielle Balazs et Michel Pialoux, « Crise du travail et crise du politique », no 114, p. 3-4.

Lire aussi :

Si ce type de personnage peut arriver au pouvoir ou être proche du pouvoir, c'est parce qu'il y a des précédents qui ne sont pas à chercher dans les années trente, mais qui sont à chercher par exemple du côté des Etats Unis dans un passé beaucoup plus récent, dans la personne de Ronald Reagan qui est un bellâtre de cinéma, un personnage de second ordre, toujours bronzé, toujours bien coiffé, comme d´autres aujourd'hui, toujours sportif, porteur d'idéologie ultra nationaliste, ultra réactionnaire, et prêt à jouer le rôle d´un fantoche au service des pouvoirs les plus conservateurs et des volontés les plus conservatrices des forces économiques. C'est-à-dire que c'est une incarnation "chic", ou même pas "chic" mais "kitsch", du laisser-faire total du pouvoir économique. On pourrait continuer, pour aller très vite, avec Margaret Thatcher, mais aussi Tony Blair qui aujourd'hui même à Lisbonne prend sur l´Europe des positions plus réactionnaires que le président français de droite.

Il y a 16 ans : "Contre la pensée Tietmeyer"

Il y a 20 ans : Discours aux cheminots grévistes, Paris, Gare de Lyon, 12 décembre 1995

Notes

[1] L'histoire ayant montré que l'utopie européenne a contribué à détourner les mouvements (plus occupés désormais à promouvoir l'écriture inclusive, comme la maison de retraite d'ATTAC ou de la Fondation Copernic) auxquels Bourdieu s'adressait, du cadre social dans lequel ils pouvaient conserver une certaine "puissance d'agir", nous avons préféré barrer ces lignes obsolètes. Il est évident que comme le dit Bourdieu il est un peu vain de vouloir dominer certaines forces, comme la finance, à l'échelle nationale. Sauf que, politiquement, il s'est avéré que c'était totalement impossible dans un cadre supra-national, politiquement neutralisé. C'est donc nationalement qu'il faut poser ces actes de souveraineté populaire, et il y a fort à espérer que des actes de souveraineté populaire similaires suivront. En tous cas, il n'y a pas d'autre voie rationnelle, parole de quelqu'un qui y a cru avec Bourdieu, et qui pense que si la mortt n'en avait pas décidé autrement, en bon empiriste, il serait arrivé à la même conclusion vues les circonstances (Le Concierge)

LA PHILOSOPHIE SOCIALE DU NÉO-LIBÉRALISME

Je voudrais ici développer une thèse - dont l'exposé demanderait beaucoup de temps - selon laquelle ce que l'on appelle le " néo-libéralisme " et que l'on essaie de fonder sur une certaine forme de science économique, est en fait une philosophie sociale. Quelqu'un, avant moi, a parlé d'" enjeu de société " : c'est souvent une expression que l'on emploie à la légère, dans les débats de télévision notamment, mais il est vrai que ce dont il est question ici est un enjeu de société, c'est-à-dire une vision du monde social. Le néo-libéralisme se présente lui-même comme une vision du monde, cohérente, fondée sur un certain nombre de propositions, à prétention scientifique, mais qui peuvent être ramenés à ce que les ethnologues ou les sociologues appellent un " ethos ", à savoir un ensemble de valeurs, pour la plupart implicites, qui sont inscrites dans les manières de vivre les plus ordinaires, les plus banales, les plus quotidiennes. C'est cet " ethos " que je vais m'efforcer ici d'expliciter.

Le premier principe sur lequel repose le modèle néo-libéral est que l'économie est un domaine séparé du social, gouvernée par des lois naturelles et universelles que les gouvernements doivent éviter de contrarier. Deuxième principe : le marché est le moyen optimal d'organiser la production et les échanges de manière efficace et équitable dans les sociétés démocratiques. Troisième principe, qui est plus conjoncturel : la globalisation exige la réduction des dépenses étatiques, spécialement dans le domaine social, les droits sociaux en matière d'emploi et de sécurité sociale étant à la fois coûteux et dysfonctionnels. Contrairement à ce qui est dit souvent, ces principes s'enracinent profondément dans une tradition contingente, pas du tout universelle, liée à l'histoire particulière d'une société particulière, qui est la société américaine.

Par parenthèse, je sais que dire cela expose à l'accusation d'antiaméricanisme. Je m'en explique : les mêmes, souvent, qui accusaient ceux qui critiquaient l'Union soviétique d'" anticommunisme ", s'empressent aujourd'hui de dénoncer toute réserve - même factuelle - comme relevant de l'" antiaméricanisme ", cette épithète étant d'ailleurs utilisé de manière très sélective, à l'exemple du Nouvel Observateur, lieu d'expression des pourfendeurs de l'" antiaméricanisme ", mais qui dénoncent le " communautarisme ", le mouvement gay, le mouvement féministe, le mouvement lesbien, etc. Il est évident qu'il n'y a, dans mon esprit, aucune espèce d'antiaméricanisme, et je pense que beaucoup d'Américains - que je connais et que j'aime - souscriraient à ce que je vais dire du système américain, dont ils sont d'ailleurs les premiers à souffrir. Il y a un " antiaméricanisme " américain. Il faut savoir aussi qu'un certain nombre de mouvements universalistes, anti-impérialistes, sont partis des États-Unis - par exemple celui en faveur de la taxe Tobbin. De même, je pense qu'un certain nombre de mouvements - comme le vôtre - auraient intérêt à s'appuyer sur des mouvements américains pour se donner de la force politique.

La première particularité de la société américaine est que l'État y est réduit au minimum, affaibli systématiquement par la " révolution conservatrice " néo-libérale. Cette société, paradoxalement très avancée économiquement et scientifiquement, est très arriérée socialement et politiquement. Les fondements mêmes de la démocratie américaine sont en question dans son fonctionnement : taux d'abstention très élevés, mode de financement des partis, dépendance à l'égard des médias et de l'argent... Ce modèle de la démocratie avancée est en fait, par certains côtés, très archaïque. L'une des propriétés de l'État, sur laquelle s'accordent tous les sociologues, avec Max Weber ou Norbert Elias, est que celui-ci se définit comme le détenteur du monopole de l'exercice légitime de la violence : or, s'il y a bien un pays où ce monopole étatique de la violence s'affirme peu, c'est bien les États-Unis et leurs 70 millions de porteurs d'armes.

En second lieu, cet État est atrophié, croupion, du point de vue économique : il s'est retiré progressivement de l'économie, et les biens publics comme la santé, le logement, la sécurité, l'éducation ou la culture, se sont convertis peu à peu en biens commerciaux. Les usagers sont devenus des clients. Tout ceci, à partir d'une vision philosophique qui se résume dans l'expression de Self Help, à savoir l'idée que les individus doivent réaliser eux-mêmes leur salut. Il s'agit là de la vieille vision calviniste selon laquelle Dieu aide ceux qui s'aident eux-mêmes, vision qui est devenue constitutive de ce que l'on appelle, en langage commun, " la mentalité " américaine. Ainsi, dans les enquêtes sociologiques, on observe que les gens licenciés de leur entreprise ont tendance - d'une façon surprenante pour un Européen, et spécialement pour un Français - à s'imputer la responsabilité de ce licenciement. Cette exaltation de la responsabilité individuelle - qui est au cour de la vision conservatrice de la société - a été relayée jusque dans nos gouvernements dits socialistes : on a entendu tel premier ministre dénoncer la " vision sociologique ", identifiée à la tendance à imputer la responsabilité de la maladie, de la délinquance, du crime ou de la consommation de drogue, à des facteurs de type " social ".

Troisième propriété de l'État américain : le fait qu'il ne soit plus du tout porteur de la vision que l'on pourrait appeler " hégéliano-durkheimienne ", selon laquelle l'État est considéré comme une sorte de " conscience supérieure " aux individus, capable d'intégrer les attentes, les demandes, qui peuvent être contradictoires et conflictuelles, et d'arbitrer au nom de " l'intérêt général ", au nom d'une représentation supposée positive de l'intérêt collectif. Cette vision, qui n'a jamais été très forte dans la tradition américaine, a été assassinée par la " révolution conservatrice " (on parlait de " révolution conservatrice " en Allemagne dans les années trente à propos des mouvements qui ont précédé le nazisme), qui désigne des mouvements qui sont conservateurs en se donnant des airs révolutionnaires. Et il est vrai que le néo-libéralisme avance masqué sous le langage de la " réforme ", de la " révolution ", du " mouvement ", du " changement ", ceux qui s'y opposent étant des " ringards ", des " rétrogrades ", des " passéistes ", etc : s'il est difficile à combattre, c'est qu'il peut mimer la révolution dans ses actions les plus conservatrices. Il peut mimer, par exemple, l'attention au sort individuel des malades, alors qu'il est en train de liquider la protection sociale...

Autre caractéristique : la société américaine incarne la forme extrême, réalisée, de l'esprit du capitalisme. Max Weber fait commencer " L'éthique protestante et l'esprit du capitalisme ", par un commentaire d'un très beau texte de Benjamin Franklin - dont nos amis libéraux pourraient s'inspirer ! - qui place au centre de l'existence humaine, du projet social, du " projet de société ", comme on dit, l'individu et le bien de l'individu. Ce texte obéit à une sorte de logique de calcul des profits individuels, pas seulement des profits monétaires, on pourrait même parler des profits de bonheur, mais toujours dans une logique individuelle et calculatrice. Et il est de fait qu'aucune autre société contemporaine n'a réalisé à un tel point la mentalité calculatrice. Il existe, par exemple, un livre de sociologie de l'éducation - intitulé " Academic Market Place " - qui est une description de ces conventions qui se tiennent une fois par an, souvent à New York, où les universitaires se vendent en quelque sorte sur un marché, dans lequel il faut se rendre intéressant pour des acheteurs potentiels. Le monde américain a pénétré jusque dans les univers les plus désintéressés - le champ littéraire, scientifique, etc. - qui se sont construits contre la logique de l'argent : on est toujours surpris, quand on va aux États-Unis, de voir la brutalité avec laquelle les gens parlent de leur valeur en dollars - brutalité dans laquelle on peut discerner des vertus, mais qui ne donne pas beaucoup de satisfaction aux attentes humanistes.

Cela m'amène à évoquer le culte de l'individu et de l'individualisme, ce que Dorothy Ross nomme " l'individualisme métaphysique ", qui est au fondement de toute la théorie économique et qui nous rapproche de cette philosophie de l'action qui se désigne comme " individualisme méthodologique ", et qui ne peut reconnaître que des actions sciemment et consciemment calculés par un agent isolé, l'action collective n'étant pas autre chose qu'une agrégation d'actions individuelles : un plus un, plus un, etc. Ce qui est ignoré ici, c'est que les individus peuvent changer par le fait d'échanger, qu'échanger change la nature de l'échange et des choses échangées, que les individus qui vont partager " le pain et le sel " - c'est dit dans toutes les traditions - vont former une communauté qui aura des intérêts transcendants aux intérêts individuels, qu'ils vont pouvoir se révolter en commun, etc.

Un autre topique de la vulgate néo-libérale est que l'ordre social américain est dynamique, par opposition à la rigidité des sociétés européennes, et qu'il associe la productivité à une forte flexibilité. Cette vision d'un monde reposant sur la " souplesse " et sur l'adaptabilité, conduit à voir dans l'insécurité un principe positif d'organisation collective, et à faire de l'insécurité le moteur même de la société. " Vous voulez les faire bosser, rendez-les précaires ! "... "Vous voulez censurer les journalistes, pas la peine d'instaurer une censure, faites des CDD ! ". Il s'agit là d'une philosophie sociale totalement antithétique de ce que l'on appelait, au XIXe siècle, le " solidarisme " - une tradition qui était souvent commune à des sociologues et à des médecins, une philosophie " organiciste ", un peu suspecte d'ailleurs...

Ce que j'essaie de dire ici est que cette philosophie individualiste, cette exaltation de la mobilité conduit à de nouveaux types de contrats de travail, tout à fait antinomiques avec tout ce que les sociétés européennes ont conquis et construit dans leur histoire. La force de ce néo-libéralisme est d'instituer l'insécurité, d'installer les gens, jusqu'à des niveaux élevés de la hiérarchie, dans l'instabilité, en faisant de cette insécurité permanente le moteur des ambitions, des aspirations, etc. Dans le même temps, ces contrats de travail sont particularisés - il n'y a plus que des cas particuliers - et ils instituent une diversité qui a pour effet, étant donné la force des mécanismes sociaux, de s'instituer aussi dans les structures mentales. On individualise les individus en les désocialisant, en les arrachant au lien social fondamental qui s'instaure dans le travail. Il ne faut pas sous-estimer cet adversaire, capable d'installer l'insécurité jusqu'au cour même des structures, c'est-à-dire jusqu'aux lieux qui étaient perçus comme des constantes, comme des invariants, et dont la fonction est de rassurer. Par parenthèse, travaillant en Algérie, j'avais été frappé par ceci que les sous-prolétaires - occupant des emplois instables, travaillant un jour, et l'autre pas... - me disaient, avec une fréquence statistique frappante, qu'ils se perdaient : dans la rue, dans le temps...

Cette philosophie néo-libérale est aussi un " néo-darwinisme ", au sens où, seuls, les plus forts survivraient. Elle exclut toute solidarité à l'égard des " canards boiteux ", qu'il s'agisse des entreprises ou des individus.

Évidemment, cette présentation peut être jugée simplificatrice - la société américaine est pleine de contradictions, de complexités, etc. Mais il faut bien voir que l'importation, le transfert de ce modèle - dans le domaine de la santé, comme dans beaucoup d'autres - a d'immenses conséquences, dans la mesure où ce qui est dynamité, c'est un système de valeurs, un " ethos " hérité de toute une tradition. D'autant que ce modèle s'impose à travers des mécanismes de " persuasion clandestine " - je préfère dire de " violence symbolique ", c'est-à-dire de formes de dominations qui s'exercent avec la collaboration inconsciente des dominés, complices d'une certaine façon des mécanismes dont ils sont victimes. Et qu'il sape, en quelque sorte, les fondements de la civilisation européenne. En 1995, lorsque j'avais pris la parole à la gare de Lyon, j'avais dit quelque chose comme : " Ce qui est en jeu, c'est une civilisation "... À la réflexion, je m'étais dit : " Là, tu as employé un grand mot, tu as exagéré. " Mais, plus j'y pense, plus je crois avoir eu raison, au sens où il s'agit bien d'une culture, d'une tradition culturelle, collectivement produite et collectivement transmise, qui s'est inventée très lentement, et notamment au XIXe siècle.

Dans ses écrits politiques, Marcel Mauss raconte ses rencontres, de Londres à Francfort, et il explique comment a été inventé la solidarité en cas d'" accident du travail ", la notion d'" assurance maladie ", les mutuelles... Les Américains inventent peut-être des molécules ; nous, nous avons inventé des formes sociales et des champs de " sociation ", ce qui suppose une lutte contre les rapports sociaux établis dans les institutions et dans les têtes... Ce qui suppose aussi des dizaines et des dizaines d'inventions, inspirées toutes par une même vision du monde, orientée par la recherche du bonheur collectif.

Aujourd'hui, dire cela peut paraître naïf, ou ringard. Mais il faut bien voir que, derrière cette philosophie néo-libérale, il y a des forces sociales : économiques, quand elles passent par les grands organismes du commerce international ; juridico-politiques, quand elles passent par Bruxelles. Or, s'il y a quelque chose qui nous différencie du système américain dans le domaine de la santé, c'est bien cette vision " solidariste " qui est au principe d'une institution telle que la mutuelle. Or, les mutuelles sont-elles encore des mutuelles, et pourquoi ne comprend-on même plus la philosophie des mutuelles, si ce n'est parce qu'elle a été rongée par la philosophie néo-libérale, qui dit : " Il faut faire des profits, il faut réinvestir "... Le temps n'est-il pas venu, pourtant, de reprendre le meilleur de ce qui a été inventé autrefois, pour le faire revivre en l'inventant à nouveau ?

Pierre Bourdieu

(texte paru dans l'Humanité du du 4/11/1999)

Lire aussi :

Si ce type de personnage peut arriver au pouvoir ou être proche du pouvoir, c'est parce qu'il y a des précédents qui ne sont pas à chercher dans les années trente, mais qui sont à chercher par exemple du côté des Etats Unis dans un passé beaucoup plus récent, dans la personne de Ronald Reagan qui est un bellâtre de cinéma, un personnage de second ordre, toujours bronzé, toujours bien coiffé, comme d´autres aujourd'hui, toujours sportif, porteur d'idéologie ultra nationaliste, ultra réactionnaire, et prêt à jouer le rôle d´un fantoche au service des pouvoirs les plus conservateurs et des volontés les plus conservatrices des forces économiques. C'est-à-dire que c'est une incarnation "chic", ou même pas "chic" mais "kitsch", du laisser-faire total du pouvoir économique. On pourrait continuer, pour aller très vite, avec Margaret Thatcher, mais aussi Tony Blair qui aujourd'hui même à Lisbonne prend sur l´Europe des positions plus réactionnaires que le président français de droite.

Il y a 16 ans : "Contre la pensée Tietmeyer"

Il y a 20 ans : Discours aux cheminots grévistes, Paris, Gare de Lyon, 12 décembre 1995

dimanche 1 avril 2018

Georges Brassens parle de la "male langue"

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Une langue c'est une convention, on doit jouer avec, on doit s'en servir... Il faut essayer de connaître l'orthographe...

A cette époque-là, un analphabète créait tous les jours. Il était obligé de se forger un peu sa langue. A force de la forger à la fréquentation de ses copains. Si trois ou quatre types étaient un peu doués dans un village, ils arrivaient à créer une espèce de langage avec des expressions d'ailleurs très particulières à ce village, qui petit à petit ont disparu... Maintenant on n'en a plus besoin de ça, on n'en a plus besoin de ces expressions, puisqu'il suffit d'aller à l'école, de sucer ce truc avec le... avec l'enseignement obligatoire pour avoir la langue... Alors on la cherche pas, quand on n'a pas besois de quelque chose... Quand un outil existe déjà, on s'en fabrique pas un... Et souvent l'outil qu'on se serait fabriquer il irait plus loin, il travaillerait mieux que l'autre, celui qu'on donne tout fait...

Parce qu'autre fois, il y avait des foyers un peu partout... La langue naissait un peu partout... Et puis il arrivait un jour où des gens plus universels prenaient toutes ces petites choses qui émanaient du public de Sète, du public d'Alès, du public de Paris, du public de Lille... Pour en faire quelque chose. Mais aujourd'hui avec les moyens dont on dispose pour universaliser la chose, ça va être comme les maisons; Bientôt à Sète on parlera exactement comme on parle aux informations, quoi. Par la force des choses... Puisque les gens passent plus de temps maintenant à écouter la télévision ou la radio qu'à écouter leurs voisins... Alors les gens parlent comme on parle aux informations, comme on parle aux informations... Je ne pense pas qu'une langue populaire riche puisse naitre maintenant... Parce que immdiatement quand une expression plait, elle plaît à tout le monde, et tout le monde l'adopte et tout le monde l'emploie. Tu as entendu fréquemment des gens employer les mots qu'ils avaient entendus la velle au cours d'une émission ou dans une information radio-diffusée. Autrefois la langue se faisait comme ça, on faisait un mot, et ça devenait pas universel, c'était très local... La langue était encore en pleine formation, il n'y a pas si longtemps de ça, avant l'invention de ces machines diaboliques... Elle était encore en pleine formation... Puisque tu fais allusion à des expressions que tu as entendues à Alès et qu'on n'emploie sûrement de moins en moins aujourd'hui... Même les accents vont forcément disparaître...

Don au Musée de Nadine Abril

vendredi 2 mars 2018

Distanciation et Hauteur

Le 8 octobre 2017, le Professeur Tariq Ramadan tenait une conférence à Genève sur le thème "Quel engagement citoyen pour la jeunesse ?". La ou l'une des dernières en Europe avant d'être réduit au silence des cachots par l'arbitraire d'une "détention provisoire" qui s'annonce interminable. Nous en avons transcrit les 10 premières minutes, conscient que face au déferlement de haine médiatique (sous le regard aterré d'une partie du monde) le public français qui n'a jamais entendu parler que d'un "prédicateur islamiste" et des fatwa' de Caroline Fourest a peu de chance de savoir, en fait, comment s'exprime et ce que dit Tariq Ramadan (qui n'engage pas le Musée, beaucoup moins citoyenniste...).

Le Concierge

ramadanjeunesse.png Cliquer sur l'image pour écouter la conférence dans son intégralité

NB : la transcription respecte au mieux le discours oral sans modification. Impasse faite sur quelques citation coraniques (marquées par "citation).

Quel engagement citoyen pour la jeunesse ?

Le sujet qui nous a été... qui a été choisi... est celui de la jeunesse et la compréhension pour la jeunesse de l'engagement citoyen et ce que j'aimerais vous proposer c'est un propos assez synthétique puisque nous avons 45mn et je vais essayer pour des raisons d'horaires de m'en tenir au temps alloué de réfléchir ensemble à la façon dont on dvrait considérer notre engagement, en Suisse, sur le plan local, dans notre engagement citoyen, dans notre engagement au niveau de la Cité, ici à Genève ou dans le Canton de Vaud ou... puisque ici nous sommes dans l'Union des organisations islamiques de Genève donc au niveau local et essayer de comprendre comment les choses devraient s'articuler, comment est-ce qu'on peut donner un objectif, une vision, voire une espérance à la jeunesse ?

La vulnérabilité d'un certain nombre de jeunes... nous dit bien l'état dans lequel nous sommes aujourd'hui dans nos sociétés

Si vous regardez les différents... les différentes études qui sont menées aujourd'hui sur ceux qu'on appelle... ceux qui basculent dans la violence ou dans la violence extrémiste, par exemple. Les rapports qui ont été faits sur ceci au niveau européen, il y a un indicateur qui est très très intéressant et cet indicateur, c'est celui de la frustration et du mal-être. C'est à dire que... et c'est très très surprenant. Là, je reviens des États-Unis, où on a eu une rencontre sur la question de l'extrémisme et de l'islamophobie en études comparées, et c'est assez impressionnant, sur 632 vidéos postées sur internet qui attirent les jeunes vers la radicalité, 7%, 7,3% seulement, font référence à une donnée religieuse. Tout le reste parle de l'engagement politique, de la lutte contre la frustration, du fait qu'on ne soit pas aimé et c'est comme ça qu'on réussit à attirer des jeunes sur internet et qu'on leur fait un lavage de cerveau. Donc, on ne passe pas par la motivation religieuse, puisque 93% en l’occurrence sont liés à la psychologie, à..., au positionnement par rapport à la société. Et donc il faut se rendre compte de ça, il faut se rendre compte de la vulnérabilité d'un certain nombre de jeunes et ça c'est pour ceux qui peuvent basculer, mais plus généralement, ça nous dit bien l'état dans lequel nous sommes aujourd'hui dans nos sociétés.

Alors moi, je vais vous surprendre un tout petit peu, en disant, en termes d'introduction, que ce qui est vraiment le début de notre engagement, avant simplement d'avoir compris le fonctionnement de la société, c'est un certain état d'esprit. Et cet état d'esprit, il est exactement l'opposé de tout ce qu'on est en train de nous faire vivre tous les jours. En fait, aujourd'hui, vous le savez, vous regardez les reportages qui sont faits sur l'Islam... dans le livre Le génie de l'Islam, je le disais en 4ème de couverture, il n'y a pas un jour où on ne nous parle pas d'Islam aujourd'hui et majoritairement c'est négatif. La représentation générale est extrêmement négative. Et ça va très loin, puisque aujourd'hui on arrive à des chiffres qui sont de 75% ou 60% d'opinions négatives. Et ça,ça a un impact sur les jeunes musulmans, sur les citoyens de confession musulmane, évidemment que ça a un impact.

Distanciation et hauteur

Quand le contexte général est négatif, et bien la perception de soi, elle ne peut pas être immédiatement positive. Et pourtant, ce qu'il faut aujourd'hui, c'est commencer avec cet état d'esprit positif. Et comment est-ce que l'on est positif, quand tout parait autour de nous aussi négatif ? Et c'est là que c'est le plus important. Le plus important, c'est une double disposition. La première des dispositions qui rend les choses positives, c'est que quand on est dans une démarche avec Dieu et quand on est dans une démarche de connexion avec Dieu, on sait que tout ce qui nous est donné de vivre a un sens. Et que la difficulté, « ba'da al 'usr al yurs », c'est à dire qu'après la difficulté, il y a de la facilité. C'est que le projet et la réalité de notre présence en Suisse, en Europe, c'est lié à des difficultés et des obstacles, mais il faut avoir la vue longue, il faut rester positif en se disant que ce test de la difficulté, ces campagnes médiatiques que nous voyons contre l'Islam aujourd'hui ou contre les musulmans ou contre les pratiquants, et bien il faut de ce point de vue-là se reconnecter et savoir que même dans notre histoire, l’Islam a commencé comme ça. Le Prophète, Sallallahu Allahy wa salam, il a commencé comme ça, il a commencé avec un rejet massif (Sourate 73-10) Première chose ,c’est « Sois patient par rapport à ce qu’ils disent et retire-toi un tout petit peu. » C’est à dire « reste positif avec le message que tu as et patient par rapport au négatif »… Vous voyez. Qu’est-ce que ça veut dire « exile-toi » ? ça veut dire :Sois patient, prends de la distance par rapport à leurs attaques et trouve le refuge en Moi… . C’est à dire que c’est avec Moi que tu vas réussir à répondre… Le positif c’est de savoir où chercher la force. Et quand on dit « la hawala quwwate illa billah » c’est de comprendre « il n’y a de pouvoir et de puissance qu’en Dieu » ,c’est se protéger de l’aggression humaine et faire confiance au pouvoir divin.

"-Réponds de la meilleure des façons"

Et donc c’est un moment donné être positif en se disant « mais tout ça c’est pas… ça passera… ça passera comme c’est passé dans l’histoire, qu’on sera attaqué, qu’on sera insulté… » On prend de la distance. Et on prend de la hauteur. Si les gens pourraient s’attendre à ce que quand ils vous agressent vous allez leur faire comme ça, le geste du terroriste (il passe le doigt sur sa gorge - NDE), vous vous faites comme ça et comme ça (il trace une barre horizontale puis verticale, formant un "L" avec son doigt NDE). Je prends de la distance et de la hauteur. De la hauteur, je ne vais pas vous répondre. Je ne vais pas vous répondre et ça c’est ce qui nous est dit dans le Coran quand il est dit (El Furqan 25-63) cad on prend de la distance et même quand on va être attaqué, même cad ceux qui sont avec les serviteurs du Divin et bien ils marchent sur la terre avec légerté et quand on les agresse, quand ceux qui ne savent pas vont les agresser, et bien qu’est-ce qu’ils disent ? Ils disent «Paix »[1]. Alors ça c’est une… donc une démarche de distanciation, une démarche de patience et même une démarche (citation coranique). Cad : qu’est ce qui va se passer ? Réponds de la meilleure des façons. Mais pour répondre de la meilleure des façons, en face du négatif, il faut avoir du positif. Vous ne pouvez pas répondre de la meilleure des façons si le négatif répond au négatif. Comment on nourrit le positif ? Et bien c’est une vision qui doit être ce lien avec Dieu en se disant, ce qu’il veut lui, malgré tout ce que veulent les hommes, si nous sommes des agents de Bien dans la société et bien ça va se voir, et bien avec le temps... il faut du temps (...)

Temps instantané et déficit de mémoire

il y a deux problèmes avec la jeunesse d’aujourd’hui… La jeunesse d’aujourd’hui, elle est en face d’un temps instantané. Nous avons habitué nos jeunes à l’instantanéité. Tout va très très vite, internet ça va très vite, les informations ça va très vite. C’est l’ère de la rumeur et des complots et de ces… je veux dire de tout ce qui construit l’idée que ce que l’on a en face de nous c’est pas vraiment la réalité et qu’il y a des forces qui peuvent être derrière internet ou alors... (En) l’occurrence (...) dès qu’il se passe quelques chose, on n’a plus le temps de l’analyse… Plus vous savez vite ce qui se passe et qu’il se passe vite beaucoup de choses, moins vous avez le temps de l’analyse. Et donc vous êtes dans un temps instantané, donc vous n’avez plus de recul. Et notre jeunesse, on lui demande la réaction spontanée et pas le recul. Deuxième des choses qui manque à la jeunesse d’aujourd’hui, c’est que nous manquons de mémoire. Et la mémoire c’est ce qui nous permet d’être positif. Ce que je dis depuis longtemps, c’est que la présence musulmane en Europe et en Occident a traversé une révolution silencieuse. En l’espace de deux générations, nous avons fait et réussi des choses que vous ne pouvez même pas imaginer. On parle de la présence des musulmans en Suisse… Essayez de demander à ceux qui vivaient ici il y a 60 ans, essayez de demander c’était la communauté musulmane à Genève, ou comment elle était en Europe. C’était complètement différent, c’était une poignée de personnes qui priaient, c’était… dans des lieux vétustes et c’est comme ça partout, c’est vrai en France, c’est vrai en Allemagne, c’est vrai… Partout ! En l’espace de 50 ans… Et pourquoi les gens s’excitent autour de la présence musulmane aujourd’hui, pourquoi il y a cet élément négatif ? C’est parce que en fait, contrairement à ce que disent les politiques, c’est pas que ça marche pas, c’est que ça marche ! Mais ça marche pas dans le sens où ils auraient voulu. On a espéré que la présence musulmane avec le temps ferait que les musulmans seraient moins musulmans. Et il se trouve que les musulmans restent musulmans. Et non seulement ça, c’est pas les plus perdus des perdus qui reviennent à la religion, c’est les plus éduqués. Donc en fait deux choses auxquelles on ne s’attendait pas. On ne s’attendait pas à ce qu’ils restent religieux et on ne s’attendait à ce qu’il y ait plus d’éduation et plus de religion. Donc ça… c’était pas dans la plan, ça. Dans le plan c’est : installez-vous, on va s’occuper de vous. Et vous avez peut-être vue récemment, Bruckner intervenir dans les médias français en disant… en fait il nous reproche de leur permettre non pas de rester musulmans mais de se libérer du carcan. Et dans son idée se libérer du carcan c’est de se libérer de la foi et de la pratique, d’une certaine façon.

"On ne lance des pierres à un arbre que quand celui-ci porte ses fruits"

Donc, nous ce qui est important c’est le caractère positif, l’esprit positif. Et il faut deux choses, le lien vertical avec Dieu et le lien de la mémoire avec le temps qui passe, en se disant les choses avancent… contrairement à ce que… Parce que le discours… Vous connaissez le proverbe africain, souvenez-vous en, de ce proverbe africain. Si les gens s’excitent, c’est qu’il est en train de se passer quelque chose qu’ils ne prévoyaient pas : on ne lance des pierres à un arbre que quand celui-ci porte ses fruits. Dès qu’il y a quelque chose, la nouvelle visibilité des musulmans, on commence à les attaquer parce que on dit : il faut pas que ça marche ! Et on va se persuader que ça marche pas par un discours politique qui dit que ça marche pas, vous n’y arriverez pas, vous serez jamais comme nous… Or nous, on est nous et on est comme vous, on est chez nous. Donc le premier élément, c’est une démarche positive. C’est la meilleure réponse à l’agression et au climat négatif autour de nous. C’est la meilleure réponse (citation)… Belle patience. Nous on n’est pas pressés, on n’a pas des élections. On n’est ni pour ls prochaines élections, ni pour les médias. Les médias parlent de l’instant, les élections de trois ans, nous on parle de générations. Et notre génération, c’est d’être positifs par rapport à ça, en regardant le temps long et en s’en remettant à Dieu (citation)…

Le droit face au droit

C’est à dire… ça ne veut pas dire qu’il faut être passif, ça veut dire qu’il faut entrer dans ce débat-là de façon sereine. Sereine. Et quand (citation) c’est à dire « réponds de la meilleure façon" on t’insulte, tu souris, on te critique, tu réponds, et si on va à l’encontre de tes droits, et bien tu réponds de la meilleure façon, le droit face au droit. Ça ne veut pas dire qu’on se laisse faire, on ne se laisse jamais faire. Mais c’est comment faire, comment on intervient… ça c’est un premier élément, donc, réussir, à l’exemple de ce qu’on a vu du Prophète dès le départ, à la 4ème révélation, il lui dit « sois patient par rapport à ce qu’ils vont dire. Ils vont te rejeter. Les gens de chez toi ! Ils vont te dire, t’es plus un des nôtres ! » C’est ce qu’on nous dit à nous ! On est chez soi. On est Suisses, on a la nationalité on est nés ici et on nous dit : « t’es pas chez toi ! ». Et bien on y sera, par la pensée positive, la pensée confiante et la pensée patiente. Ça c’est un pemier élément. Et donc prise de distance et prise de hauteur. On ne va pas entrer dans tous les débats qu’ils nous présentent comme les seuls débats de la société.

Transcription et intertitres du Concierge

Notes

[1] "Les serviteurs du Tout Miséricordieux sont ceux qui marchent humblement sur terre, qui, lorsque les ignorants s'adressent à eux, disent: "Paix" "

jeudi 18 janvier 2018

Les neuneulogues sautent sur l'école

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Au sujet de Dynamiser les pratiques éducatives avec les neurosciences, Pascale Toscani (dir), Chronique sociale, 2017

Cet ouvrage est issu d'un symposium où des pratiques d'intégration des neurosciences à l'école ont été présentées, la plupart par des enseignants du secondaire. Dans son introduction, la coordinatrice de l'ouvrage Pascale Toscani, prend soin de souligner que ces enseignants ne sont pas des scientifiques spécialistes des neurosciences mais ont « transposé » ces « savoirs » dans des « pratiques ». Comme elle le souligne : « certains se lancent dans l'aventure après la lecture d'ouvrages scientifiques » et « leur démarche est basée au départ sur des intuitions de transfert ». Elle en reconnaît d'emblée la limite : « les travaux présentés ici n'ont pas la prétention d'être étayés par des preuves, au sens scientifique du terme » et « on pourrait peut-être leur reprocher une simplification des faits neuroscientifiques ». Mais l'essentiel est sans doute que « nous ne leur en tiendrons pas rigueur » et que « Tous les contributeurs de cet ouvrage sont dorénavant persuadés que cette démarche doit entrer à l'école ». Qu'importent les preuves, en effet, comme dit le poète « Faites semblant de croire et bientôt vous croirez »[1], et finalement si « sans le vouloir, l'école est un lieu qui favorise très fortement les neuromythes, c'est à dire qu'elle sursimplifie les résultats des recherches neuroscientifiques et établit en conséquence des protocoles au sein des classes, qui sont des raccourcis théoriques », il faudrait vraiment avoir l'esprit mal tourné pour craindre que les élèves fassent les frais d'expériences de MM. Jourdain des neurosciences, autrement-dit d'apprentis-sorciers, même si les « vendeurs de poudre de Perlimpimpin » du « neuromarketing » sont en embuscade (op.cit.)!

Le but recherché est de faire travailler ensemble des spécialistes universitaires du développement neuronal et des enseignants spécialistes du « développement des fonctions cognitives ». Pour y parvenir, « il est indispensable que des liens internationaux se tissent entre les universités », proclame sans le moindre argument notre auteure, ajoutant : « Ainsi pourra se développer cette discipline non encore académique que nous appellerons 'les neurosciences de l'éducation' ». On voit que l'enjeu social et institutionnel pour les promoteurs d'une nouvelle « discipline académique » en termes de postes et de crédits, n'est jamais loin...

Nous avons retenu deux articles particulièrement significatifs dans le premier tiers[2] de l'ouvrage.

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1) Eureka ! La science du cerveau permet de changer fondamentalement l'organisation de l'ordre scolaire !

Le premier nous raconte une expérience dans un collège, la mise en place d'un projet pédagogique autour des neurosciences, visant à lutter contre les difficultés scolaires, telles qu'elles sont couramment identifiées : problèmes de concentration et d'attention, défaut d'éducation parentale, classes trop chargées, programmes inadaptés, fatalisme des élèves face à leur orientation et leurs résultats, méthodes de travail inappropriées, gestion des émotions et du stress.

Pour lutter contre le « fatalisme », l'atelier d'initiation aux neurosciences mis en place a permis que les élèves réalisent que leur cerveau évoluera tout au long de la vie et que rien n'est jamais perdu et que « tout ne se joue pas avant six ans ». Puis il s'est centré sur la notion d'intelligences multiples, permettant aux enfants de reprendre confiance en eux-mêmes.

Sur la base du « rôle des systèmes nerveux sympathique et parasympathique » on a mis « en évidence le rôle positif que peuvent jouer des exercices respiratoires sur le stress » : « à l'issue de trois semaines d'exercices respiratoires (à raison de deux fois par jour durant 5mn), 96% des élèves se déclarent favorables à la pratique de cet exercice avant un devoir ».

Ici le lecteur mal intentionné se dit que, à défaut de neurosciences, un peu de Taï Chi suffirait certainement, même sans justifications théoriques... Et partant de là, on découvre ce que l'article cache en creux et qui explique le succès de l'expérience. Résumons le dispostif :

les enseignants découvrent la matière presque en même temps que leurs élèves, il y a donc co-construction sans que le statut de prof omniscient n'entrave la réflexion des élèves ;

les enseignants s'engagent à suivre la même classe pendant deux ans ;

les ateliers sont effectués sur les heures de cours, 2 à 5h semaine prises sur les différents cours (qui en sont donc réduits d'autant);

les enseignants interviennent en binôme voire en trinôme dans ces ateliers (trois profs en classe, le luxe total!) ;

Ils travaillent en commun et ont du temps dégagé pour cela ;

les ateliers de neurosciences ne font pas l'objet d'évaluation notée pour les élèves (Bingo!) ;

les parents sont associés.

Dans de telles conditions on ne s'étonnera pas de la satisfaction des élèves et des enseignants. Ainsi les premiers déclarent-ils des choses bien étranges telles que : « envie d'y aller », « j'aime mieux l'école », « on voit les profs autrement, en positif », « ils ont l'air gentils ».

Mais est-ce là une victoire neuroscientifique ou la simple suspension temporaire des principales tares institutionnelles du système éducatif ?

2) Enseigner des erreurs scientifiques grâce à la neurobiologie...

Un autre article retient l'attention. Il porte sur le traitement de l'erreur en sciences par le recours à des « cartes mentales ». Un professeur de biologie a en effet identifié un problème récurrent de ses élèves « la confusion entre paires de chromosomes et chromosomes dupliqués, la difficulté de représenter des chromosomes sous la forme simple ou dupliquée ainsi que la difficulté de comprendre le concept d'allèle et de les placer correctement sur les chromosomes ». Ce problème d'acquisition des connaissances de base sur le chromosome entraîne des difficultés l'année suivante à maîtriser la mitose et la méiose.

Le problème est que ce professeur mélange tout. Alors qu'il était de tradition d'étudier le patrimoine génétique et les chromosomes avant la mitose (où les chromosomes se dupliquent) notre professeur a fait une « analyse didactique » qui « nous amène à proposer » (...) de faire l'impasse sur les chromosomes, pour étudier directement le concept opérationnel pour cette résolution qui est celui du gène ». Il n'est pas certain que « faire l'impasse sur les chromosomes » soit la meilleure façon de permettre l'assimilation des connaissances de base sur le chromosome ! On passe donc directement des caractères héréditaires à l'ADN, et cela grâce à l' « alerte mentale n°1 » (sic) : « Alerte 1 : nous n'observons pas de chromosomes maintenant, cette observation à ce stade de nos connaissances pourrait nous induire en erreur ». Rappelons qu'historiquement, c'est à dire aussi scientifiquement, la génétique a pu se passer de la connaissance de l'ADN, découvert bien plus tard, qui se situe à un autre niveau logique et qu'on ne saurait transmettre la démarche scientifique en partant de ses résultats les plus avancés exposés de façon théorique pour remonter artificiellement les étapes chronologiques et conceptuelles (et leurs applications pratiques) en mode « retour vers le passé ». Par ailleurs, il n'est pas étonnant, « didactiquement » que brûler l'étape de l'observation des chromosomes à l'état stable, pour partir de l'état instable de leur duplication amène à « la confusion entre paires de chromosomes et chromosomes dupliqués » !

De plus en plus délirant : juste après l'alerte n°1, « nous passons ensuite à l'étude de la transmission de l'information génétique des parents aux enfants », c'est à dire à la reproduction sexuée... reproduction sexuée passant par la production de cellules haploïdes (gamètes) ! On comprend que l'élève n'y comprenne plus rien puisqu'on confond des processus ou dans un cas les paires de chromosomes sont dupliquées (mitose) et dans l'autre les paires sont séparées !

Pour s'y retrouver, heureusement il y a « deux cartes alertes » !

« carte 1 : attention lorsque j'observe un caryotype, j'observe des chromosomes dupliqués, donc porteurs des mêmes allèles ».

Prenons un définition du caryotype : « Le caryotype (ou caryogramme) est l'arrangement standard de l'ensemble des chromosomes d'une cellule, à partir d'une prise de vue microscopique. Les chromosomes sont photographiés et disposés selon un format standard : par paire et classés par taille, et par position du centromère. » (wikipedia).

Comme on n'a plus le droit d'observer les chromosomes quand c'était le temps de le faire, on passe directement à l'observation du classement des chromosomes en caryotype sans savoir comment cette représentation a été construite...

Et un caryotype, ce ne sont pas des « chromosomes dupliqués », désolé. Ce sont des paires de chromosomes.

Bis repetita : on comprend mieux « la confusion entre paires de chromosomes et chromosomes dupliqués » puisque la confusion est dans le cours du prof et dans sa « carte mentale » !

On continue ?

« donc porteurs des mêmes allèles » : ben non, un caryotype ce sont des paires de chromosomes porteurs de différents allèles, justement !

On pourrait continuer ainsi, mais lorsqu'on s'approche ainsi de « Hauteurs béantes »(Zinoviev) la sensation de vertige pousse à s'en éloigner.

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On dira juste que sur les 7 connaissances de base sur le chromosome que le « neuneulogue » se propose de faire rentrer dans le crâne des élèves à coups de « cartes mentales » et d'envois d' « inputs », 5 sont ouvertement fausses ou gravement confuses (on apprend au passage que les chromosomes ont... un sexe!!!).

Heureusement, l'enseignement par chocs électriques de « 2+2=5 » est encore (provisoirement?) interdit...

Comme l'écrit dans son introduction Pascale Toscani : « Aidons (les enseignants) à comprendre les enjeux de la rigueur méthodologique, qui passe par une connaissance précise des concepts et de ce qu'ils recouvrent » ! Et encore  « Nous pourrions d'ailleurs faire le parallèle entre conquête spatiale, la « conquête du cerveau » au service du décryptage neural, et la conquête du décryptage du génome ; nous sommes là au cœur de bien belles aventures scientifiques et humaines ».

Un livre éminemment relu et corrigé puisque : « Je félicite tous les professionnels qui ont accepté de proposer leur travail dans cet ouvrage. Ils ont corrigé plusieurs fois leur texte, conscients des erreurs méthodologiques qui persistaient. Ils sont des pionniers de cette collaboration université/établissement scolaire ou de soin. »

Dans l'espace de la collaboration université/établissement scolaire, personne ne vous entend crier...

Benoît EUGENE

Ancien co-responsable des sciences sociales aux éditions Agone

Notes

[1] "Faites semblant de croire et bientôt vous croirez" doit se lire ainsi : N'ayant pas de problème avec Dieu, on traduira Dieu par neurobiologie, .psycho, pédagogie etc. dans cette belle chanson

[2] Ceci est un compte-rendu d'ouvrage devant être réalisé en "trinôme" mais sous forme individualisée pour des raisons de "quotation"! Il n'est pas prévu dans les consignes que ce compte-rendu soit "critique". Pour des raisons d'hygiène mentale (sans attendus neuroscientifiques superflus), il est proposé ici au public avant même d'avoir été remis...

mercredi 17 janvier 2018

Charlie Hebdo, trois ans après...

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Le Musée de l'Europe renvoie à ses archives, trois ans après, d'un événement qui, comme le 11 septembre, nous fit basculer dans un autre monde.

A l'essentiel : La critique petite-bourgeoise de la religion est-elle rationnelle ?

Les archives non triées par le mot-clé "Charlie"

Et une prise de position politique qu'il aurait sans doute, fallu écouter...

Et au fait, le pognon, ils en ont fait quoi, Charlie Hebdo ? (Une question powered par Le Concierge)

lundi 20 novembre 2017

Transmission du savoir & possession physique

Par les temps d'Inquisition qui courent, beaucoup de grand(e)s professeurs (-euses) consacré(e)s rasent les murs. Sans compter les plus sophistes qui se cachent derrière la deuxième pierre qu'ils/elles jettent quand la première est souvent jetée par leurs disciples éconduit(e)s... De qui se moquent les Tartuffes, vraiment, qui croient-ils/elles tromper ? Il y a 10 ans, la Revue Agone, Canal Historique, publiait ce texte de Tassadit Yacine, sous le titre "Servir les hommes ou L’art de la domination déniée", qui ouvrira peut-être les yeux des profanes et non initié(e)s qui se font "mettre l'Est en Ouest" par les prêches des ligues de vertu, qui sont en général pourtant bien placé(e)s pour savoir à quoi s'en tenir, même quand ils/elles font des selfies sur la dépouille mortelle de Françoise Héritier, à laquelle, ils/elles prouvent abondamment n'avoir rien compris - faute souvent d'avoir fait l'effort de la lire, comme il va de soi pour tout candidat à l'agrégation qui veut avoir une chance d'obtenir son concours... (Le Concierge)

Ce n’est pas parce que le prophète (y compris le Bouddha) aime avoir à ses pieds des femmes d’esprit et les utiliser comme propagandistes qu’il se préoccupe de la position qui revient à leur sexe.

Max Weber, Sociologie de la religion

Incline-toi devant ton maître comme si c’était un prophète.

Proverbe irakien

Dans une société traditionnelle comme la Kabylie, il apparaît clairement que les tâches sont assignées en fonction des sexes : les petits travaux (ou perçus comme tels) sont le fait des femmes (transport de l’eau, du bois, jardinage, tissage, ramassage du fumier, etc.) ; par opposition aux travaux des hommes (lourds, importants et surtout visibles). On peut montrer que cette division sexuelle du travail résulte d’une culture faite corps, tant chez les hommes que chez les femmes. L’un des effets de la socialisation est en effet de rendre naturelle la soumission, aussi bien au regard de ceux qui l’imposent que de celles qui la subissent[1]. Le corps dans sa fonction biologique sert d’instrument à l’exercice du pouvoir[2], le sexe masculin étant perçu comme actif ; par opposition au sexe féminin, mis en arrière, caché, et perçu comme passif. Cette vision du monde explique pourquoi les garçons sont éduqués dans le sens de l’action et de l’initiative, tandis que les filles sont invitées à y renoncer.

Cette division du travail est loin d’être spécifique aux univers traditionnels. Au sein du champ de la culture et des savoirs légitimes, le masculin s’octroie le monopole de ce qui est inhérent à l’intellect, à la réflexion, jusqu’à croire (et faire croire) qu’il représente une super-puissance, comparable à une divinité sur terre, par opposition à l’élément féminin, renvoyé au monde de la pratique et des tâches peu valorisées.

Notes

[1] Lire Pierre Bourdieu, Le Sens pratique, Minuit, 1980, p. 354 et 358.

[2] Lire Françoise Héritier, Masculin / féminin : la pensée de la différence, Odile Jacob, 1996.

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