Musée de l'Europe et de l'Afrique

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samedi 22 avril 2017

Il y a neuf ans. A propos de la "renaissance" de Coluche

Il y a neuf ans, à l'occasion de la diffusion d'un documentaire sur Coluche et l'élection présidentielle, nous avions publié sur le blog des éditions Agone (Canal historique) ces quelques lignes de Pierre Bourdieu et de Guy Hocquengem sur la candidature Coluche. C'est celles que nous avions en tête en décrivant la candidature de "l'homme dont il ne faut pas dire le nom" comme celle d'un "Mamlouk héritier de Coluche"...Merci à Bastien Balthazar du groupe FB Michel Coluchi d'avoir percuté et de m'avoir envoyé le lien vers le documentaire cité

Le Concierge

Coluche3.png "Ils veulent gagner les élections. Moi je préférerais que ce soient les Français qui gagnent les élections". Cliquer sur l'image pour voir le documentaire.

Peu de temps avant la sortie au cinéma de Coluche, l'histoire d'un mec, France 2 diffusait un portrait de l'artiste dans son programme « Un homme un destin ». On y apprenait surtout qu'à un certain moment de sa (fausse) campagne électorale - précisément quand la vraie commença -, Coluche se serait soudain « pris au sérieux », aurait soudain « cessé d'être drôle »... Ce commentaire émanait d'un certain nombre de personnalités, toutes présentées comme des « amis de Coluche » : tels le publicitaire Jacques Séguéla et le cinéaste Romain Goupil, appelés à prospérer sous le règne mitterrandien alors que leur "ami" sombrait dans la drogue et les classes populaires dans la misère. « Saint Coluche » se réincarna en champion consensuel du caritatif, à travers les restos du coeur, palliant ainsi de façon dépolitisée les conséquences les plus visibles des politiques menées à partir de 1983... Si le documentaire parle des pressions directes exercées sur Coluche pour qu'il cesse de troubler le jeu politique, il ne dit rien des pressions de ses "amis" qui tous profitèrent du nouveau règne. N'empêche que ce document de propagande disait qu'en effet un clown avait bien été assassiné...

Remarques du sociologue Pierre Bourdieu (1999)

Sur l'usage que certains hommes politiques font de l'accusation d'irresponsabilité lancée contre les profanes qui veulent se mêler de la politique : supportant mal l'intrusion des profanes dans le cercle sacré des politiques, ils les rappellent à l'ordre comme les clercs rappelaient les laïcs à leur illégitimité. Par exemple, au moment de la Réforme, un des problèmes venait de ce que les femmes voulaient dire la messe ou donner l'extrême-onction. Les clercs défendaient ce que Max Weber appelle leur « monopole de la manipulation légitime des biens de salut » et dénonçaient l'exercice illégal de la religion. Quand on dit à un simple citoyen qu'il est irresponsable politiquement, on l'accuse d'exercice illégal de la politique. Une des vertus de ces irresponsables - dont je suis - est de faire apparaître un présupposé tacite de l'ordre politique, à savoir que les profanes en sont exclus. La candidature de Coluche fut l'un de ces actes irresponsables. Je rappelle que Coluche n'était pas vraiment candidat mais se disait candidat à la candidature pour rappeler que n'importe qui pouvait être candidat. Tout le champ médiatico-politique s'était mobilisé, par-delà toutes les différences, pour condamner cette barbarie radicale qui consistait à mettre en question le présupposé fondamental, à savoir que seuls les politiques peuvent parler politique. Seuls les politiques ont compétence (c'est un mot très important, à la fois technique et juridique) pour parler de politique. Il leur appartient de parler de politique. La politique leur appartient. Voilà une proposition tacite qui est inscrite dans l'existence du champ politique.

—— Extrait d'une conférence parue sous le titre « Le champ politique » dans Propos sur le champ politique (Presses universitaires de Lyon, 2000), réédité in Pierre Bourdieu, Interventions, 1961-2001. Science sociale & action politique, textes choisis et présentés par Franck Poupeau et Thierry Discepolo, Agone, 2002, p. 163.

Saint Coluche selon Guy Hocquenghem (1986)

Passons des larmes de glycérine au rire du sergent. « Saint Coluche » : ainsi t'a nommé, en une, Libération, pour ta charité auto-publicitaire. Je t'ai entendu expliquer le sens de ta campagne bouffe-pour-tous : il est temps de s'occuper de la France, et que le tiers-monde se prenne en main tout seul. Et puis, la bouffe, c'est bien français. Finissons donc avec toi, Coluche, qui es au rire ce que Chéreau est aux pleurs, une canaille politicienne rouée qui joue les apolitiques.

« Le Pen est français comme moi », assura l'ancien candidat gauchiste à l'élection présidentielle, pour qui signèrent Cavanna et Deleuze, Libération, Le Dantec, Guattari et tant d'autres, aujourd'hui cohabitationniste à tout crin. En 1981, le « candidat des minorités » préparait simplement le disque et la tournée d'un métier qu'il avait juré craché d'abandonner ; aujourd'hui la faim fait vendre radio- et télé-Coluche. « Ni de gauche ni de droite, mais de France. » Ayant fait le tour complet de l'anti-parlementarisme, l'ancien anarchiste a viré au tricolore. Car l'ambition politique, désirable uniquement pour l'artiste qui se méprise lui-même, est ta seule constante. Tu confiais dernièrement au Journal du Dimanche : « J'ai dîné avec des mecs importants du gouvernement. Ils faisaient du Coluche. Même moi ça m'a surpris. » Devenu agent électoral, à Lille, tu t'empiffrais de caviar et langouste avec Fabius et Mitterrand. Oui, tous les gouvernements font du Coluche ; ils trahissent ceux qui leur ont fait confiance, se vendent au plus offrant, renient leurs origines, tapent sur les faibles et encensent les puissants, font la charité en public. Réciproquement, Coluche, petit État dans l'État, ne fait pas de la variété, il fait du gouvernement.

Mais comment s'étonner des ravages chez les comiques comme chez les tragiques, les intellos comme les plasticiens, du culte de la canaille politicienne et de la fascination pour la puissance et l'autorité ? Ces vices, en effet, sont « de France », et non de droite ou de gauche, médiatiques ou cultureux. « Consensus politique, consensus médiatique », titre Serge July à propos de l'opération Coluche - July qui est très fort pour décréter sur le ton du constat les consensus obligatoires. Mais alors, qui est l'ennemi, si tout le monde est d'accord ? C'est Mourousi, dans Libé, qui l'explique, toujours à propos des « restaurants du cœur » de Coluche (mais cela s'applique au déluge de charité officielle récemment promu) : « Les scribouillards de la culture », explique-t-il, désignant l'intellectuel ancien modèle, type Sartre, « eux, sont toujours présents dans des opérations contre quelque chose. ... Moi, je ne veux participer qu'à des initiatives pour quelque chose. ... Ça peut être aussi bien l'école libre à Versailles que Touche pas à mon pote. » Grande réconciliation de la charité laïque et des curés, de l'anti-racisme officiel et du néo-racisme poujadisant, le coluchisme, lui aussi, est op-ti-mi-sant. Silence, les esprits critiques ! Le consensus de l'État-Coluche ne relève plus de la scène, mais de la chasse aux sorcières.

Ainsi vont nos amuseurs publics et nos tragédiens officiels ; la fascination pour l'autorité, qui fait du clown un quasi-gouvernant (voir Coluche à la télé avec les ministres et leaders de l'opposition) et de l'artiste un haut administrateur, est le propre de notre pays. Même la littérature - autorité du critique, de l'École - est un cliquetis d'affrontements politiciens, où l'on n'entend que le crissement aigre des censures et les applaudissements sur commande. La reconnaissance officielle, la déclaration d'utilité publique, la croisade para-gouvernementale, les académies et les jurys, les salons et contre-salons, tout l'appareil de l'État-culture, de l'État-charité, de l'État-médias, des cénacles et des cliques, tient lieu d'importance artistique. En France, les gens de culture ne sont jamais loin du merdier politicien, du pot de chambre de leurs maîtres. Littérature et culture paranoïaques, rêves de pouvoir mégalomaniaques, ces caractéristiques bien françaises, notre génération les a portées au point d'incandescence.

Minuscules coups d'État qui ont la méchanceté des grands, le ridicule en plus, les révolutions culturelles françaises font se succéder, en littérature, en théâtre, en philosophie et même dans le monde des « variétés », des baudruches autoritaires. Finalement, camarades artistes, un ruban rouge à la boutonnière paiera cette agitation permanente au service du pouvoir. Vos frustrations d'ex-gauchistes sevrés de révolution ne pouvaient connaître qu'un exutoire : le partage des postes, l'intégration aux cercles de la puissance publique, l'entrée des artistes renégats de l'art dans le club très fermé des gouvernants et des manipulateurs despotiques. Tout comme, dit-on, on ne croit pas en Dieu au Vatican, l'endroit de France où on croit le moins à l'art est ce monde des artistes stipendiés, politiciens longtemps refoulés, issus de Mai 68, qui ne croient qu'au Pouvoir, jamais à l'Imagination.

—— Extrait de Guy Hocquenghem, Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary, Agone, 2003, p. 156-158.

mercredi 22 mars 2017

Il y a 3 ans : Fascism Inc.

FascismINC.jpg Cliquer sur l'image pour voir le film (activer les sous-titres en français)

Brèves histoires inconnues du passé, du présent et du futur du fascisme et de sa relation avec les intérêts économiques de chaque époque. Nous voyagerons de l’Italie de Mussolini à la Grèce pendant l’occupation nazie, la guerre civile et la dictature; et de l’Allemagne de Hitler au fascisme moderne en Grèce et en Europe.

Un film de Aris Chatzistefanou, Infowar Productions, 2014.

Le film est également téléchargeable gratuitement pour des projections, ici

Auteur également de : Catastroïka (2013) (à télécharger au format projection ici et à voir sur youtube)

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CATASTROIKA analyse les conséquences de la liquidation totale de la Grèce.Révisant des exemples de privatisations dans des pays développées, CATASTROIKA essaie de prévoir ce qui va se passer si le même modèle s΄applique à un pays sous surveillance économique

et

Debtocracy (2011) (à télécharger au format projection ici et à voir sur youtube)

Debtocracy.jpg

Debtocracy est un documentaire produit pour la première fois en Grèce par le public. Le film analyse les causes de la crise de la dette et propose des solutions jusqu’ici ignorées par le gouvernement et les médias. Aris Chatzistefanou et Katerina Kitidi interviewent des économistes, des journalistes et des intellectuels du monde entier, qui expliquent les étapes d’un processus qui a entrainé la Grèce dans la gouvernance par la dette. Le documentaire propose de suivre les expériences de pays comme l’Équateur qui a créé une commission d’audit de la dette.

Ces films constituent un travail militant mené quasiment en temps réel grâce à des souscriptions. Il est tout à fait inconséquent que les différentes "Nuits debout" ne les mettent pas au programme de leurs projections. L'histoire et le travail des militants, des chercheurs, et la résistance n'ont pas commencé un 31 mars, du passé, donc des causes, faisant table rase... (Note du Concierge)

lundi 12 décembre 2016

30 bonnes raisons de sortir de l'Europe

delorme.jpg

« Un carcan ne se réforme pas ; un carcan on le brise ou on y crève »

La critique de l’Union européenne revient depuis ces derniers mois dans l’actualité éditoriale (beaucoup plus que dans les primaires politiques!), faisant un contre-feu bienvenu à la propagande européiste qui n’a à la bouche que le mot de « populisme » lorsque, scrutin après scrutin, les populations soumises à la torture économique (quand ce n’est pas l’extermination, selon la position de classe et... l’appartenance nationale) crient leur révolte. Il existe cependant deux types de livres, lesquels peuvent se retrouver assez largement sur une critique radicale de la « malfaçon » européenne, pour en tirer étrangement des conclusions radicalement opposées. Longtemps, en effet, si on excepte l’époque bénie de la campagne référendaire de 2005 (on est loin d’être certains que si l’équivalent devait survenir les désormais « altermondialistes » seraient aujourd’hui dans le même camp), la critique de l’UE visait essentiellement à reconnaître des « dysfonctionnements » (si peu...) pour invoquer soit « plus d’Europe », soit une « autre Europe ». Dans ce registre un nouveau type de livres est apparu, une critique beaucoup plus radicale, au sens des « racines », plus structurelle, une critique parfois très bien argumentée et convaincante mais qui, curieusement, débouche sur les mêmes préconisations, « plus d’Europe » ou « une autre Europe ». Il s’agit d’ailleurs bien souvent de s’approprier des travaux faits par d’autres pour... en changer la conclusion ! Ce qui a le bon goût de réconcilier l’inconciliable (« les deux gauches » au sens électoraliste du terme) et pour les auteurs, la vertu critique éventuellement « indignée » et... la soumission, garante de la préservation d’une certaine place au sein du « cercle de la raison »... opportuniste. Le livre d’Olivier Delorme, « 30 bonne raisons de sortir de l’Europe » qui vient de paraître (décembre 2016) aux éditions H&O n’appartient pas à cette catégorie. Ces 30 bonnes raisons, loin de l’abécédaire, sont en fait 30 chapitres faciles à lire qui lapident les mythes de la propagande, historiquement, économiquement et politiquement, pour déboucher sur un pressant appel, avant toutes autres choses possibles par ailleurs à l’organisation des forces permettant une sortie du « carcan européen » (l’auteur reprend le titre de l’excellent ouvrage d’Annie Lacroix-Riz) qui serait aussi une façon de ne pas être entraînés dans son éclatement probable et le chaos qui en résulterait (« Gouverner, c’est prévoir », le moins qu’on puisse dire c’est que ça ne prévoit plus beaucoup !). Il articule ainsi un idéal politique, ancré dans une histoire nationale perçue comme un processus cumulatif (séparation des pouvoirs, démocratie, sécurité sociale etc.) et un pragmatisme non moins politique face au « trou noir » économique et politique européen (pour reprendre ici une expression d’Emmanuel Todd).

Contre le "Roman européen"

Olivier Delorme n’a pas peur des foudres européistes puisqu’il aborde tant la nécessité de réhabiliter le cadre mental, politique, économique et social de la nation, que les impérialismes américain et allemand qui s’affrontent de plus en plus sur le continent depuis que le premier, architecte en chef de la construction européenne se voit concurrencé par une Allemagne réunifiée ayant imposé sa monnaie et s’étant imposée par sa monnaie. Le Musée de l’Europe, non plus[1]. Car, paradoxalement, ou plutôt ceci expliquant cela, c’est au moment où ces deux nations se font de plus en plus impérialistes en Europe même, qu’il est de bon ton à « gauche » non pas tant de critiquer la nation, ce qui est sain (mais encore faudrait-il la critiquer partout, et particulièrement celles qui s’affirment au-delà de leurs frontières, ce qui reste bien sûr le cas de la France mais de plus en plus comme supplétif) mais d’interdire toute perspective historique, politique – et futuriste !- à son sujet, l’abandonnant, comme la question de l’euro et de l’UE, aux démagogues de droite de tout poil... qui l’utilisent pour faire passer la pilule de l’abandon, en pratique, de la souveraineté en agitant de purs symboles, en général belliqueux et racistes. On redoute l’effet de cette propagande sur son public-cible, mais il faut bien constater qu’elle est d’une efficacité « radicale » sur une certaine gauche dont les cris d’orfraie attestent qu’elle n’en connaît plus aucune autre définition que celle des démagogues de droite (parmi lesquels on inclut bien évidemment Manuel Valls), dont elle valide ainsi consciencieusement la propagande, contribuant à laver le cerveau de ses concitoyens. Mais revenons à notre auteur.

Au nombre des secrets de polichinelle qu’on est tenu d’éviter d’aborder dans la bonne société, éventuellement « progressiste », comptent les origines sulfureuses de cette Europe, avec une certaine continuité technocratique entre ce projet américain (puisque c’en est un) concrétisé dans l’après-guerre et le projet d’Europe allemande dans lequel une partie des élites, non moins technocratiques (on pourrait ici citer Paxton sur le rôle du courant technocratique né dans les années 30 autour d’Emmanuel Mounier et de son rôle dans la Collaboration économique), ont fait leurs premières armes « européennes » aux alentours de 40-44. Et le fait que ce projet est indissociable d’un autre traité, celui de l’OTAN.

Car si le « roman national » a pour certains mauvaise presse, soit par l’aspect « roman » soit par l’aspect « national » soit les deux, la polémique est bien faite pour cacher que le « roman européen » lui ne pose problème à personne, aussi grossier soit-il ! L’Europe, c’est la paix, l’Europe est un surcroît de puissance, Pères Fondateurs, couple franco-allemand, Parlement européen etc. autant de mythes qu’il est sans doute plus utile de « déconstruire » que ceux de l’histoire nationale (on n’en est quand même plus aux beaux jours de l’école de Jules Ferry!), par les temps qui courent, pour substituer à « ce que l’Europe n’est pas » « ce que l’Europe est en réalité », pour reprendre les intitulés des deux premières parties de cet ouvrage.

Le point d'aboutissement d'une histoire

Véritable manuel de résistance aux litanies de la propagande, politique, médiatique et demi-savante, ce manuel d’éducation populaire est nourri d’une sainte colère, finalement peu partagée, au-delà de quelques exercices convenus « d’indignation », par un certain internationalisme dont on doit bien se demander si, tout préoccupé de stigmatiser la nation sur la base de vagues souvenirs scolaires, il ne voit pas sa destruction, certes un peu brutale, en Grèce, comme un simple mauvais moment à passer, ou une erreur manifeste. Bon connaisseur de ce pays et historien des Balkans, Olivier Delorme n’a jamais quitté des yeux le « laboratoire grec », ce qui est loin d’être le cas de tous ceux qui ont vécu une grande aventure romantique de triomphe de la gauche avec Syriza et se bouchent désormais les oreilles pour ne pas entendre les râles d’un peuple que les institutions européennes assassinent et dépouillent « en notre nom ». Pour ne pas tuer la croyance en une alternative de gauche alors même que la stratégie de Podemos s’est également avérée un échec en voulant concilier l’inconciliable - ou en se donnant le temps que les sièges du parti de gauche se libèrent pour que « rien ne change »  ? Ce sont des questions que le Musée se pose de plus en plus en ces temps de campagne électorale car nous partageons, et elle nous coupe en fait le souffle, cette interrogation d’Olivier Delorme : « Comment peut-on... parler de l’UE et de sa réelle nature sans regarder s’actualiser sans frein son ubris sur ce petit pays méditerranéen ? ».

Toujours est-il que la « stratégie du choc » semble produire ses effets et paralyser les esprits les empêchant de reconnaître que la Grèce constitue une sorte de point d’aboutissement et non une « déviation ». Comme l’écrit l’auteur sur la base de sa démonstration historique « l’UE n’est que le développement logique et l’aboutissement d’un projet conçu par les Saint Pères fondateurs (sur lesquels vous saurez tout en lisant ce livre, notamment de leurs rapports avec les États-Unis, les « forces cléricales les plus réactionnaires », les « patrons de la finance et de l’industrie qui ont souvent soutenu les régimes totalitaires ou collaboré avec eux, et qui ont tiré profit de l’intégration économique du reich allemand étendu aux dimensions du continent » NDE ) pour servir exactement ce à quoi il sert aujourd’hui. »

Neutraliser la démocratie parlementaire et constitutionnaliser l'ordo-libéralisme

Il est exact que ceux qui alertaient sur la nature profonde de cette Europe, renouvelant les critiques du PCF que son effacement et sa social-démocratisation a fini par transformer en europhile, au tournant des années 2000 ne pensaient pas voir leurs pires cauchemars se réaliser. Pierre Bourdieu, qui n’a pas eu le temps de voir se vérifier ses sombres anticipations, insistait sur des « politiques à effet retard », rendant la lutte difficile puisqu’on n’en voyait pas encore les effets, lointain écho à Jean Monnet dont l’auteur résume ainsi la méthode : « créer une multitude de faits accomplis dont les citoyens ne doivent pas pouvoir distinguer la logique ni le but, faute de quoi ils y feraient obstacle. »

Et à mesure que les citoyens font « obstacle », les coups d’État se multiplient, d’autant plus que la multitude de « faits accomplis » a fini par atteindre la masse critique permettant au couple Commission européenne-BCE de mettre au moins les petits États à genou, avec la complicité des grands. Ces coups d’État sont inscrits à la fois dans une utopie fédéraliste (impossible à réaliser) qui nécessite de détruire les institutions démocratiques nationales et « l’ordolibéralisme » qui vise à mettre l’économie sous le contrôle de « lois naturelles » - qui ont sacrément besoin d’être légiférées ! : « le cadre européen dans lequel s’exerce ce que l’on continue à appeler démocratie a pour fonction essentielle de neutraliser la démocratie ».

De ce point de vue là, l’euro est une arme fatale. Et pas seulement parce qu’il est dans les mains de la BCE, fondée de pouvoir du « Parlement des investisseurs » comme dirait Chomsky, qui l’utilise effectivement comme une arme, de façon extraordinairement agressive, comme on l’a vu en Grèce et à Chypre. Mais aussi parce que c’est une arme de destruction massive des économies, « l’euro n’est pas européen » : « Car si le mensonge fondateur de l’Europe fut de prétendre qu’on se mettait à plusieurs pour être plus forts, alors qu’on privait les peuples de la maîtrise de leur destin, le mensonge fondateur de l’euro fut d’affirmer qu’on créait une monnaie européenne alors qu’on dessaisissait ces peuples de leur souveraineté monétaire – instrument essentiel de leur liberté – au profit d’une monnaie allemande. » Non seulement parce qu’elle aboutit à la surévaluation insoutenable de la monnaie des États moins compétitifs que l’économie la plus puissante d’Europe, c’est à dire à la destruction/colonisation de leurs économies - et on entend par là non pas seulement leur compétitivité internationale mais bien leur capacité de production pour satisfaire des besoins intérieurs, et toutes les relations sociales qui y sont liées, concurrencée par l’étranger, désormais « européen » qui ne veut rien de moins que son anéantissement comme naguère la capacité productive de la RDA - mais aussi parce qu’il s’agit d’une construction idéologique, d’une idole, d’un « Dieu maléfique » dirait Emmanuel Todd (« une prophétie de malheur » pour ses fidèles, dirait Max Weber ? ») : en effet, « l’euro n’est pas une monnaie, c’est un carcan idéologique ».

Et nous souffrons à des degrés divers - en fonction de la position dans les rapports de production et de la nationalité, il signifie éventuellement et plus souvent et massivement que l’on veut bien le voir la mort – et absurdement depuis la mise en place de cette idéologie monétaire mortifère qui fait en outre revenir les années 30 comme une farce, économiquement, politiquement mais aussi militairement. Une farce dont on ne sait où elle va s’arrêter et quelles désolations elle va encore semer. C’est sans doute là le chapitre central du livre qui en seulement huit pages limpides, permet de faire comprendre la source du Mal et de son accentuation incessante par des comptables déments avec le lâche assentiment d’élites politiques, particulièrement françaises, complices de cet « impérialisme par défaut qui ne s’impose qu’à cause de la fascination, de l’aveuglement et de la veulerie de ceux qui devraient y résister ». Une chose est sûre en tous cas, les États qui ont refusé l’euro se portent beaucoup mieux ! Car oui, « It’s economics, idiot ! ». Mais c’est aussi la politique, car entrer dans l’euro c’est se soumettre à des règles de plus en plus absurdes et anti-économiques, dont le seul but, qui n’est pas rien, devient en fait de détruire les conquêtes inscrites dans l’État social, « construit dans le cadre national après 1945 (qui en) assurant à tous une sécurité minimale en permettant une répartition des richesses la moins inégalitaire que l’homme ait jamais connue dans son histoire, a bien plus contribué à la paix que l’Europe ».

Les ambiguïtés de "la gauche de la gauche"

Si la tragédie grecque peut servir à l’histoire de l’Europe, c’est peut-être d’en finir avec le mythe européiste, car il est devenu on ne peut plus clair que le projet de construction est un projet de destruction des « droits les plus sacrés du peuple » ce que seule la gauche de gauche portugaise semble désormais assumer clairement. Et si on fait le tour des « présidentiables » en France, qui au moins peuvent générer la croyance qu’ils pourraient être élus pour faire une politique de gauche, le moins qu’on puisse dire c’est qu’à ce jour le seul qualifié sous ce critère est loin d’être particulièrement hardi sur la question européenne.

« La réalité, c’est qu’en éludant le débat essentiel par des formules habiles et des ambiguïtés, on est inaudible. La réalité, c’est qu’il n’y a rien à négocier dans le cadre de l’euro et de l’UE et que si l’on veut refaire de la politique en Europe aujourd’hui – hors celle du chien crevé au fil de l’eau – il faut en sortir. La réalité, c’est que si l’on veut faire autre chose que ce qu’a fait Syriza, il faut dire clairement ces vérités-là. Comment penser qu’on aura le courage , au pouvoir, de conduire les difficiles mais indispensables transitions si l’on n’a pas, en sollicitant les suffrages, l’audace de dire que ces transitions seront difficiles, mais qu’elles sont indispensables ? (…) La présidentielle de 2017 sera une élection pour rien si l’enjeu déterminant d’une sortie de l’UE – et de l’OTAN – n’est porté par aucun candidat et que celui qui peut troubler le jeu électoral entre droite extrême, droite classique et droite honteuse, en reste à l’artificieux discours de « l’autre Europe », dont tout le monde sait qu’elle n’adviendra jamais mais qu’elle sert d’alibi pour éluder la question de la sortie ».

L’auteur lance donc un appel à Mélenchon à être le candidat du Frexit, insistant fort justement : « une nouvelle constitution, sans sortir de l’euro et de l’UE, ne serait qu’un leurre ». Traduction :la première étape de tout processus constitutionnel conséquent consiste à sortir de l’UE et de pouvoir faire le tri dans les 100 000 pages d’acquis communautaires, mais aussi de se libérer de la Cour européenne de justice qui légifère à travers sa jurisprudence.

Car la troisième partie de son livre s’en prend à un autre secret de polichinelle : l’UE n’est pas réformable et aucune réforme n’est possible dans le carcan des traités, et certainement pas le programme des « insoumis », ce que tous les responsables politiques savent pertinemment, soit qu’ils s’en félicitent plus ou moins secrètement, soit, et c’est là l’avis du Musée, que l’électorat de classe moyenne qu’ils visent y est en grande partie hostile et qu’il ne faudrait donc pas trop le brusquer si l’on veut rassembler tous les déçus du PS. Ceux qui savent à quoi s’en tenir depuis trente ans, pour être les principales victimes, ont de bonnes raisons de ne pas faire confiance à un tribun de gauche qui se refuse jusqu’ici à prendre de véritables engagements, notamment celui de faire « place au Peuple » en promettant un référendum, ce qui serait pourtant sans doute un moyen de rallier des électeurs qui veulent « renverser la table » et craignent par-dessus tout d’être une nouvelle fois cocufiés. Car le « peuple » n’est pas dans un processus constituant « de gauche » mais bien dans le référendum, comme en 2005, comme dans le Brexit. Il n’y a que là qu’il puisse se rassembler pour poser un acte souverain et se libérer du carcan, au-delà des contradictions du marché électoral. Là se trouve la majorité temporaire, la Zone d'Occupation Temporaire du champ politique!

«Il faut arrêter de jouer avec les mots et les électeurs... Prétendre que, parce qu’on a du caractère, parce qu’on tapera du poing sur la table, parce que « moi je saurai résister, avec moi ce ne sera pas comme les autres, moi je saurai me faire entendre », on pourra inverser les logiques à l’œuvre depuis 60 ans relève de l’illusion. Ou du rideau de fumée à la Syriza. »

Élisons une sortie de l'UE ! Ce qui est encore la meilleure façon de ne pas faire "le jeu de l'extrême-droite"... La voilà, la convergence des luttes ! Ce livre, à la portée de tous, fournit les arguments permettant de rassembler le plus grand nombre autour d'un tel projet, ce qui est fort différent de la volonté de "créer un peuple" à son image... Car il en existe déjà un.

Le Concierge

Olivier Delorme, 30 bonnes raisons de sortir de l'Europe,H&O, en librairie depuis le 5 décembre 2016.

Notes

[1] Pour être parfaitement clair sur ce que nous concevons en ce domaine lire Code du travail : Proclamation de la République sociale démocratique et solidaire en danger

vendredi 9 décembre 2016

Un rassemblement de classes moyennes?

Jean-Luc Mélenchon a déclaré, dans une de ses dernières interventions publiques (texte écrit en octobre 2015, mais le problème de fond demeure, Note du Concierge), sa volonté d’« élargir » le Front de gauche aux frondeurs du PS et aux écologistes. Je ne vois aucune objection de principe à opposer à l’idée de « rassembler » le plus largement possible les forces capables d’imposer un changement politique véritablement démocratique en France. Même si cette intention de « rassemblement » ne me paraît pas dénuée de visées électoralistes, je veux la prendre au sérieux et dire ce qu’elle m’inspire.

Puisque l’attachement du Front de gauche et de son principal animateur aux principes démocratiques ne me paraît pas contestable, et puisque la démocratie, c’est la souveraineté populaire, c’est-à-dire le pouvoir de tout le peuple, y compris de ce qu’on appelle en sociologie des « classes populaires » (très nombreuses mais périphériques, banlieusardes, rurales, laborieuses, smicardes, sous-payées, sous-diplômées et dépolitisées), et puisque, parmi les électeurs du Front de gauche, comme d’ailleurs ceux de toutes les autres formations politiques, il ne semble pas y avoir pléthore de petites gens, je ne vois qu’une seule interprétation possible de la déclaration de Jean-Luc Mélenchon : ayant pris conscience de la désaffection grandissante des classes populaires pour les partis prétendument démocratiques et républicains et leur politique de gestion de l’ordre établi, le Front de gauche a décidé de s’adresser expressément aux classes populaires, comme le faisait naguère, mais ne sait plus le faire, le Parti communiste, pour qui les classes populaires se sont dissoutes dans un magma indifférencié, « les gens ».

Hélas, ce qu’a dit Mélenchon à Toulouse ne va pas du tout dans ce sens. Il n’a pas dit : « Prolétaires des villes et des campagnes, travailleurs de toutes origines, de toutes ethnies, de toutes confessions, de tous genres, de toutes entreprises, ouvriers, paysans, salariés agricoles, petits employés, petits retraités, chômeurs, intermittents, licenciés, expulsés, exploités, méprisés, sacrifiés et damnés du capitalisme, ralliez-vous à mon panache rouge, vous le trouverez toujours sur le chemin de l’honneur et de la défense des petits. » Il n’a même pas appelé cette masse d’exclus du jeu politique à faire front uni avec les salariés des classes moyennes dans la commune perspective de mettre un terme à la domination du capital sur le travail. Non, Mélenchon a invité les militants et les électeurs du Front de gauche, qui sont pour l’essentiel des membres des classes moyennes, à se rassembler avec les frondeurs du PS et les écologistes, qui appartiennent non moins essentiellement à d’autres constellations de la même nébuleuse sociologique, parfois même à des « astres morts » (Jean-Vincent Placé dixit).

Autrement dit, Mélenchon n’imagine pas que la rupture – que par ailleurs il préconise – avec la logique de la domination capitaliste implique une autre stratégie que le rassemblement d’une classe moyenne complètement inféodée au système. Autant demander à un alcoolique qui crève d’une cirrhose de se soigner au rhum. Les grands pays européens d’une façon générale, et la France en particulier, ne cessent de mesurer les dégâts de toute nature provoqués par un demi-siècle de moyennisation à outrance (depuis les années 1950), mais il y a encore des esprits, et non des moins distingués, pour croire que l’adoption à marche forcée du modèle américain peut produire autre chose que le déni d’humanité, d’intelligence et de justice que nous dénonçons aujourd’hui. Ainsi donc il n’est pas encore suffisant que les classes moyennes aient fait allégeance, à quelques groupuscules près, à la puissance capitaliste pour le compte de laquelle elles déploient leurs talents dans tous les domaines, il n’est pas suffisant qu’elles aient renforcé le pouvoir de l’Usine et de la Banque par celui de l’Amphi, du Labo et du Studio, en entassant capital culturel sur capital financier. Il faut aussi, pour parfaire la suprématie bourgeoise, que la démocratie se débarrasse de ses classes populaires, pour que les riches et leurs auxiliaires se partagent tous les pouvoirs.

Melenchongroupie

Je ne dis nullement que c’est là le projet délibéré de Mélenchon et de ses amis. Je dis que l’hégémonie conjointe du capital financier et du capital culturel sur notre civilisation ne peut qu’être consolidée objectivement par un rassemblement des classes moyennes comme celui proposé par Mélenchon. Au demeurant, il ne s’agit pas là d’un risque hypothétique ; c’est la situation dans laquelle se trouvent effectivement toutes les prétendues démocraties occidentales qui ont réussi, chacune à sa façon, à réaliser le paradoxe d’instaurer la démocratie sans le peuple, et plus exactement sans les classes populaires. C’est ce qu’on appelle aujourd’hui le social-libéralisme (ou social-démocratie), dont les champions se retrouvent indifféremment au PS et chez les Républicains.

Les responsables de cet escamotage politique, ce sont bien sûr les forces d’un système totalement soumis, en dernier ressort, à l’argent. Mais celui-ci n’aurait pu obtenir un tel résultat sans la collaboration, aussi zélée qu’intéressée, des nouvelles classes moyennes qui, tout en affichant les meilleures intentions du monde, ont entrepris, sous couvert d’émanciper les classes populaires, de les mettre, depuis deux générations, sous assistance, sous tutelle, sous contrôle, sous l’éteignoir et finalement sous le tapis, à force de parler à leur place et d’agir en leur nom. Le Front de gauche et Jean-Luc Mélenchon seraient bien avisés, en même temps qu’ils s’honoreraient, de travailler à redonner vie politiquement aux classes populaires, à les rendre de nouveau visibles et audibles, non pas simplement en les réintégrant à titre de supplétifs électoraux à l’intérieur du système qui les exclut, mais en leur proposant de se battre pour un autre avenir que celui de la promotion individuelle dans le système, un autre horizon que celui de l’intégration aux classes moyennes et un autre idéal que celui qui consiste à vouloir devenir des bourgeois, en tout petits.

Alors seulement le Front de gauche pourra se flatter d’être vraiment à gauche. Pour le moment, il n’est qu’aux classes moyennes, qui sont, frondeuses ou serviles, les groupies du capitalisme.

Alain Accardo

Chronique parue dans La Décroissance sous le titre "Pour un regroupement des groupies" en octobre 2015

mardi 15 novembre 2016

"Aujourd'hui, beaucoup d'économies européennes souffrent des mêmes maux que celle de l'Allemagne de l'Est après l'introduction du mark de l'ouest"

Vladimiro Giacchè est un économiste, actuellement partenaire d'une société financière, Sator, et président du Centre de recherche européenne de Rome. Il a écrit en langue italienne plusieurs essais depuis 2010. En 2014, il a publié un ouvrage sur l'unification allemande qui est aujourd'hui traduit en français aux Editions Delga[1]. Cet ouvrage, "Le Second Anschluss", déconstruit un des grands contes de fées contemporain : le succès de la réunification allemande. Dans un livre richement documenté et à la logique implacable, Vladimiro Giacchè montre que la RDA de 1989 était certes une économie déclinante, mais elle n'était pas « en banqueroute » comme l'ont prétendu les dirigeants ouest-allemands pour justifier une union monétaire rapide.

Il montre également que, avec cette union, mais aussi avec la mise en place de la Treuhand, l'organisme chargé de la « gestion » de l'économie est-allemande, et encore avec la création de « dettes envers l'Etat » des entreprises dont la légalité était douteuses, la RFA a procédé à une liquidation en règle d'une économie entière. Une liquidation qui s'inscrivait dans une négation complète de l'histoire de la RDA, dans sa réduction « à une note de bas de page de l'histoire allemande ». « Nous ne partons pas du principe de légitimité égale. Il y a la Loi Fondamentale et il y a la République fédérale allemande. Nous partons du principe que vous en avez été exclu pendant quarante ans », résumait Wolfgang Schäuble, le négociateur de l'unification pour la RFA devant ses homologues de l'est. Aucune chance n'a, en réalité, été laissée aux entreprises est-allemandes. Place nette aura été faite pour les groupes ouest-allemands et la population de l'ex-RDA en aura fait les frais. C'est pourquoi Vladimir Giacchè revendique le terme « d'annexion » qui a été banni du débat public allemand.

Notes

[1] V. Giacchè, "Le second Anschluss : l'annexion de la RDA", Delga, 2015, 201 pages, 19 euros.

Lire la suite...

"En 2016 l'alienation politique a changé de couleur"

Q : Mais les Noirs n’ont pas voté Trump…

Emmanuel Todd : Exact mais à ce stade, il faut se demander qui est responsable de la racialisation persistante du vote. Je suis convaincu que cette fois-ci, elle est venue des démocrates, par un discours raciste inversé. Les démocrates proposaient une alliance électorale perverse, ou vicieuse, je ne sais que dire, associant aux vrais privilégiés économiques et éducatifs du système, toujours blancs majoritairement, une sorte de mercenariat électoral des minorités, hispanique et noire, pour casser le cœur blanc de la démocratie américaine. Ce qui m'a le plus écoeuré dans ce processus, c'est la façon dont Hillary Clinton a évincé Bernie Sanders, dont je me sentais évidemment très proche. J’ai suivi les primaires démocrates Etat par Etat. Et c’est bien l'électorat noir qui a empêché la victoire de Sanders. En 2016 l’aliénation politique a changé de couleur. On est passé d'un système où le cœur de l'électorat blanc votait contre ses intérêts à un système où l'électorat noir a voté contre ses intérêts. En effet, les Noirs, surreprésentés dans le monde ouvrier, moins éduqués malgré des progrès importants, sont le groupe qui a le plus souffert du libre-échange, et qui continue d'en souffrir le plus. Le paradoxe ultime de l’élection qui vient d’avoir lieu est que si Trump applique son programme protectionniste, les Noirs seront les premiers à en bénéficier.

Extrait d'une interview d'Emmanuel Todd sur Atlantico

jeudi 10 novembre 2016

"Une sur-accumulation de conformisme et de crétinisme par obéissance aux consignes reçues depuis la petite enfance, sur le plan scolaire"

Q : Lors du référendum sur le Brexit, c’est le « non » qui l’a emporté, et comme le « non » avait été majoritairement plébiscité par les classes inférieures et les gens les moins éduqués, on l’a un peu discrédité, est-ce que vous pensez que c’est une remarque valable ou est-ce que vous pensez que le fait que les classes les plus inférieures aient voté contre et que les gens les plus éduqués aient voté pour montre en fait juste une différence d’intérêts de classe et qu’il n’y a pas de mauvaise ou de bonne réponse, que c’est juste que ces deux classes n’ont pas les mêmes intérêts économiques ?

Emmanuel Todd : Ben oui, c’est drôle que vous parliez comme ça, parce que autrefois on aurait dit : « comme ce sont les plus pauvres qui ont voté pour le Brexit, ça montre qu’il est particulièrement légitime ». Maintenant comme les gens se sont ralliés à une vision un peu raciste en terme d’éducation, on pose des questions du genre : « est-ce que le vote des gens moins éduqués est valable ? » C’est comme ça qu’on parlait des Noirs aux États-Unis autrefois... Donc on pourrait dire que c’est une américanisation culturelle dans un sens où un racisme culturel etc. Je crois qu’il va falloir... Pour moi évidemment, je suis ravi... Quand même, j’ai été membre du Parti communiste français, donc j’étais solidaire de gens moins éduqués que moi, mais il y a une époque où ça semblait complètement normal de considérer que les gens les moins favorisés avaient des droits politiques égaux... Enfin, je ne comprends même pas ce... Alors, ce qu’on peut constater... Il ne va pas y avoir de réponse uniforme selon les pays... Par exemple en France, dans un pays comme la France, si les gens les moins éduqués votent contre le Traité constitutionnel européen... ça ne vaut pas ! D’accord ? Donc en France on est déjà dans un système politique où le vote des gens les moins éduqués n’a pas la même valeur que celui des plus éduqués... En Angleterre, c’est pas ça qui se passe... C’est ça qui est formidable ! Ce que l’on est en train de constater aujourd’hui, c’est que le tempérament démocratique des Anglais est actuellement supérieur à celui des Français, car le vote des électeurs anglais est respecté par les Conservateurs... ça devrait nous rendre plutôt humbles, nous qui sommes censés avoir contribué massivement à l’émergence, je dirais, de la démocratie...

La soumission comme critère de tri

Je pense que l’un des combats à mener, l’une des choses sur lesquelles il va falloir quand même réfléchir sur le fond, c’est est-ce que les éduqués supérieurs sont vraiment tellement supérieurs intellectuellement ? On est entre-nous, là... Mais on peut se poser des questions de cet ordre... Bon c’est sûr que le monde des éduqués supérieurs est un monde de bons élèves... Ils ont été triés pour ça... Mais peut-être que l’un des biais du système social actuel, c’est que ce tri social... Le système éducatif qui était un système qui était conçu comme émancipateur[1], est en fait actuellement devenu une extraordinaire machine à trier et à tamponner la population jeune à un certain niveau pour son avenir social.. Le système éducatif est devenu... Maintenant on a 40 % des jeunes qui font des études supérieures ou des chiffres comme ça, et puis on va avoir 40% des études secondaires d’un type ou d’un autre, 20% calés au niveau inférieur... Mais le système éducatif est devenu une machine à fabriquer les classes sociales du futur... C’est une machine à fabriquer l’inégalité. Et du fait que c’est une machine à fabriquer l’inégalité, c’est aussi devenu un système qui justifie l’inégalité. Alors je ne dis pas... les bons élèves existent... Je veux bien admettre que les gens sont plus ou moins intelligents... Mais je pense que le mécanisme de tri par l’éducation et la machine sociale qui fabrique ce tri aboutit sans doute à exagérer énormément dans l’inconscient collectif les différences supposées d’intelligence. Et ça aboutit aussi je pense au final... Je me lâche, je suis en fin de carrière... Je suis à la retraite dans six mois... donc je peux y aller maintenant, c’est n’importe quoi... C’est évident, les gosses sont plus ou moins doués scolairement... Ils réussissent plus ou moins bien, l’intelligence existe... Il y a des différences d’intelligence... Mais le tri éducatif, particulièrement à partir de l’Université, ne se fait pas uniquement sur le critère de l’intelligence... Il se fait aussi beaucoup sur le critère de l’obéissance... Parce que maintenant, on vit dans un monde de concours où il faut être le plus parfait possible. Donc pour être parfait, il faut être lisse, en vérité il faut ne pas penser. Donc tout le système de définition des élites et des éduqués supérieurs contient... Il y a de l’intelligence, mais il y a aussi de la soumission comme critère de tri... Et au final qu’est ce qu’on obtient comme classe supérieure ? Qu’est-ce qu’on va obtenir ? Est-ce qu’on obtient une classe supérieure collectivement tellement remarquable par son intelligence ? Ça ne me paraît pas tellement évident... Qui oserait décrire la classe supérieure française comme intelligente collectivement ? Et pourtant c’est tous des supers bons élèves. Qui oserait décrire les gens de l’establishment de Washington... qui aboutissent au terme de je ne sais combien de temps de gestion à des baisses de niveau de vie pour leur population et qui disent que c’est normal, que ça n’a rien à voir avec le système économique etc...

Les gens intelligents vont s’accumuler dans la population qui fera le moins d’études

Donc vraiment, je pense que l’un des combats à mener... Je voudrais bien me faire comprendre... Je ne suis pas un populiste. Je suis moi-même un enfant de l’establishment, j’en suis très content... je n’ai jamais aspiré à être autre chose. Je n’ai jamais aspiré à autre chose qu’une conversion des élites entre guillemets à une attitude plus responsable socialement... Mais quand même ! Il ne faut confondre la description de la société en termes de niveau éducatif... Il ne faudrait surtout pas croire que ça correspond à une répartition des capacités intellectuelles dans la population... Ou que les écarts sont aussi importants que ça... En haut de la société vous aurez une sur-accumulation de conformisme et de crétinisme par obéissance aux consignes reçues depuis la petite enfance, au plan scolaire , et en-bas vous aurez des gens parfaitement intelligents mais qui n’ont pas été pris dans le moule du système parce qu’ils ont un peu plus de mal à obéir... Et bien entendu avec l’institutionnalisation du système et la capacité des élites éducatives à se reproduire, on va vers une période où les gens intelligents vont s’accumuler dans la population qui fera le moins d’études... Donc il ne faut pas désespérer... Et je pense que l’un des combats à mener, ce serait contre cette idée que les éduqués supérieurs sont vraiment supérieurs...

Des profs d’économie, surpayés, dont l’œuvre intellectuelle tient sur une feuille de papier à cigarette

Et je dirais que l’une des choses pour lesquelles j’aimerais vraiment... là ça me ferait vraiment marrer que Trump gagne, vraiment, ce serait à cause de ce que j’ai déjà mentionné, c’est cette pétition d’économistes contre Trump... Vous voyez, vous avez des centaines d’économistes, de profs d’économie, surpayés, dont l’œuvre intellectuelle tient sur une feuille de papier à cigarette, voyez, qui assurent la population que le libre-échange est indépassable... Et vous avez une population qui dit : « non, rien à foutre, quand même notre niveau de vie baisse, on meurt, ça va pas bien, on se sent pas bien... On n’a plus d’avenir assuré, c’est pas possible... ». Parce que ce serait une victoire intellectuelle... Si vous voulez, une population qui élirait Trump, je ne parle pas en général, je parle sur ce point précis, serait une population qui désavoue un système de domination intellectuelle, de conformisme... Et qui oserait dire ! « Non, les mecs, vous êtes pas plus intelligents, vous êtes pris dans un truc de pensée collective... totalement absurde... ». Il m’est arrivé de réfléchir... là je me mets à délirer librement pour terminer... L’un des trucs lorsqu’on décrit les électorats républicains... Je ne suis pas du tout Républicain, moi ! Je ne peux pas piffer les électorats de droite... Je voudrais pas qu’il y ait de malentendus quand même... C’est juste un plaisir pervers à voir un système mental exploser...

Stupidité structurellement induite

Mais par exemple l’un des trucs qu’on reprochait autrefois à l’électorat républicain, pas celui de Trump, mais l’électorat fondamentaliste... c’était d’être créationnistes... de prendre littéralement la Bible.. Dire que la théorie de l’évolution des espèces de Darwin, c’est pas vrai. C’est pas vrai ! Ça c’est passé exactement comme c’est dit dans la Bible... En 7 jours, le mec en haut a dit... Voilà il a créé ceci-celà et ceci-celà... Honnêtement je ne me souviens plus des détails, mon éducation religieuse est assez lointaine maintenant... Et bien entendu, tout le monde s’esclaffe... Et je m’esclaffe aussi. J’ai personnellement lu l’Origine des espèces de Darwin, et ça a été l’un des moments de bonheur de ma vie, je suis un Darwinien sans faille sur ces questions-là... Donc la question n’est pas là. Mais en gros vous avez des mecs qui vous disent, des mecs qui sont dans un littéralisme biblique ou dans une foi religieuse intense, c’est les mecs qui vous disent : « il y a ailleurs un autre monde qui a certaines caractéristiques, ou un être qui a certaines caractéristiques, nous ne pouvons pas le démontrer... » C’est terrible. C’est une démission de l’esprit, il n’y a pas de problème. Mais quand vous avez des centaines d’économistes qui s’auto-hallucinent collectivement... Et qui vous disent :« le monde sensible est parfait. Le libre-échange est indépassable» au moment même où il fait vivre toute la population dans la terreur et la régression... C’est beaucoup plus grave que le Créationnisme... Ou plutôt, c’est pas plus grave, c’est la même-chose. Le libre-échangisme de ces économistes c’est l’équivalent « classes supérieures » du créationnisme des humbles... Donc vraiment la question du supérieur, de l’inférieur, de la légitimité, je crois que c’est des choses dont il faut commencer à débattre... sur le fond. Sur le fond. C’est à dire... Il y avait un économiste anglais quand je travaillais sur l’Union soviétique qui avait un concept, un concept formidable de « stupidité structurellement induite » pour décrire le comportement des élites soviétiques. Donc, voilà, nous on a des phénomènes de « stupidité structurellement induite ». ça renvoie à l’Idéologie de Marx, à la fausse conscience...

Mais vraiment, je vais terminer là-dessus : pour moi les éduqués supérieurs ne sont pas supérieurs.

Emmanuel Todd, conférence à Nantes, le 8 novembre 2016.

(transcription et intertitres du Concierge)

Lire aussi : Jean-Pierre Garnier "Faut pas déconner. j’ai passé quand même plusieurs décennies dans l’Université..."

Et Une pédagogie de la libération

Et Divergences des luttes aux éditions Agone

Notes

[1] Du moins était-ce son idéologie. Et il a sans doute été émancipateur pour certaines classes (celles qu'il a créées, c'est à dire les enseignants ?). Mais on peut légitimement douter que ce fut le projet de Jules Ferry. Lire Ordre scolaire bourgeois contre culture prolétarienne (Note du Concierge)

mardi 8 novembre 2016

Qu’on se le dise : les classes sociales n’existent pas

Jean-Luc Mélechon, dans sa phase de conquête de l'hégémonie idéologique de la PBI (Petite-Bourgeoisie Intellectuelle), c'est à dire des agents du marketing (une petite-partie dans les médias mainstream, une grande partie chez les blogueurs et petits-entrepreneurs des "médias sociaux", surveillés de près par les logiciels des propriétaires des moyens de production de la Silicon Valley, ce qui pourrait bien faire de Mélenchon l'idiot utile de l'impérialisme américain, ce que tout les esprits sensés redoutent...) s'est appuyé sur Chantal Mouffe (une prétendue belge inconnue au bataillon en Belgique) pour affirmer : « Au siècle où les humains n’étaient « que » deux milliards, il y avait le « parti de classe ». Il était nécessairement aussi délimité que l’était « la classe » elle-même dans une société où elle n’était nullement hégémonique. En fait, les ouvriers constituaient une sorte d’archipel dans un océan de paysannerie et de travailleurs indépendants de la boutique et de l’artisanat. Sa verticalité correspondait à une organisation du travail lui-même. La centralisation découlait des moyens de transports et de communication autant que comme reflet de la centralisation de son adversaire. Bref, le « parti de classe » correspondait à une réalité sociale et matérielle qui s’est elle-même dépassée de toutes les façons possibles. L’émergence du « peuple » comme catégorie sociale protagoniste face à l’oligarchie de la période du capitalisme financiarisé dominant appelle sa forme spécifique d’organisation. ». François Ruffin avait ouvert (comme préparation d'artillerie ?) Fakir à l'impétrante, au point qu'il est quand même difficile d'imaginer que ce "plan média" (B) n'était pas concerté. Comme Descartes l'analyse sur son blog :

Exit donc la « classe » - c'est-à-dire le groupe humain occupant une même position dans le mode de production et donc ayant de ce fait un intérêt commun qui pousse ses membres à des comportements homogènes sans que soit besoin une coordination – et place au « peuple ». Mais comment définir ce « peuple » qui fait face à « l’oligarchie » ? Est-ce sur un critère de revenu ? De patrimoine ? De sociologie ? De modes de consommation ?

Le concept de « classe » - qui est l’une des contributions essentielles du marxisme à la pensée politique du XIXème siècle – a l’avantage de constituer une catégorie sociale comme acteur à la fois économique, social et politique en faisant le lien entre la position économique et le système de représentation – c'est-à-dire l’idéologie – et donc les comportements. Le « peuple », qui pour Mélenchon inclut le soudeur et l’avocat, la caissière et le professeur, le petit patron et l’ouvrier agricole, n’a aucune raison de constituer un groupe homogène du point de vue des comportements, puisqu’il est constitué de gens qui ont des intérêts différents et souvent antagoniques. Ce discours a en fait un autre but : le « peuple » façon Mélenchon incarne le rêve des « classes moyennes » d’une alliance avec les couches populaires dont elle prendrait, bien évidement, la tête. Le « protagonisme » de la classe ouvrière cantonnait les « classes moyennes » au mieux dans les seconds rôles, au pire dans le camp des exploiteurs. Le « peuple » permet au contraire aux « classes moyennes » d’évacuer le rôle singulier de la classe ouvrière pour se l’approprier…

Chantal Mouffe étant l'inspiratrice, nous savons gré à Jean-Pierre Garnier de nous informer un peu plus sur cette influente inconnue.

Qu’on se le dise : les classes sociales n’existent pas et, par voie de conséquence, la lutte pluriséculaire qui les opposerait non plus. Tel est l’oracle d’une grande prêtresse du post-marxisme pontifiant : la politologue belge Chantal Mouffe. À vrai dire, il ne s’agit pas là d’un scoop. Sans revenir sur la genèse du concept «lutte des classes» dont on rappellera simplement que Marx et Engels n’ont fait que l’emprunter, avant de le complexifier et en réorienter le sens, à des historiens libéraux français de la Restauration (François Guizot, Augustin Thierry, Adolphe Thiers…), on sait que l’un des fondements de l’idéologie bourgeoise, au-delà de ses multiples facettes et variantes, est la négation pure et simple de l’existence des classes et de leurs luttes. On sait aussi qu’outre les penseurs clairement situés à droite, cette négation a été reprise dès la fin du XIXe siècle par une partie de ceux situés à gauche, d’obédience sociale-démocrate principalement. Parée d’atours «post-modernes », elle a ensuite connu un renouveau en France grâce à une cohorte d’intellectuels portés par le reflux de la révolution «libérale-libertaire» de mai 68 (Michel Foucault, Jacques Derrida, Gilles Deleuze, Félix Guattari…) qui, laissant aux caciques d’une «gauche de gouvernement» le soin d’aider l’idée socialiste à « faire son chemin », se sont dépensés sans compter à «déconstruire» toutes les voies théoriques qui lui auraient peut-être permis de devenir réalité. Rien de nouveau, donc, avec l’irruption d’une Chantal Mouffe au firmament de la pensée de gauche normalisée et normalisante.

Lire la suite en deux parties sur le site de la Librairie Tropiques

Les pervers peuvent également essayer d'écouter ce chef-d'oeuvre de cuistrerie particulièrement désopilant où Jean-Luc Mélenchon se propose de "créer un peuple" (apparemment limité à une fraction des classes moyennes, et espérant se retrouver face à Marine le Pen s'il passait le premier tour afinb de l'emporter sans besoin d'adhésion populaire, soit aucune différence avec les autres candidats !!!)

dimanche 21 août 2016

Un combat anticlérical conséquent est un combat contre les médias de masse

Liste des articles paru sur le Musée de l'Europe & de l'Afrique sur

Le terrorisme "islamique", ses propagantistes réels (c'est à dire efficaces) et le "voile" dont ils affublent la question sociale :

Bal tragique à Argenteuil

La faillite de l'anti-terrorisme

Hommage à Charlie Hebdo Canal historique

Actes islamophobes

Les micro-ondes de la propagande

La critique petite-bourgeoise de la religion est-elle rationnelle ?

Actes islamophobes

Une cinquantaine de procédures ouvertes pour blasphème

Interdire de filmer des policiers ? Le retour de la censure sous le masque de la sécurité

"La laïcité est une question politique ou elle n’est rien !"

"Cooperation" franco-tunisienne : impérialisme et révolution

Manuel Valls revendique une tentative d'attentat

Manuel Valls suggère à Daech d'exterminer les Chrétiens d'Orient

Loi Renseignement : Tous sauf Charlie ?

Liste des députés ayant approuvé la loi renseignement

Lettre à Luz

Attentat terroriste non déjoué en Grèce

François Hollande et le nouveau "Pinochet arabe"

Nous sommes en 14-33

S'associer à la douleur, penser l'avenir

C'est dur d'être gouvernés par des cons

Un cadeau incroyable aux assassins

Relancer le tourisme

[Créer un illusoire sentiment de sécurité en mettant en place, pour plusieurs mois, un État réellement policier|/post/2015/11/20/creer-un-illusoire-sentiment-de-securite]

BRAVONS L'ETAT D’URGENCE, RETROUVONS-NOUS LE 29 NOVEMBRE PLACE DE LA REPUBLIQUE

« Ce sont vos opposants politiques que vous avez placés sous résidence surveillée, comme l’aurait fait n’importe quel régime autoritaire »

Lettre à Nancy McKinstry, CEO de Wolters Kluwer

Appel unitaire : « Sortir de l’état d’urgence »

Liste des Députés ayant voté pour la prorogation de l'état d'urgence

Attentat contre un siècle de code du travail

Code du travail : Proclamation de la République sociale démocratique et solidaire en danger

Liste des députés ayant voté CONTRE la prorogation de l'état d'urgence

Honte à jamais à l'ensemble de la "représentation" nationale moins 5 exceptions

"Reste la grande question de l’engagement militaire français contre l’OEI"

Miroir tunisien

Cazeneuve tuera aussi en Tunisie

"Vive la loi, vive le syndicat !"

mardi 9 août 2016

"La race, le racisme et l'antiracisme sont essentiels au néoliberalisme"

Par Walter Benn Michaels

Il est un peu surprenant que The New York Times ait parlé de 2015 comme de l'année où les Américains ont fait une fixation sur l'identité. Non pas que l'analyse soit fausse. Entre le champion olympique Bruce Jenner, qui a effectué volontairement sa transition d'homme à femme, et la militante des droits civiques Rachel Dolezal, qui a effectué à contrecœur sa transition de noire à blanche, après avoir prétendu être africaine-américaine, l'identité a effectivement été notre obsession en 2015.

Mais elle l'a toujours été. Si le mouvement contre les violences policières Black Lives Matter ( « les vies noires comptent ») est nouveau, le problème de la surreprésentation des Afro-Américains parmi les pauvres et dans les prisons ne l'est pas ; on lui a même donné un nom : « disparitarisme ».

Et si le projet de Donald Trump de construire un mur à la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique est nouveau, la volonté d'interdire l'entrée aux mauvaises catégories de migrants est ancienne et porte depuis longtemps le nom de « nativisme ».

D'ailleurs, la candidate démocrate, Hillary Clinton, affirme que la forme primordiale de discours identitaire – le racisme blanc – est à ce point ancrée dans la société américaine qu'il est notre « péché originel ». Vu sous cet angle, en effet, 2015 est une année comme une autre dans l'histoire américaine.

La vraie différence

Mais en fait, non. Pourquoi ? Parce que, au-delà de notre obsession identitaire habituelle, 2015 a vu l'apparition d'un mouvement politique obsédé, non pas par la couleur de peau ou le sexe, mais par la classe sociale.

A partir de la fin de l'année 2015 et jusqu'en mai de cette année, le candidat à l'investiture démocrate, le sénateur du Vermont Bernie Sanders, n'a cessé de parler d'un pays où la vraie différence n'est pas entre Noirs et Blancs, hommes et femmes, Américains de souche et immigrés, homos et hétéros, mais entre riches et pauvres.

Les inégalités de classe n'étaient pas une question parmi d'autres de sa campagne mais de loin la question la plus importante. Et, peut-être parce que l'écart de revenu entre les 10 % les plus riches et les 90 % restants de la population américaine est plus vaste que jamais (environ deux fois celui de la France), treize millions de personnes ont partagé son avis et ont voté pour lui.

Pour comprendre le rapport entre identité et inégalités aux Etats-Unis aujourd'hui, il faut voir que ce lien a été remis en cause et, plus important encore, combien cette remise en cause suscite de résistances même, ou surtout, chez des personnes censément de gauche.

Gagner le plus d'argent possible

Contrainte de riposter à Sanders, qui dénonçait l'économie « truquée » des États-Unis et la place qu'elle y occupe (notamment ses liens financiers avec la banque Goldman Sachs), Hillary Clinton a interpellé la foule lors d'un meeting : « Tout ne se résume pas à une théorie économique, n'est-ce pas ? » Elle a obtenu un grand « non ! » en réponse.

Et quand elle a demandé : « Si nous démantelons demain les grandes banques (...), est-ce que cela mettra fin au racisme ? Est-ce que cela mettra fin au sexisme ? Est-ce que cela mettra fin à la discrimination envers la communauté LGBT ? », à chaque fois, l'assistance a répondu « non ». Et, à chaque fois, le sens de la question et de la réponse était que les inégalités qui doivent vraiment nous préoccuper tiennent davantage à la discrimination qu'à l'exploitation, à la couleur de peau et au sexe qu'à la classe sociale.

C'est un point de vue qu'Hillary Clinton et ses partisans partagent avec les grandes banques : tout ce beau monde ne voit, à juste titre, aucune contradiction à combattre le racisme et le sexisme d'un côté et à gagner le plus d'argent possible de l'autre.

La contradiction n'est pas entre la diversité et les profits mais entre le socialisme et les profits. Et, comme nous avons pu le constater au cours de ces derniers mois, le discours identitaire est une arme efficace pour lutter contre le socialisme et défendre les profits. Ou, pour le dire autrement, si le racisme a servi la conception du capitalisme de Ronald Reagan et de Donald Trump, l'antiracisme sert tout aussi bien la conception du capitalisme de Bill et d'Hillary Clinton.

C'est le capitalisme qui est le problème

La raison en est simple. Le racisme (et, plus généralement, la discrimination) offre aujourd'hui au capitalisme néolibéral sa théorie (et la justification) des inégalités. Alors qu'un nombre croissant d'Américains voit leur situation financière se dégrader, la droite affirme que, le problème, ce sont les Mexicains, les musulmans ou les Noirs, pas le capitalisme ; la gauche affirme que le problème, c'est le racisme anti-Mexicains ou antimusulmans ou anti-Noirs, pas le capitalisme. Or, en réalité, c'est le capitalisme qui est le problème.

En ce sens, comme le professeur de science politique Adolph Reed et moi-même ne cessons d'argumenter depuis dix ans, le discours identitaire ne remplace pas le discours de classe, il en est une modalité. Et l'antiracisme en particulier fait office de discours à la classe des cadres supérieurs et professions libérales, une classe qui a tiré avantage du creusement des inégalités économiques et n'a aucun intérêt à les réduire mais s'emploie à les justifier. Le problème à résoudre pour cette classe est que les inégalités soient réellement méritocratiques.

C'est pourquoi la discrimination positive à l'entrée à l'université – un dispositif dont bénéficient seulement 1 % des étudiants américains – continue de faire débat. La période où les universités américaines ont accueilli davantage d'étudiants non blancs coïncide avec celle où les inégalités économiques ont atteint un niveau record.

Dans une université prestigieuse comme Yale, par exemple, plus de 40 % des étudiants s'identifient comme noirs, hispaniques ou asiatiques, et 70 % viennent de familles disposant d'un revenu annuel supérieur à 120 000 dollars (108 000 euros). Le revenu médian aux États-Unis s'élève à un tout petit peu moins de 52 000 dollars ; celui des étudiants de Yale dix ans après leur diplôme équivaut au double : 104 000 dollars. Autrement dit, ce sont essentiellement des riches qui étudient à Yale et ils restent riches du fait qu'ils ont étudié à Yale.

Le plein-emploi pour tous

Donc, être farouchement favorable à la discrimination positive, c'est se battre non pas pour plus d'égalité économique, mais pour qu'il y ait plus de riches parmi les ­non-Blancs. Et y être farouchement opposé, c'est défendre l'idée qu'il n'y a pas de mal à ce que les riches soient principalement blancs et asiatiques.

Personne ne défend une position progressiste dans cette polémique. Bien au contraire. Comme les deux camps jugent inévitable qu'il existe une élite économique (la question est seulement de savoir qui en fera partie), la querelle est foncièrement conservatrice.

Plus généralement, puisque la vaste majorité des emplois américains ne nécessitent pas, et ne nécessiteront pas à l'avenir, de diplôme universitaire, ce dont l'ensemble des travailleurs américains a le plus besoin n'a rien à voir avec l'éducation ou, du reste, avec un problème de discrimination.

Comme le soulignait il y a fort longtemps le grand dirigeant syndical (noir) A. Philip Randolph, la seule politique qui favoriserait le plus l'ensemble des travailleurs, mais particulièrement les travailleurs noirs, est le plein-emploi pour tous.

Quand tout le monde a du travail, les salaires augmentent et le pouvoir des travailleurs aussi. Voilà pourquoi, malheureusement, comme le soulignait il y a encore plus longtemps le grand économiste (blanc) Michal Kalecki, le plein-emploi « ne plaît pas du tout » aux capitalistes. Et, évidemment, les propositions de Sanders en faveur du plein-emploi ont été régulièrement qualifiées d'utopiques par les économistes américains du courant dominant.

Le péché originel

C'est précisément parce que nous vivons dans un monde où l'idéal du plein-emploi et la capacité d'action de la classe laborieuse ont été relégués au rang d'utopies que le discours identitaire est devenu indispensable.

Et pas en raison de ses excès : il est facile de se moquer des étudiants des grandes universités qui réclament que leurs campus soient des « espaces protégés » où personne ne viendra dire quoi que ce soit d'offensant pour leur identité noire ou queer, ou tout simplement fragile.

Mais c'est un épiphénomène. Que Trump imagine que son fameux mur puisse faire des États-Unis un espace protégé pour l'identité blanche et masculine (et elle aussi fragile) l'est tout autant. Et cela est vrai aussi pour les espaces pas protégés du tout.

Il est tout à fait justifié de réclamer que la police cesse de tuer un nombre disproportionné de Noirs, mais cela n'a pas plus à voir avec la critique du capitalisme que d'exiger que les universités les plus prestigieuses recrutent davantage d'enseignants noirs. De fait, c'est précisément parce que ces revendications n'ont absolument rien à voir avec la critique du capitalisme qu'elles sont si séduisantes.

Une fois que l'on adhère au néolibéralisme (il n'y a pas d'autre choix !), on a besoin du racisme pour expliquer que certaines personnes restent injustement sur le carreau, et on a besoin de l'antiracisme pour éliminer l'injustice – pour s'autoriser à penser que les personnes restées sur le carreau ont ce qu'elles méritent.

Quand Clinton dit que le racisme est le péché originel des États-Unis, elle veut dire en réalité que l'exploitation du travail par le capital ne l'est pas. Autrement dit, la race, le racisme et l'antiracisme sont essentiels au néolibéralisme ; ils ne vont pas disparaître de sitôt.

Traduit de l'anglais par Juliette Kopecka (repris du site du Monde)

Professeur de littérature à l'université de l'Illinois à Chicago, Walter Benn Michaels est l'auteur de La Diversité contre l'égalité (Raisons d'agir, 2009), qui vient d'être réédité aux Etats-Unis (Picador 2016). Il a fait paraître récemment The Beauty of a Social Problem : Photography, Autonomy, Economy (University of Chicago Press, 2015).

Lire aussi

Il y a 20 ans : Sur les ruses de la raison impérialiste

mardi 12 juillet 2016

Un programme de recherche européen avorté

Séminaire de Pierre Bourdieu du 9 février 2000

J'en viens maintenant au présent. C'est une entreprise de recherche collective européenne qui est menée dans le cadre du centre de sociologie européenne qui, depuis les années 60,, s'efforce de faire des recherches transnationales comparatives, avec beaucoup de difficultés. Il y a (eu) plusieurs tentatives, dont l'enquête sur les musées publiée dans L'Amour de l'Art qui est sous-titré, Les musées européens et leur public. C'est une enquête menée dans cinq pays européens, au prix de difficultés énormes, qui ne sont pas seulement scientifiques, techniques, administratives, politiques, et cette enquête a permis de découvrir beaucoup de choses sur la comparabilité des données statistiques etc. Il y a eu d'autres tentatives, sous des formes différentes, monographiques, et grâce à des subventions accordées par la Communauté Européenne, il peut enfin être à la hauteur de son étiquette et faire une grande recherche européenne sur des objets déclarés qui ne sont pas tout à fait les objets réels. J'oublie toujours les objets déclarés, ceux qu'il a fallu déclarer pour avoir des crédits, que je m'empresse d'oublier, mais qui, malheureusement, se rappellent, parce qu'ils sont dans les papiers, parce qu'ils sont dans la tête des gens etc. Les objets réels tels que je les vois, d'une part l'étude comparée des États, des fonctionnements des États et des politiques sociales des États, et d'autre part des instances de résistance, des syndicats etc.

Pour essayer d'étudier correctement ces objets, on est amené à se poser un certain nombre de questions et, par exemple, j'ai eu l'idée.... Malheureusement, j'ai dû ici reconstruire de mémoire un projet confus qui m'était venu à l'esprit il y a quelques jours, je vais l'évoquer quand même.

Dans les premières confrontations que nous avons eu avec des chercheurs grecs, belges, néerlandais, allemands, il nous est apparu qu'un certain nombre de différences que nous observions, (par exemple, dans les pratiques des adolescents, dans les formes de délinquance etc.), il nous est apparu que ces différences pouvaient être liées à des différences historiques profondes. D'une part des différences de législation faciles à vérifier, parce qu'elles sont codifiées, écrites, par exemple âge de fin d'études obligatoires, formes d'assistance médicale, les choses déclarées patentes codifiées, enregistrées par le droit. Et puis il y a des principes différents, beaucoup plus difficiles à saisir, qu'on sent et qu'on nomme, plus ou moins bien et qui sont liés, par exemple, aux traditions religieuses, à la "mémoire", ou plutôt la rémanence sous forme de dispositions etc., de traumatismes historiques. Ça peut être la dictature des colonels en Grèce, l'Occupation et la Résistance en France, toutes sortes de rémanences de faits historiques ou d'actions historiques durables qu'on est obligé de supposer efficientes, pour comprendre certaines différences. Ça, c'est un deuxième niveau un peu plus inconscient. Il y a un troisième niveau qui serait encore plus inconscient, niveau qui intéresse Durkheim : dans un dialogue avec Seignobos, il parle plusieurs fois d'inconscient, et dans l'Évolution pédagogique, il dit quelque chose comme : "l'inconscient c'est l'histoire". Il y a un troisième niveau qui serait les structures familiales, le modus operandi pratique, la manière de s'occuper des vieux : voilà un indice intéressant qui m'a toujours intrigué, dans les statistiques françaises on a des statistiques du taux de cohabitation, c'est le taux de cohabitation de trois générations sous le même toit et là on a des différences énormes. Le Sud-ouest a un très fort tôt de cohabitation. Alors évidemment, (il) faut faire attention de ne pas faire du Emmanuel Todd[1]. Où qu'on aille, il y a toujours un danger, mieux vaut le connaître mais c'est pas non plus la peine d'en faire une histoire. On peut supposer qu'il existe des structures profondes, inscrites dans des formes de convivialité, inscrites dans des traditions villageoises etc. Et aussi dans les têtes : on peut ne pas envoyer les parents à l'hôpital etc. Donc, on va enregistrer des différences pratiques renvoyant à ces différences profondes de "mentalité", qui est un très mauvais concept, d'inconscients historiques ou de transcendental historique.

Notes

[1] Il eût peut-être été plus malin d'essayer d'associer Todd à "l'intellectuel collectif", mais les rivalités académiques étant ce qu'elles sont ... (Note du Concierge)

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vendredi 8 juillet 2016

Il y a dix ans : Les faussaires de l'Europe sociale

Parce qu’il ignore les enseignements de l’histoire et les inégalités économiques, le « modèle social européen » délégitime la puissance publique et démantèle les droits collectifs. Il annihile ainsi toute politique de l’emploi.

Dans la dynamique de la construction européenne, il en est du social comme de l’Eden : une promesse délicieuse – « Un jour viendra, couleur d’orange... », disait le poète. Et il faudrait endurer beaucoup de souffrances (beaucoup de réformes) avant qu’un système social communautaire réponde aux besoins des populations.

En réalité, l’Union économique et monétaire, préfigurée par l’Acte unique (1986) et consacrée par le traité de Maastricht (1992), a créé un système politique et économique qui contribue à délégitimer l’ensemble des acquis du droit social et de la démocratie sociale dans les « États-nations » d’Europe occidentale. Et la notion de « modèle social européen », construite par des responsables politiques et des intellectuels progressistes dès 1987-1988 pour lutter contre ce phénomène, va se révéler contre-productive et aboutir à un énorme quiproquo dont jouent encore les autorités de l’Union.

A l’origine, le concept de « modèle social européen » devait fonder une intervention normative solide à l’échelon communautaire. Il s’agissait de sortir le social du carcan étroit que lui imposait l’Acte unique en le subordonnant au projet de grand marché [1]. Le droit social, nous disait-on, faisait partie du patrimoine commun à tous les États membres ; il était, de plus, singulier par rapport au reste du monde.

En fait, la recherche d’une « essence sociale » partagée de façon intemporelle et apolitique par l’ensemble de la classe politique européenne va conduire à un tri de plus en plus sévère entre les principes susceptibles d’être retenus comme « communs ». Ce laminage, qu’exprime bien le vocable de « socle », est favorisé par la fragilité des principes sociaux au niveau européen : déconnectés de l’histoire nationale, ceux-ci perdent la légitimité que leur confère la mémoire collective des conflits salariaux dans chaque société

Notes

[1] Lire Eliane Vogel-Polsky et Jean Vogel, L’Europe sociale 1993. Illusion, alibi ou réalité ?, Université libre de Bruxelles, 1991.

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mardi 5 juillet 2016

Observations sur l’appel de vingt intellectuels eurocritiques pour un nouveau traité européen

spaakcamion.jpg Le buste d'Henri Spaak détruit par un camion (collections du Musée de l'Europe)

La vision économique de long terme de l’Union européenne rend dérisoire l’espoir de renégocier les traités européens affiché par « vingt intellectuels eurocritiques ».

Car ce processus a démontré ses objectifs non pas « depuis au moins trois décennies, sur la base de traités marqués au coin du néolibéralisme alors triomphant (Acte unique, traité de Maastricht, traité de Lisbonne), ou de l’ordo-libéralisme allemand (traité de cohérence budgétaire dit « TSCG » de 2012) », mais depuis les origines. Il s’est agi, en effet d’assurer la tutelle maximale sur cette partie du monde de l’impérialisme le plus puissant, états-unien, escorté du second, l’impérialisme allemand, que les rivalités inter-impérialistes opposent cependant, à l’occasion des crises systémiques, jusqu’à la guerre générale. Le phénomène a débouché, entre autres, sur ce que Georges Gastaud qualifie « de protectionnisme » rigoureux au bénéfice exclusif de l’Allemagne et des États-Unis. Il est sans rapport aucun avec l’idéologie, la Guerre froide, le rêve de « démocratie », etc., et ne laisse aucune chance à la « réforme » à laquelle semblent croire les « vingt intellectuels eurosceptiques » qui ont signé ce manifeste.

La critique est portée ici du strict point de vue historique qui relève de ma compétence.

1° Je suis stupéfaite que certains de ces signataires, que je croyais très bien informés de l’histoire vraie de l’union européenne, érigent en modèle la renégociation de « la conférence de Messine » de 1955 qui, après l’échec de la Communauté européenne de défense (CED), a(urait) permis de remettre la construction européenne sur les rails ».

Ladite conférence se tint sous la stricte injonction de Washington, avec l’active contribution, selon la tradition, de ses purs et simples instruments, parmi lesquels Jean Monnet et Paul-Henri Spaak. Elle ouvrit sur une nouvelle étape majeure de la constitution de l’Europe germano-américaine, le marché commun, qui faisait suite à la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA) dont le « père de l’Europe » Robert Schuman s’était fait l’initiateur officiel. La réalité est différente, comme je le démontre notamment dans Aux origines du carcan européen, 1900-1960, dont l’édition augmentée vient de paraître.

Ce marché commun chemina, sans la « dérive » ici alléguée, vers l’union-carcan dont les hauts fonctionnaires français avaient révélé, avec une précision redoutable dès 1950-1953 (cette dernière date étant celle de la mise en œuvre de la Communauté européenne du charbon et de l’acier), tous les aspects, parmi lesquels l’impitoyable « dumping social ». Ladite « Europe » avait déjà, à l’époque du retour de De Gaulle aux affaires (1958), un aspect sinistre, marqué par la surproduction et les crises récurrentes (dont témoignait la fermeture des mines de charbon entamée par celles de France et de Belgique), décrit dans le même ouvrage.

Dans le 13e et dernier chapitre d’Une comédie des erreurs, 1943-1956, Souvenirs et réflexions sur une étape de la construction européenne, Paris, Plon, 1983, « L’étouffement », p. 499-523, l’ambassadeur de France à Londres René Massigli dressa un tableau effarant de cette session. Elle fut animée, en apparence, par les pions « européens » de Washington, déjà cités, sans oublier les autres, dont Pinay, Hallstein, Adenauer et Beyen ; en réalité par le tandem Département d’État-CIA, sous la houlette respective des deux frères Dulles, John Foster et Allen, partenaires essentiels de Sullivan & Cromwell, plus gros cabinet américain d’affaires internationales, lié à la finance allemande depuis le tournant du 19e siècle.

Notons, au cas où on serait tenté de taxer l’intéressé de subversion ou de « nationalisme », que Massigli n’avait pas incarné la résistance au tuteur étranger, et qu’il se voulait « européen ». Cet ancien champion de l’Apaisement de l’entre-deux-guerres, artisan majeur des accords de Munich comme directeur des Affaires politiques du Quai d’Orsay (voir l’index du Choix de la défaite, Paris, Armand Colin, 2010), avait fini en 1943 par se rallier à de Gaulle. Ralliement tardif et fort contraint : les archives américaines le montrent littéralement agenouillé devant Washington et quotidiennement disposé, à Alger, en 1943-1944, à lâcher de Gaulle auquel il reproche une résistance très excessive aux exigences américaines.

Allen Dulles, patron Europe de l’OSS (qui précéda la CIA) établi depuis novembre 1942 à Berne, avait alors déjà gagné, auprès de Robert Murphy, délégué de Roosevelt depuis décembre 1940 au débarquement en Afrique du Nord « française », ses galons de maître et de bailleur de fonds des « Européens » : c’est-à-dire des « élites » de la société acquises à la mainmise des États-Unis sur le continent européen après l’avoir été, le plus souvent, depuis les années 1930, à la mainmise allemande (sur ces noms, voir l’index de l’ouvrage Les élites françaises, 1940-1944. De la collaboration avec l’Allemagne à l’alliance américaine, Paris, Armand Colin, 2016).

De l’origine américaine de cette mythique « conférence de Messine », il n’est pas question dans le manifeste des « vingt intellectuels eurocritiques ». Omission surprenante qui se maintient dans les deux autres points abordés.

schuman-sculpture.gif Collections du Musée de l'Europe

2° La séduisante revendication de la renonciation au « modèle mercantiliste allemand (excédent extérieur approchant les 10 % du PIB) (…) intransposable aux autres pays et notamment à ceux de l’Europe du Sud » équivaut, compte tenu de l’histoire réelle de l’Union européenne, à la demande polie et vaine, adressée aux États-Unis et à l’Allemagne d’abandonner purement et simplement ladite union, leur créature. Autant vaudrait demander à une association bancaire de s’auto-transformer en entreprise de bonnes œuvres, pour réaliser la fameuse « Europe sociale » qu’on nous vante chaque jour. Cette revendication est aussi sidérante que celle d’un renouvellement de « la conférence de Messine » puisque l’objectif de l’Union européenne a été précisément réalisé : nous bénéficions de son succès depuis bientôt plus de soixante ans, il faut le reconnaître, avec une intensité démultipliée par la destruction de la zone d’influence soviétique muée en zone américaine depuis 25 ans.

« Dérive », vraiment ?, par rapport au propos d’un haut fonctionnaire du Quai d’Orsay de février 1950 (avant le fameux discours de Robert Schuman du 9 mai, donc), annonçant les effets imminents de « la pression du chômage sur le niveau des salaires (européens). Or, il ne peut y avoir harmonisation des salaires et des charges sociales (…) que par le jeu de l’offre et de la demande et elle se fera au niveau le plus bas. C’est bien là une des raisons pour lesquelles le Conseil national du patronat français se prononce en faveur de la libération des échanges et des Unions régionales : il y voit un moyen de réduire les prétentions des salariés lors des prochaines négociations des conventions collectives. » (Note du Service de Coopération économique (SCE), 10 février 1950, CE, 56, archives du ministère des Affaires étrangères, plus longuement citée dans Aux origines du carcan européen, p. 116-117). (Le Conseil national du patronat français succéda, en 1946, à la Confédération générale de la Production française devenue en juillet 1936 Confédération générale du patronat français, et précéda le MEDEF).

Les exigences historiques et actuelles des États-Unis à l’égard de cet énorme marché unifié et non protégé de leurs marchandises et de leurs capitaux n’ont pas non plus, dans ce deuxième point du manifeste, été prises en compte.

3° Le « dialogue avec la Russie, pays européen indispensable pour l’établissement d’une sécurité dont toutes nos nations ont besoin », etc., est-il compatible avec le maintien de l’union européenne dans l’OTAN, institution dont l’origine se confond strictement avec l’histoire de l’encerclement de l’URSS. Les États-Unis combattaient d’ailleurs la Russie depuis les débuts de l’ère impérialiste, plus de 20 ans avant 1917. L’a démontré l’un des deux pères fondateurs du courant historiographique américain dit « révisionniste » (courant scientifique sans rapport avec les « révisionnistes » français, simples « négationnistes » des chambres à gaz), William Appleman Williams. Sa thèse universitaire (Ph.D.) American Russian Relations, 1781-1947, New York, Rinehart & C°, 1952, a montré que le jeune impérialisme américain, soucieux de contrôler, entre autres, le sort de la Chine, avait jugé insupportable l’expansion de son (assez faible) rival russe, qui revendiquait sa participation au contrôle des transports ferroviaires de la Chine : « L’entente (russo-américaine) lâche et informelle (…) s’était rompue sur les droits de passage des chemins de fer (russes) de Mandchourie méridionale et de l’Est chinois entre 1895 et 1912 ».

On trouvera maintes références sur la vieille obsession antirusse des impérialismes américain et allemand et sur leur agressivité, dimension militaire incluse, envers l’empire russe puis l’URSS dans les références suivantes : « Le débarquement du 6 juin 1944 du mythe d’aujourd’hui à la réalité historique » (juin 2014), et dans « L’apport des “guerres de Staline” de Geoffrey Roberts à l’histoire de l’URSS : acquis et débats », préface à l’ouvrage de Geoffrey Roberts, Les guerres de Staline, Paris, Delga, 2014, p. I-XXXIV.

Ceux qui seraient tentés de balayer d’un revers de main les références fournies par l’universitaire sérieuse que je suis pourront constater que je les emprunte soit aux archives originales soit aux travaux historiques américains accumulés depuis des décennies. Ce travail, notons-le, qualifie les pratiques de la « soviétologue » de Rennes 2, Cécile Vaissié, qui met en cause l’« universitaire retraitée et militante au PRCF » Annie Lacroix-Riz dans Les réseaux du Kremlin en France. Le lecteur pourra juger du manque de sérieux de la documentation de ce récent ouvrage assuré d’un énorme écho médiatique, phénomène qui démontre le caractère plus que jamais actuel de mon livre de 2012, L’histoire contemporaine toujours sous influence, Paris, Delga-Le temps des cerises.

Une « Union européenne » à direction germano-américaine bien disposée envers la Russie, vraiment ? Qu’est-il arrivé à certains, au moins, des « vingt intellectuels eurocritiques » qu’on avait pris pour des observateurs sérieux du « carcan » réservé de longue date aux « Européens » non détenteurs de profits monopolistes ? Leurs « vœux pieux » européens traduisent-ils une nostalgie pour le «baiser Lamourette» de juillet 1792[1] ?

Annie LACROIX-RIZ, 3 juillet 2016

Chercheuse en histoire contemporaine, professeur émérite, université Paris 7.

Visualiser sur le site de la Librairie Tropiques :

Aux origines du carcan européen, partie 1

Aux origines du carcan européen, partie 2

Notes

[1] "Lors de la séance du 7 juillet 1792, en plein débat, âpre, sur la « patrie en danger », Antoine-Adrien Lamourette affirme que la désunion de l'Assemblée est une source de malheur pour la Nation. Il appelle à une fraternité entre les députés et propose une embrassade générale."(wikipedia)

mercredi 22 juin 2016

Comment sortir du cercle de la peur ?

Ce texte de Pierre Bourdieu est un compte-rendu de lecture de l'ouvrage de Juan E. Corradi, Patricia Weiss Fagen et Manuel Antonio Garreton, Fear at the Edge, State Terror and Resistance in Latin America, Berkeley, University of Califormnia Press, 1992. Il est paru dans la Revue Liber, n°17, mars 1994. (Note du Concierge)

Un objet singulier, peu fréquenté depuis Montesquieu, qui faisait reposer le despotisme sur la crainte: la politique de la peur. Dans quatre pays du Sud de l'Amérique latine, Argentine, Brésil, Chili et Uruguay, au cours des années 70, des régimes totalitaires ont fait régner une terreur d'Etat visant à “dissoudre ou à isoler les institutions civiles capables de protéger les citoyens contre le pouvoir de l'Etat”. Par une étrange inversion, l'Etat qui tend à assurer le maintien de l'ordre, la sécurité des personnes et, dans les termes de Max Weber, la “prévisibilité et la calculabilité” du monde social, devient le principe d'une sorte d'insécurité radicale et d'une imprévisibilité à peu près totale. Ces dictatures qui “promettent d'en finir avec la peur, engendrent en fait de nouvelles peurs parce qu'elles brisent profondément les routines et les habitudes sociales, rendant la vie quotidienne imprévisible” ; elles suscitent un sentiment d'impuissance et l'environnement familier lui-même semble habité par des forces étrangères et hostiles : l'obsession de la survie empêche les gens de vivre.

Le terrorisme et la terreur d'Etat ou les différentes combinaisons possibles de l'un ou de l'autre installent l'incertitude au coeur du système social (surtout lorsque l'Etat constitué, comme le dit quelque part Norbert Elias, contre la logique du rackett, devient – on en a nombre d'exemples récents – une mafia organisant le rackett et le meurtre). Les définitions légales de l'activité criminelle sont vagues ; l'information est imprécise ou inaccessible et la communication difficile ; la violence physique s'exerce ouvertement en association avec des activités semi-clandestines telles que tortures et exécutions illégales. Les actes d'intimidation publique (comme les enlèvements accomplis avec un grand déploiement de force ou les exécutions publiques) instituent l'insécurité la plus extraordinaire au coeur de l'existence ordinaire. Dans ces conditions, “la capacité de calculer rationnellement les conséquences d'une action est profondément altérée”.

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mercredi 8 juin 2016

"Il n'y a rien de pire qu'une révolution ratée"

revolutionratee.PNG Cliquer sur l'image pour visualiser l'interview

Il n'y a rien de pire qu'une révolution ratée. Ça coûte très cher après. Et j'avais vraiment raison. Parce que je pense que beaucoup de choses qui sont arrivées dans le monde entier, de Berkeley jusqu'à Moscou, au moins dans l'Université, sont le produit du fait que 68 a été une fausse révolution, mais qui a fait peur comme une vraie. Voilà, les gens ont eu peur, les professeurs etc. Et ça a déterminé une réaction, un mouvement de réaction thermidorienne, très très fort, dans la littérature, dans l'art, dans la philosophie, parce qu'une révolution ratée, ça fait peur comme une vraie révolution, mais ça ne change rien. C'est ça une révolution ratée...

vendredi 3 juin 2016

Il y a 16 ans : "Contre la pensée Tietmeyer"

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Le journaliste du Monde aurait pu ou dû interroger M. Hans Tietmeyer sur le sens qu'il donne aux mots clés de la langue (de bois) des investisseurs, «rigidités-sur-le-marché-du-travail» et «flexibilité-sur-le-marché-du-travail» (les travailleurs, eux, s'ils lisaient un journal aussi indiscutablement sérieux que le Monde, entendraient immédiatement travail de nuit, travail pendant les week-ends, horaires irréguliers, stress accru, etc.). Observant que «sur le marché du travail» fonctionne comme une sorte d'épithète homérique qui peut être accrochée à toutes sortes de mots, comme flexibilité et rigidité, on peut être tenté, par jeu et pour éprouver la flexibilité du langage de M. Hans Tietmeyer, de parler par exemple de «flexibilité sur-les-marchés-financiers» ou de «démanteler les rigidités des marchés financiers». L'incongruité d'un tel usage saute aux yeux et l'on peut en conclure que c'est bien aux travailleurs, et à eux seuls (contrairement à ce que pourrait laisser croire le «nous» ­ si nous faisons un effort ­ de M. Hans Tietmeyer) qu'est demandé cet effort de «flexibilité». Et que c'est aux travailleurs que s'adresse la sourde menace, proche du chantage, qui est contenue dans la phrase: «De sorte qu'une nouvelle phase de croissance ne sera atteinte à nouveau que si nous faisons ­ si vous faites ­ un effort de flexibilité sur le marché du travail.» En clair, lâchez aujourd'hui vos acquis sociaux au nom de la croissance que cela nous apportera demain. Une rhétorique que les travailleurs concernés connaissent bien, qui résumaient ainsi la politique de participation que le gaullisme, en d'autres temps, leur offrait: «Tu me donnes ta montre et je te donne l'heure.»

Pierre Bourdieu

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mardi 31 mai 2016

La double vérité du travail

La situation limite dans laquelle le travailleur n'attend de son travail que son salaire est souvent vécue, comme j'ai pu l'observer en Algérie, comme profondément anormale. Il n'est pas rare, au contraire, que le travail procure, en lui-même, un profit lié au fait même de l'investissement dans le travail ou dans les relations de travail (comme l'atteste par exemple la mutilation symbolique qui affecte le chômeur et qui est imputable, autant qu'à la perte de salaire, à la perte des “raisons d'êtres” associées au travail et au monde du travail.)

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samedi 28 mai 2016

L'Union européenne, c'est le contraire de l'Europe

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Il suffit d’être marxiste première année, même année préparatoire, pour savoir que le capitalisme est massivement organisé sur une base nationale, ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas un capitalisme international, c’est un autre problème, mais grosso modo il est régulé dans des cadres nationaux. Ça veut dire quoi ? Ça veut qu’en France, c’est l’histoire de 1945, on leur a mis dans la gueule les conventions collectives, on a imposé le SMIC, on a dit qu’on ne pouvait pas licencier comme on voulait, enfin bref... C’est un cas de régulation dans les frontières nationales. L’intégration européenne, ça veut dire la désintégration de ces cadres de régulation du capitalisme. Donc quand (Merkel) dit « il faut plus d’intégration européenne », ça veut dire il faut plus de désintégration de toutes nos protections nationales. Alors si le Figaro avait mis « Merkel et Hollande pour plus de démolition de la protection sociale », y’a des gens qui se seraient dit « Oh ben non, non c’est con... »... Elle n’arrête pas de le dire... Les salariés en France... La protection sociale est trop coûteuse aux entreprises, on est trop protégés, c’est pour ça qu’il y a du chômage, toute la théorie du Conseil (Européen), c’est pour ça qu’il y a du chômage, c’est parce que les salariés sont trop protégés et que c’est trop difficile de les licencier, c’est toute la théorie de la flexi-sécurité, si on peut virer les gens c’est bon pour leurs emplois. Donc si tu veux l’intégration européenne, si j’ai pas Bac plus 12 et si j’ai pas tout Bourdieu dans ma bibliothèque, ben je suis pour : surtout si deux chefs d’État dont un me dit qu’il est de gauche me disent « Ouais, quand même par rapport à la crise grecque, il faudrait quand même plus d’intégration européenne ».

Franck Lepage, Arrêt sur Image, 2012

Gauche/Droite

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Ce sont des gens qui inconsciemment se servaient de prises de positions politiques extrémistes en apparence, en apparence subversives pour prendre des positions de pouvoir, pour prendre une importance vis-à-vis d'eux-mêmes, vis-à vis de leurs copains, qu'ils n'auraient pas eue autrement... ça ça se voit à des tas de petits signes...

Loi travail et retour au XIXème siècle : Travail salarié et capital (I)

Considérant que les fondamentaux ne sont pas enseignés par l'école de la République (et que ce n'est pas les faux impertinents du Manuel d'Histoire Critique du Monde Diplomatique qui y changeront quelque chose) et que la régression sociale pourrait bien aussi s'expliquer par le triomphe final de l'école de Jules Ferry, 100 ans après, le Musée de l'Europe & de l'Afrique ne reculera devant aucun "archaïsme" !

Le Concierge (des luttes sociales)

"Nous voulons être compréhensibles pour les ouvriers. Il règne d'ailleurs partout en Allemagne l'ignorance et la confusion d'idées les plus étran­ges au sujet des rapports économiques les plus simples, chez les défenseurs patentés de l'état de choses actuel et jusque chez les thaumaturges socialistes et les génies politiques méconnus dont l'Allemagne morcelée est plus riche encore que de souverains." (Karl Marx, Travail salarié et Capital (1849).

Livre I

De différents côtés on nous a reproché de n'avoir pas exposé les rapports économiques qui constituent de nos jours la base matérielle des combats de classeet des luttes nationales. C'est à dessein que nous n'avons fait qu'effleurer ces rapports là seulement où ils éclataient directement en collisions politiques.

Il s'agissait avant tout de suivre la lutte des classes dans l'histoire de chaque jour et de prouver de façon empirique, sur la matière historique existante et renouvelée quotidienne­ment, que l'assujettissement de la classe ouvrière qui avait réalisé Février et Mars avait amené du même coup la défaite des adversaires de celle-ci: les républicains bourgeois en France et les classes bourgeoises et paysan­nes en lutte contre l'absolutisme féodal sur tout le continent européen; que la victoire de la «République honnête» en France fut en même temps la chute des nations qui avaient répondu à la révolution de Février par des guerres d'indé­pen­dance héroïques; qu'enfin l'Europe, par la défaite des ouvriers révolutionnaires, était retombée dans son ancien double esclavage, l'esclavage anglo-russe. Les combats de juin à Paris, la chute de Vienne, la tragi-comédie de Berlin en novem­bre 1848, les efforts déses­pérés de la Pologne, de l'Italie et de la Hongrie, l'épuise­ment de l'Irlande par la famine, tels furent les moments principaux où se concen­tra en Europe la lutte de classes entre la bourgeoisie et la classe ouvrière et qui nous permirent de démontrer que tout soulèvement révolutionnaire, aussi éloi­gné que son but puisse paraître de la lutte des classes, doit nécessai­re­ment échouer jusqu'au moment où la classe ouvrière révolutionnaire sera victorieuse, que toute réforme sociale reste une utopie jusqu'au moment où la révolution prolétarienne et la contre-révolution féodale se mesureront par les armes dans une guerre mon­diale. Dans la présentation que nous en faisions, comme dans la réalité, la Belgique et la Suisse étaient des tableaux de genre tragi-comiques et caricaturaux dans la grande fresque de l'histoire, l'une présentée comme l'État modèle de la monarchie bourgeoise, l'autre comme l'État modèle de la République bourgeoise, États qui s'imaginaient tous deux être aussi indépendants de la lutte des classes que de la révolution européenne.

Maintenant que nos lecteurs ont vu se développer la lutte des classes en l'an­née 1848 sous des formes politiques colossales, il est temps d'approfondir les rap­ports économiques eux-mêmes sur lesquels se fondent l'existence de la bourgeoi­sie et sa domination de classe, ainsi que l'esclavage des ouvriers.

Nous exposerons en trois grands chapitres: 1. les rapports entre le travail sala­rié et le capital, l'esclavage de l'ouvrier, la domination du capitaliste; 2. la dispa­ri­tion inévitable des classes moyennes bourgeoises et de ce qu'il est convenu d'appeler la paysannerie (Bürgerstandes) sous le régime actuel; 3. l'assujettisse­ment commercial et l'exploitation des classes bourgeoises des diverses nations de l’Europe par le despote du marché mondial, l’Angleterre.

Nous chercherons à faire un exposé aussi simple et populaire que possible, et sans supposer connues à l'avance les notions même les plus élémentaires de l'écono­mie politique. Nous voulons être compréhensibles pour les ouvriers. Il règne d'ailleurs partout en Allemagne l'ignorance et la confusion d'idées les plus étran­ges au sujet des rapports économiques les plus simples, chez les défenseurs patentés de l'état de choses actuel et jusque chez les thaumaturges socialistes et les génies politiques méconnus dont l'Allemagne morcelée est plus riche encore que de souverains.

Abordons donc la première question: Qu'est-ce que le salaire? Comment est-il déterminé?­

Si l'on demandait à des ouvriers : « À combien s'élève votre salaire?», ils répondraient: l'un: « Je reçois de mon patron 1 mark pour une journée de travail», l'autre: « Je reçois 2 marks », etc. Suivant les diverses branches de travail aux­quelles ils appartiennent, ils énuméreraient les diverses sommes d'argent qu'ils reçoivent de leurs patrons respectifs pour la production d'un travail déterminé, par exemple pour le tissage d'une aune de toile ou pour la composition d'une page d'imprimerie. Malgré la diversité de leurs déclarations, ils seront tous unanimes sur un point: le salaire est la somme d'argent que le capitaliste paie, pour un temps de travail déterminé ou pour la fourniture d'un travail déterminé.

Le capitaliste achète donc (semble-t-il) leur travail avec de l'argent. C'est pour de l'argent qu'ils lui vendent leur travail. Mais il n'en est ainsi qu'apparemment. Ce qu'ils vendent en réalité au capitaliste pour de l'argent, c'est leur force de travail. Le capitaliste achète cette force de travail pour un jour, une semaine, un mois, etc. Et, une fois qu'il l'a achetée, il l'utilise en faisant travailler l'ouvrier pendant le temps stipulé. Pour cette même somme d'argent avec laquelle le capitaliste a acheté sa force de travail, par exemple pour 2 marks, il aurait pu acheter deux livres de sucre ou une quantité déterminée d'une autre marchandise quelconque. Les 2 marks avec lesquels il a acheté deux livres de sucre sont le prix de deux livres de sucre. Les 2 marks avec lesquels il a acheté douze heures d'utilisation de la force de travail sont le prix des douze heures de travail. La force de travail est donc une marchandise, ni plus, ni moins que le sucre. On mesure la première avec la montre et la seconde avec la balance.

Leur marchandise, la force de travail, les ouvriers l'échangent contre la mar­chandise du capitaliste, contre l'argent, et, en vérité, cet échange a lieu d'après un rapport déterminé. Tant d'argent pour tant de durée d'utilisation de la force de travail. Pour douze heures de tissage, 2 marks. Et ces 2 marks ne représentent-ils pas toutes les autres marchandises que je puis acheter pour 2 marks? L'ouvrier a donc bien échangé une marchandise, la force de travail, contre des marchandises de toutes sortes, et cela suivant un rapport déterminé. En lui donnant 2 marks, le capitaliste lui a donné tant de viande, tant de vêtements, tant de bois, de lumière, etc., en échange de sa journée de travail. Ces 2 marks expriment donc le rapport suivant lequel la force de travail est échangée contre d'autres marchandises, la valeur d'échange de la force de travail. La valeur d'échange d'une marchandise, éva­luée en argent, c'est précisément ce qu'on appelle son prix. Le salaire n'est donc que le nom particulier donné au prix de la force de travail appelé d'ordinaire prix du travail, il n'est que le nom donné au prix de cette marchandise particulière qui n'est en réserve que dans la chair et le sang de l'homme.

Prenons le premier ouvrier venu, par exemple, un tisserand. Le capitaliste lui fournit le métier à tisser et le fil. Le tisserand se met au travail et le fil devient de la toile. Le capitaliste s'approprie la toile et la vend 20 marks par exemple. Le salaire du tisserand est-il alors une part de la toile, des 20 marks, du produit de son travail? Pas du tout. Le tisserand a reçu son salaire bien avant que la toile ait été vendue et peut-être bien avant qu'elle ait été tissée. Le capitaliste ne paie donc pas ce salaire avec l'argent qu'il va retirer de la toile, mais avec de l'argent accu­mulé d'avance. De même que le métier à tisser et le fil ne sont pas le produit du tisserand auquel ils ont été fournis par l'employeur, les marchandises qu'il reçoit en échange de sa marchandise, la force de travail ne le sont pas davantage. Il peut arriver que le capitaliste ne trouve pas d'acheteur du tout pour sa toile. Il peut arriver qu'il ne retire pas même le salaire de sa vente. Il peut arriver qu'il la vende de façon très avantageuse par rapport au salaire du tisserand. Tout cela ne regarde en rien le tisserand. Le capitaliste achète avec une partie de sa fortune actuelle, de son capital, la force de travail du tisserand tout comme il a acquis, avec une autre partie de sa fortune, la matière première, le fil, et l'instru­ment de travail, le métier à tisser. Après avoir fait ces achats, et parmi ces achats il y a aussi la force de travail nécessaire à la production de la toile, il ne produit plus qu'avec des matiè­res premières et des instruments de travail qui lui appartiennent à lui seul. Car, de ces derniers fait aussi partie notre brave tisserand qui, pas plus que le métier à tisser, n'a sa part du produit ou du prix de celui-ci.

Le salaire n'est donc pas une part de l'ouvrier à la marchandise qu'il produit. Le salaire est la partie de marchandises déjà existantes avec laquelle le capitaliste s'approprie par achat une quantité déterminée de force de travail productive.

La force de travail est donc une marchandise que son possesseur, le salarié, vend au capital. Pourquoi la vend-il ? Pour vivre.

Mais la manifestation de la force de travail, le travail, est l'activité vitale propre à l'ouvrier, sa façon à lui de manifester sa vie. Et c'est cette activité vitale qu'il vend à un tiers pour s'assurer les moyens de subsistance nécessaires. Son activité vitale n'est donc pour lui qu'un moyen de pouvoir exister. Il travaille pour vivre. Pour lui-même, le travail n'est pas une partie de sa vie, il est plutôt un sacrifice de sa vie. C'est une marchandise qu'il a adjugée à un tiers. C'est pourquoi le produit de son activité n'est pas non plus le but de son activité. Ce qu'il produit pour lui-même, ce n'est pas la soie qu'il tisse, ce n'est pas l'or qu'il extrait du puits, ce n'est pas le palais qu'il bâtit. Ce qu'il produit pour lui-même, c'est le salaire, et la soie, l'or, le palais se réduisent pour lui à une quantité déterminée de moyens de subsistance, peut-être à un tricot de coton, à de la monnaie de billon et à un logement dans une cave. Et l'ouvrier qui, douze heures durant, tisse, file, perce, tour­ne, bâtit, manie la pelle, taille la pierre, la transporte, etc., regarde-t-il ces douze heures de tissage, de filage, de perçage, de travail au tour ou de maçonne­rie, de maniement de la pelle ou de taille de la pierre comme une manifestation de sa vie, comme sa vie? Bien au contraire. La vie commence pour lui où cesse activité, à table, à l'auberge, au lit. Par contre, les douze heures de travail n'ont nulle­ment pour lui le sens de tisser, de filer, de percer, etc., mais celui de gagner ce qui lui permet d'aller à table, à l'auberge, au lit. Si le ver à soie tissait pour subvenir à son existence de chenille, il serait un salarié achevé.

La force de travail ne fut pas toujours une marchandise. Le travail ne fut pas toujours du travail salarié, c'est-à-dire du travail libre. L'esclave ne vendait pas sa force de travail au possesseur d'esclaves, pas plus que le bœuf ne vend le produit de son travail au paysan. L'esclave est vendu, y compris sa force de travail, une fois pour toutes à son propriétaire. Il est une marchandise qui peut passer de la main d'un propriétaire dans celle d'un autre. Il est lui-même une marchandise, mais sa force de travail n'est pas sa marchandise. Le serf ne vend qu'une partie de sa force de travail. Ce n'est pas lui qui reçoit un salaire du propriétaire de la terre; c'est plutôt le propriétaire de la terre à qui il paie tribut. Le serf appartient à la terre et constitue un rapport pour le maître de la terre. L'ouvrier libre, par contre, se vend lui-même, et cela morceau par morceau. Il vend aux enchères 8, 10, 12, 15 heures de sa vie, jour après jour, aux plus offrants, aux possesseurs des ma­tières premières, des instruments de travail et des moyens de subsistance, c'est-à-dire aux capitalistes. L'ouvrier n'appartient ni à un propriétaire ni à la terre, mais 8, 10, 12, 15 heures de sa vie quotidienne appartiennent à celui qui les achète. L'ouvrier quitte le capitaliste auquel il se loue aussi souvent qu'il veut, et le capitaliste le congédie aussi souvent qu'il le croit bon, dès qu'il n'en tire aucun profit ou qu'il n'y trouve plus le profit escompté. Mais l'ouvrier dont la seule res­sour­ce est la vente de sa force de travail ne peut quitter la classe tout entière des acheteurs, c'est-à-dire la classe capitaliste, sans renoncer à l'existence. Il n'appar­tient pas à tel ou tel employeur, mais à la classe capitaliste, et c'est à lui à y trou­ver son homme, c'est-à-dire à trouver un acheteur dans cette classe bourgeoise.

Avant de pénétrer plus avant dans les rapports entre le capital et le travail salarié, nous allons maintenant exposer brièvement les conditions les plus géné­rales qui entrent en ligne de compte dans la détermination du salaire.

Le salaire est, ainsi que nous l'avons vu, le prix d'une marchandise détermi­née, la force de travail. Le salaire est donc déterminé par les mêmes lois qui déterminent le prix de toute autre marchandise.

La question qui se pose est donc celle-ci: comment se détermine le prix dune marchandise ?

(à suivre)

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