Musée de l'Europe et de l'Afrique

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mardi 8 novembre 2016

Qu’on se le dise : les classes sociales n’existent pas

Jean-Luc Mélechon, dans sa phase de conquête de l'hégémonie idéologique de la PBI (Petite-Bourgeoisie Intellectuelle), c'est à dire des agents du marketing (une petite-partie dans les médias mainstream, une grande partie chez les blogueurs et petits-entrepreneurs des "médias sociaux", surveillés de près par les logiciels des propriétaires des moyens de production de la Silicon Valley, ce qui pourrait bien faire de Mélenchon l'idiot utile de l'impérialisme américain, ce que tout les esprits sensés redoutent...) s'est appuyé sur Chantal Mouffe (une prétendue belge inconnue au bataillon en Belgique) pour affirmer : « Au siècle où les humains n’étaient « que » deux milliards, il y avait le « parti de classe ». Il était nécessairement aussi délimité que l’était « la classe » elle-même dans une société où elle n’était nullement hégémonique. En fait, les ouvriers constituaient une sorte d’archipel dans un océan de paysannerie et de travailleurs indépendants de la boutique et de l’artisanat. Sa verticalité correspondait à une organisation du travail lui-même. La centralisation découlait des moyens de transports et de communication autant que comme reflet de la centralisation de son adversaire. Bref, le « parti de classe » correspondait à une réalité sociale et matérielle qui s’est elle-même dépassée de toutes les façons possibles. L’émergence du « peuple » comme catégorie sociale protagoniste face à l’oligarchie de la période du capitalisme financiarisé dominant appelle sa forme spécifique d’organisation. ». François Ruffin avait ouvert (comme préparation d'artillerie ?) Fakir à l'impétrante, au point qu'il est quand même difficile d'imaginer que ce "plan média" (B) n'était pas concerté. Comme Descartes l'analyse sur son blog :

Exit donc la « classe » - c'est-à-dire le groupe humain occupant une même position dans le mode de production et donc ayant de ce fait un intérêt commun qui pousse ses membres à des comportements homogènes sans que soit besoin une coordination – et place au « peuple ». Mais comment définir ce « peuple » qui fait face à « l’oligarchie » ? Est-ce sur un critère de revenu ? De patrimoine ? De sociologie ? De modes de consommation ?

Le concept de « classe » - qui est l’une des contributions essentielles du marxisme à la pensée politique du XIXème siècle – a l’avantage de constituer une catégorie sociale comme acteur à la fois économique, social et politique en faisant le lien entre la position économique et le système de représentation – c'est-à-dire l’idéologie – et donc les comportements. Le « peuple », qui pour Mélenchon inclut le soudeur et l’avocat, la caissière et le professeur, le petit patron et l’ouvrier agricole, n’a aucune raison de constituer un groupe homogène du point de vue des comportements, puisqu’il est constitué de gens qui ont des intérêts différents et souvent antagoniques. Ce discours a en fait un autre but : le « peuple » façon Mélenchon incarne le rêve des « classes moyennes » d’une alliance avec les couches populaires dont elle prendrait, bien évidement, la tête. Le « protagonisme » de la classe ouvrière cantonnait les « classes moyennes » au mieux dans les seconds rôles, au pire dans le camp des exploiteurs. Le « peuple » permet au contraire aux « classes moyennes » d’évacuer le rôle singulier de la classe ouvrière pour se l’approprier…

Chantal Mouffe étant l'inspiratrice, nous savons gré à Jean-Pierre Garnier de nous informer un peu plus sur cette influente inconnue.

Qu’on se le dise : les classes sociales n’existent pas et, par voie de conséquence, la lutte pluriséculaire qui les opposerait non plus. Tel est l’oracle d’une grande prêtresse du post-marxisme pontifiant : la politologue belge Chantal Mouffe. À vrai dire, il ne s’agit pas là d’un scoop. Sans revenir sur la genèse du concept «lutte des classes» dont on rappellera simplement que Marx et Engels n’ont fait que l’emprunter, avant de le complexifier et en réorienter le sens, à des historiens libéraux français de la Restauration (François Guizot, Augustin Thierry, Adolphe Thiers…), on sait que l’un des fondements de l’idéologie bourgeoise, au-delà de ses multiples facettes et variantes, est la négation pure et simple de l’existence des classes et de leurs luttes. On sait aussi qu’outre les penseurs clairement situés à droite, cette négation a été reprise dès la fin du XIXe siècle par une partie de ceux situés à gauche, d’obédience sociale-démocrate principalement. Parée d’atours «post-modernes », elle a ensuite connu un renouveau en France grâce à une cohorte d’intellectuels portés par le reflux de la révolution «libérale-libertaire» de mai 68 (Michel Foucault, Jacques Derrida, Gilles Deleuze, Félix Guattari…) qui, laissant aux caciques d’une «gauche de gouvernement» le soin d’aider l’idée socialiste à « faire son chemin », se sont dépensés sans compter à «déconstruire» toutes les voies théoriques qui lui auraient peut-être permis de devenir réalité. Rien de nouveau, donc, avec l’irruption d’une Chantal Mouffe au firmament de la pensée de gauche normalisée et normalisante.

Lire la suite en deux parties sur le site de la Librairie Tropiques

Les pervers peuvent également essayer d'écouter ce chef-d'oeuvre de cuistrerie particulièrement désopilant où Jean-Luc Mélenchon se propose de "créer un peuple" (apparemment limité à une fraction des classes moyennes, et espérant se retrouver face à Marine le Pen s'il passait le premier tour afinb de l'emporter sans besoin d'adhésion populaire, soit aucune différence avec les autres candidats !!!)

dimanche 21 août 2016

Un combat anticlérical conséquent est un combat contre les médias de masse

Liste des articles paru sur le Musée de l'Europe & de l'Afrique sur

Le terrorisme "islamique", ses propagantistes réels (c'est à dire efficaces) et le "voile" dont ils affublent la question sociale :

Bal tragique à Argenteuil

La faillite de l'anti-terrorisme

Hommage à Charlie Hebdo Canal historique

Actes islamophobes

Les micro-ondes de la propagande

La critique petite-bourgeoise de la religion est-elle rationnelle ?

Actes islamophobes

Une cinquantaine de procédures ouvertes pour blasphème

Interdire de filmer des policiers ? Le retour de la censure sous le masque de la sécurité

"La laïcité est une question politique ou elle n’est rien !"

"Cooperation" franco-tunisienne : impérialisme et révolution

Manuel Valls revendique une tentative d'attentat

Manuel Valls suggère à Daech d'exterminer les Chrétiens d'Orient

Loi Renseignement : Tous sauf Charlie ?

Liste des députés ayant approuvé la loi renseignement

Lettre à Luz

Attentat terroriste non déjoué en Grèce

François Hollande et le nouveau "Pinochet arabe"

Nous sommes en 14-33

S'associer à la douleur, penser l'avenir

C'est dur d'être gouvernés par des cons

Un cadeau incroyable aux assassins

Relancer le tourisme

[Créer un illusoire sentiment de sécurité en mettant en place, pour plusieurs mois, un État réellement policier|/post/2015/11/20/creer-un-illusoire-sentiment-de-securite]

BRAVONS L'ETAT D’URGENCE, RETROUVONS-NOUS LE 29 NOVEMBRE PLACE DE LA REPUBLIQUE

« Ce sont vos opposants politiques que vous avez placés sous résidence surveillée, comme l’aurait fait n’importe quel régime autoritaire »

Lettre à Nancy McKinstry, CEO de Wolters Kluwer

Appel unitaire : « Sortir de l’état d’urgence »

Liste des Députés ayant voté pour la prorogation de l'état d'urgence

Attentat contre un siècle de code du travail

Code du travail : Proclamation de la République sociale démocratique et solidaire en danger

Liste des députés ayant voté CONTRE la prorogation de l'état d'urgence

Honte à jamais à l'ensemble de la "représentation" nationale moins 5 exceptions

"Reste la grande question de l’engagement militaire français contre l’OEI"

Miroir tunisien

Cazeneuve tuera aussi en Tunisie

"Vive la loi, vive le syndicat !"

mardi 9 août 2016

"La race, le racisme et l'antiracisme sont essentiels au néoliberalisme"

Par Walter Benn Michaels

Il est un peu surprenant que The New York Times ait parlé de 2015 comme de l'année où les Américains ont fait une fixation sur l'identité. Non pas que l'analyse soit fausse. Entre le champion olympique Bruce Jenner, qui a effectué volontairement sa transition d'homme à femme, et la militante des droits civiques Rachel Dolezal, qui a effectué à contrecœur sa transition de noire à blanche, après avoir prétendu être africaine-américaine, l'identité a effectivement été notre obsession en 2015.

Mais elle l'a toujours été. Si le mouvement contre les violences policières Black Lives Matter ( « les vies noires comptent ») est nouveau, le problème de la surreprésentation des Afro-Américains parmi les pauvres et dans les prisons ne l'est pas ; on lui a même donné un nom : « disparitarisme ».

Et si le projet de Donald Trump de construire un mur à la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique est nouveau, la volonté d'interdire l'entrée aux mauvaises catégories de migrants est ancienne et porte depuis longtemps le nom de « nativisme ».

D'ailleurs, la candidate démocrate, Hillary Clinton, affirme que la forme primordiale de discours identitaire – le racisme blanc – est à ce point ancrée dans la société américaine qu'il est notre « péché originel ». Vu sous cet angle, en effet, 2015 est une année comme une autre dans l'histoire américaine.

La vraie différence

Mais en fait, non. Pourquoi ? Parce que, au-delà de notre obsession identitaire habituelle, 2015 a vu l'apparition d'un mouvement politique obsédé, non pas par la couleur de peau ou le sexe, mais par la classe sociale.

A partir de la fin de l'année 2015 et jusqu'en mai de cette année, le candidat à l'investiture démocrate, le sénateur du Vermont Bernie Sanders, n'a cessé de parler d'un pays où la vraie différence n'est pas entre Noirs et Blancs, hommes et femmes, Américains de souche et immigrés, homos et hétéros, mais entre riches et pauvres.

Les inégalités de classe n'étaient pas une question parmi d'autres de sa campagne mais de loin la question la plus importante. Et, peut-être parce que l'écart de revenu entre les 10 % les plus riches et les 90 % restants de la population américaine est plus vaste que jamais (environ deux fois celui de la France), treize millions de personnes ont partagé son avis et ont voté pour lui.

Pour comprendre le rapport entre identité et inégalités aux Etats-Unis aujourd'hui, il faut voir que ce lien a été remis en cause et, plus important encore, combien cette remise en cause suscite de résistances même, ou surtout, chez des personnes censément de gauche.

Gagner le plus d'argent possible

Contrainte de riposter à Sanders, qui dénonçait l'économie « truquée » des États-Unis et la place qu'elle y occupe (notamment ses liens financiers avec la banque Goldman Sachs), Hillary Clinton a interpellé la foule lors d'un meeting : « Tout ne se résume pas à une théorie économique, n'est-ce pas ? » Elle a obtenu un grand « non ! » en réponse.

Et quand elle a demandé : « Si nous démantelons demain les grandes banques (...), est-ce que cela mettra fin au racisme ? Est-ce que cela mettra fin au sexisme ? Est-ce que cela mettra fin à la discrimination envers la communauté LGBT ? », à chaque fois, l'assistance a répondu « non ». Et, à chaque fois, le sens de la question et de la réponse était que les inégalités qui doivent vraiment nous préoccuper tiennent davantage à la discrimination qu'à l'exploitation, à la couleur de peau et au sexe qu'à la classe sociale.

C'est un point de vue qu'Hillary Clinton et ses partisans partagent avec les grandes banques : tout ce beau monde ne voit, à juste titre, aucune contradiction à combattre le racisme et le sexisme d'un côté et à gagner le plus d'argent possible de l'autre.

La contradiction n'est pas entre la diversité et les profits mais entre le socialisme et les profits. Et, comme nous avons pu le constater au cours de ces derniers mois, le discours identitaire est une arme efficace pour lutter contre le socialisme et défendre les profits. Ou, pour le dire autrement, si le racisme a servi la conception du capitalisme de Ronald Reagan et de Donald Trump, l'antiracisme sert tout aussi bien la conception du capitalisme de Bill et d'Hillary Clinton.

C'est le capitalisme qui est le problème

La raison en est simple. Le racisme (et, plus généralement, la discrimination) offre aujourd'hui au capitalisme néolibéral sa théorie (et la justification) des inégalités. Alors qu'un nombre croissant d'Américains voit leur situation financière se dégrader, la droite affirme que, le problème, ce sont les Mexicains, les musulmans ou les Noirs, pas le capitalisme ; la gauche affirme que le problème, c'est le racisme anti-Mexicains ou antimusulmans ou anti-Noirs, pas le capitalisme. Or, en réalité, c'est le capitalisme qui est le problème.

En ce sens, comme le professeur de science politique Adolph Reed et moi-même ne cessons d'argumenter depuis dix ans, le discours identitaire ne remplace pas le discours de classe, il en est une modalité. Et l'antiracisme en particulier fait office de discours à la classe des cadres supérieurs et professions libérales, une classe qui a tiré avantage du creusement des inégalités économiques et n'a aucun intérêt à les réduire mais s'emploie à les justifier. Le problème à résoudre pour cette classe est que les inégalités soient réellement méritocratiques.

C'est pourquoi la discrimination positive à l'entrée à l'université – un dispositif dont bénéficient seulement 1 % des étudiants américains – continue de faire débat. La période où les universités américaines ont accueilli davantage d'étudiants non blancs coïncide avec celle où les inégalités économiques ont atteint un niveau record.

Dans une université prestigieuse comme Yale, par exemple, plus de 40 % des étudiants s'identifient comme noirs, hispaniques ou asiatiques, et 70 % viennent de familles disposant d'un revenu annuel supérieur à 120 000 dollars (108 000 euros). Le revenu médian aux États-Unis s'élève à un tout petit peu moins de 52 000 dollars ; celui des étudiants de Yale dix ans après leur diplôme équivaut au double : 104 000 dollars. Autrement dit, ce sont essentiellement des riches qui étudient à Yale et ils restent riches du fait qu'ils ont étudié à Yale.

Le plein-emploi pour tous

Donc, être farouchement favorable à la discrimination positive, c'est se battre non pas pour plus d'égalité économique, mais pour qu'il y ait plus de riches parmi les ­non-Blancs. Et y être farouchement opposé, c'est défendre l'idée qu'il n'y a pas de mal à ce que les riches soient principalement blancs et asiatiques.

Personne ne défend une position progressiste dans cette polémique. Bien au contraire. Comme les deux camps jugent inévitable qu'il existe une élite économique (la question est seulement de savoir qui en fera partie), la querelle est foncièrement conservatrice.

Plus généralement, puisque la vaste majorité des emplois américains ne nécessitent pas, et ne nécessiteront pas à l'avenir, de diplôme universitaire, ce dont l'ensemble des travailleurs américains a le plus besoin n'a rien à voir avec l'éducation ou, du reste, avec un problème de discrimination.

Comme le soulignait il y a fort longtemps le grand dirigeant syndical (noir) A. Philip Randolph, la seule politique qui favoriserait le plus l'ensemble des travailleurs, mais particulièrement les travailleurs noirs, est le plein-emploi pour tous.

Quand tout le monde a du travail, les salaires augmentent et le pouvoir des travailleurs aussi. Voilà pourquoi, malheureusement, comme le soulignait il y a encore plus longtemps le grand économiste (blanc) Michal Kalecki, le plein-emploi « ne plaît pas du tout » aux capitalistes. Et, évidemment, les propositions de Sanders en faveur du plein-emploi ont été régulièrement qualifiées d'utopiques par les économistes américains du courant dominant.

Le péché originel

C'est précisément parce que nous vivons dans un monde où l'idéal du plein-emploi et la capacité d'action de la classe laborieuse ont été relégués au rang d'utopies que le discours identitaire est devenu indispensable.

Et pas en raison de ses excès : il est facile de se moquer des étudiants des grandes universités qui réclament que leurs campus soient des « espaces protégés » où personne ne viendra dire quoi que ce soit d'offensant pour leur identité noire ou queer, ou tout simplement fragile.

Mais c'est un épiphénomène. Que Trump imagine que son fameux mur puisse faire des États-Unis un espace protégé pour l'identité blanche et masculine (et elle aussi fragile) l'est tout autant. Et cela est vrai aussi pour les espaces pas protégés du tout.

Il est tout à fait justifié de réclamer que la police cesse de tuer un nombre disproportionné de Noirs, mais cela n'a pas plus à voir avec la critique du capitalisme que d'exiger que les universités les plus prestigieuses recrutent davantage d'enseignants noirs. De fait, c'est précisément parce que ces revendications n'ont absolument rien à voir avec la critique du capitalisme qu'elles sont si séduisantes.

Une fois que l'on adhère au néolibéralisme (il n'y a pas d'autre choix !), on a besoin du racisme pour expliquer que certaines personnes restent injustement sur le carreau, et on a besoin de l'antiracisme pour éliminer l'injustice – pour s'autoriser à penser que les personnes restées sur le carreau ont ce qu'elles méritent.

Quand Clinton dit que le racisme est le péché originel des États-Unis, elle veut dire en réalité que l'exploitation du travail par le capital ne l'est pas. Autrement dit, la race, le racisme et l'antiracisme sont essentiels au néolibéralisme ; ils ne vont pas disparaître de sitôt.

Traduit de l'anglais par Juliette Kopecka (repris du site du Monde)

Professeur de littérature à l'université de l'Illinois à Chicago, Walter Benn Michaels est l'auteur de La Diversité contre l'égalité (Raisons d'agir, 2009), qui vient d'être réédité aux Etats-Unis (Picador 2016). Il a fait paraître récemment The Beauty of a Social Problem : Photography, Autonomy, Economy (University of Chicago Press, 2015).

Lire aussi

Il y a 20 ans : Sur les ruses de la raison impérialiste

mardi 12 juillet 2016

Un programme de recherche européen avorté

Séminaire de Pierre Bourdieu du 9 février 2000

J'en viens maintenant au présent. C'est une entreprise de recherche collective européenne qui est menée dans le cadre du centre de sociologie européenne qui, depuis les années 60,, s'efforce de faire des recherches transnationales comparatives, avec beaucoup de difficultés. Il y a (eu) plusieurs tentatives, dont l'enquête sur les musées publiée dans L'Amour de l'Art qui est sous-titré, Les musées européens et leur public. C'est une enquête menée dans cinq pays européens, au prix de difficultés énormes, qui ne sont pas seulement scientifiques, techniques, administratives, politiques, et cette enquête a permis de découvrir beaucoup de choses sur la comparabilité des données statistiques etc. Il y a eu d'autres tentatives, sous des formes différentes, monographiques, et grâce à des subventions accordées par la Communauté Européenne, il peut enfin être à la hauteur de son étiquette et faire une grande recherche européenne sur des objets déclarés qui ne sont pas tout à fait les objets réels. J'oublie toujours les objets déclarés, ceux qu'il a fallu déclarer pour avoir des crédits, que je m'empresse d'oublier, mais qui, malheureusement, se rappellent, parce qu'ils sont dans les papiers, parce qu'ils sont dans la tête des gens etc. Les objets réels tels que je les vois, d'une part l'étude comparée des États, des fonctionnements des États et des politiques sociales des États, et d'autre part des instances de résistance, des syndicats etc.

Pour essayer d'étudier correctement ces objets, on est amené à se poser un certain nombre de questions et, par exemple, j'ai eu l'idée.... Malheureusement, j'ai dû ici reconstruire de mémoire un projet confus qui m'était venu à l'esprit il y a quelques jours, je vais l'évoquer quand même.

Dans les premières confrontations que nous avons eu avec des chercheurs grecs, belges, néerlandais, allemands, il nous est apparu qu'un certain nombre de différences que nous observions, (par exemple, dans les pratiques des adolescents, dans les formes de délinquance etc.), il nous est apparu que ces différences pouvaient être liées à des différences historiques profondes. D'une part des différences de législation faciles à vérifier, parce qu'elles sont codifiées, écrites, par exemple âge de fin d'études obligatoires, formes d'assistance médicale, les choses déclarées patentes codifiées, enregistrées par le droit. Et puis il y a des principes différents, beaucoup plus difficiles à saisir, qu'on sent et qu'on nomme, plus ou moins bien et qui sont liés, par exemple, aux traditions religieuses, à la "mémoire", ou plutôt la rémanence sous forme de dispositions etc., de traumatismes historiques. Ça peut être la dictature des colonels en Grèce, l'Occupation et la Résistance en France, toutes sortes de rémanences de faits historiques ou d'actions historiques durables qu'on est obligé de supposer efficientes, pour comprendre certaines différences. Ça, c'est un deuxième niveau un peu plus inconscient. Il y a un troisième niveau qui serait encore plus inconscient, niveau qui intéresse Durkheim : dans un dialogue avec Seignobos, il parle plusieurs fois d'inconscient, et dans l'Évolution pédagogique, il dit quelque chose comme : "l'inconscient c'est l'histoire". Il y a un troisième niveau qui serait les structures familiales, le modus operandi pratique, la manière de s'occuper des vieux : voilà un indice intéressant qui m'a toujours intrigué, dans les statistiques françaises on a des statistiques du taux de cohabitation, c'est le taux de cohabitation de trois générations sous le même toit et là on a des différences énormes. Le Sud-ouest a un très fort tôt de cohabitation. Alors évidemment, (il) faut faire attention de ne pas faire du Emmanuel Todd[1]. Où qu'on aille, il y a toujours un danger, mieux vaut le connaître mais c'est pas non plus la peine d'en faire une histoire. On peut supposer qu'il existe des structures profondes, inscrites dans des formes de convivialité, inscrites dans des traditions villageoises etc. Et aussi dans les têtes : on peut ne pas envoyer les parents à l'hôpital etc. Donc, on va enregistrer des différences pratiques renvoyant à ces différences profondes de "mentalité", qui est un très mauvais concept, d'inconscients historiques ou de transcendental historique.

Notes

[1] Il eût peut-être été plus malin d'essayer d'associer Todd à "l'intellectuel collectif", mais les rivalités académiques étant ce qu'elles sont ... (Note du Concierge)

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vendredi 8 juillet 2016

Il y a dix ans : Les faussaires de l'Europe sociale

Parce qu’il ignore les enseignements de l’histoire et les inégalités économiques, le « modèle social européen » délégitime la puissance publique et démantèle les droits collectifs. Il annihile ainsi toute politique de l’emploi.

Dans la dynamique de la construction européenne, il en est du social comme de l’Eden : une promesse délicieuse – « Un jour viendra, couleur d’orange... », disait le poète. Et il faudrait endurer beaucoup de souffrances (beaucoup de réformes) avant qu’un système social communautaire réponde aux besoins des populations.

En réalité, l’Union économique et monétaire, préfigurée par l’Acte unique (1986) et consacrée par le traité de Maastricht (1992), a créé un système politique et économique qui contribue à délégitimer l’ensemble des acquis du droit social et de la démocratie sociale dans les « États-nations » d’Europe occidentale. Et la notion de « modèle social européen », construite par des responsables politiques et des intellectuels progressistes dès 1987-1988 pour lutter contre ce phénomène, va se révéler contre-productive et aboutir à un énorme quiproquo dont jouent encore les autorités de l’Union.

A l’origine, le concept de « modèle social européen » devait fonder une intervention normative solide à l’échelon communautaire. Il s’agissait de sortir le social du carcan étroit que lui imposait l’Acte unique en le subordonnant au projet de grand marché [1]. Le droit social, nous disait-on, faisait partie du patrimoine commun à tous les États membres ; il était, de plus, singulier par rapport au reste du monde.

En fait, la recherche d’une « essence sociale » partagée de façon intemporelle et apolitique par l’ensemble de la classe politique européenne va conduire à un tri de plus en plus sévère entre les principes susceptibles d’être retenus comme « communs ». Ce laminage, qu’exprime bien le vocable de « socle », est favorisé par la fragilité des principes sociaux au niveau européen : déconnectés de l’histoire nationale, ceux-ci perdent la légitimité que leur confère la mémoire collective des conflits salariaux dans chaque société

Notes

[1] Lire Eliane Vogel-Polsky et Jean Vogel, L’Europe sociale 1993. Illusion, alibi ou réalité ?, Université libre de Bruxelles, 1991.

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mardi 5 juillet 2016

Observations sur l’appel de vingt intellectuels eurocritiques pour un nouveau traité européen

spaakcamion.jpg Le buste d'Henri Spaak détruit par un camion (collections du Musée de l'Europe)

La vision économique de long terme de l’Union européenne rend dérisoire l’espoir de renégocier les traités européens affiché par « vingt intellectuels eurocritiques ».

Car ce processus a démontré ses objectifs non pas « depuis au moins trois décennies, sur la base de traités marqués au coin du néolibéralisme alors triomphant (Acte unique, traité de Maastricht, traité de Lisbonne), ou de l’ordo-libéralisme allemand (traité de cohérence budgétaire dit « TSCG » de 2012) », mais depuis les origines. Il s’est agi, en effet d’assurer la tutelle maximale sur cette partie du monde de l’impérialisme le plus puissant, états-unien, escorté du second, l’impérialisme allemand, que les rivalités inter-impérialistes opposent cependant, à l’occasion des crises systémiques, jusqu’à la guerre générale. Le phénomène a débouché, entre autres, sur ce que Georges Gastaud qualifie « de protectionnisme » rigoureux au bénéfice exclusif de l’Allemagne et des États-Unis. Il est sans rapport aucun avec l’idéologie, la Guerre froide, le rêve de « démocratie », etc., et ne laisse aucune chance à la « réforme » à laquelle semblent croire les « vingt intellectuels eurosceptiques » qui ont signé ce manifeste.

La critique est portée ici du strict point de vue historique qui relève de ma compétence.

1° Je suis stupéfaite que certains de ces signataires, que je croyais très bien informés de l’histoire vraie de l’union européenne, érigent en modèle la renégociation de « la conférence de Messine » de 1955 qui, après l’échec de la Communauté européenne de défense (CED), a(urait) permis de remettre la construction européenne sur les rails ».

Ladite conférence se tint sous la stricte injonction de Washington, avec l’active contribution, selon la tradition, de ses purs et simples instruments, parmi lesquels Jean Monnet et Paul-Henri Spaak. Elle ouvrit sur une nouvelle étape majeure de la constitution de l’Europe germano-américaine, le marché commun, qui faisait suite à la Communauté européenne du charbon et de l’acier (CECA) dont le « père de l’Europe » Robert Schuman s’était fait l’initiateur officiel. La réalité est différente, comme je le démontre notamment dans Aux origines du carcan européen, 1900-1960, dont l’édition augmentée vient de paraître.

Ce marché commun chemina, sans la « dérive » ici alléguée, vers l’union-carcan dont les hauts fonctionnaires français avaient révélé, avec une précision redoutable dès 1950-1953 (cette dernière date étant celle de la mise en œuvre de la Communauté européenne du charbon et de l’acier), tous les aspects, parmi lesquels l’impitoyable « dumping social ». Ladite « Europe » avait déjà, à l’époque du retour de De Gaulle aux affaires (1958), un aspect sinistre, marqué par la surproduction et les crises récurrentes (dont témoignait la fermeture des mines de charbon entamée par celles de France et de Belgique), décrit dans le même ouvrage.

Dans le 13e et dernier chapitre d’Une comédie des erreurs, 1943-1956, Souvenirs et réflexions sur une étape de la construction européenne, Paris, Plon, 1983, « L’étouffement », p. 499-523, l’ambassadeur de France à Londres René Massigli dressa un tableau effarant de cette session. Elle fut animée, en apparence, par les pions « européens » de Washington, déjà cités, sans oublier les autres, dont Pinay, Hallstein, Adenauer et Beyen ; en réalité par le tandem Département d’État-CIA, sous la houlette respective des deux frères Dulles, John Foster et Allen, partenaires essentiels de Sullivan & Cromwell, plus gros cabinet américain d’affaires internationales, lié à la finance allemande depuis le tournant du 19e siècle.

Notons, au cas où on serait tenté de taxer l’intéressé de subversion ou de « nationalisme », que Massigli n’avait pas incarné la résistance au tuteur étranger, et qu’il se voulait « européen ». Cet ancien champion de l’Apaisement de l’entre-deux-guerres, artisan majeur des accords de Munich comme directeur des Affaires politiques du Quai d’Orsay (voir l’index du Choix de la défaite, Paris, Armand Colin, 2010), avait fini en 1943 par se rallier à de Gaulle. Ralliement tardif et fort contraint : les archives américaines le montrent littéralement agenouillé devant Washington et quotidiennement disposé, à Alger, en 1943-1944, à lâcher de Gaulle auquel il reproche une résistance très excessive aux exigences américaines.

Allen Dulles, patron Europe de l’OSS (qui précéda la CIA) établi depuis novembre 1942 à Berne, avait alors déjà gagné, auprès de Robert Murphy, délégué de Roosevelt depuis décembre 1940 au débarquement en Afrique du Nord « française », ses galons de maître et de bailleur de fonds des « Européens » : c’est-à-dire des « élites » de la société acquises à la mainmise des États-Unis sur le continent européen après l’avoir été, le plus souvent, depuis les années 1930, à la mainmise allemande (sur ces noms, voir l’index de l’ouvrage Les élites françaises, 1940-1944. De la collaboration avec l’Allemagne à l’alliance américaine, Paris, Armand Colin, 2016).

De l’origine américaine de cette mythique « conférence de Messine », il n’est pas question dans le manifeste des « vingt intellectuels eurocritiques ». Omission surprenante qui se maintient dans les deux autres points abordés.

schuman-sculpture.gif Collections du Musée de l'Europe

2° La séduisante revendication de la renonciation au « modèle mercantiliste allemand (excédent extérieur approchant les 10 % du PIB) (…) intransposable aux autres pays et notamment à ceux de l’Europe du Sud » équivaut, compte tenu de l’histoire réelle de l’Union européenne, à la demande polie et vaine, adressée aux États-Unis et à l’Allemagne d’abandonner purement et simplement ladite union, leur créature. Autant vaudrait demander à une association bancaire de s’auto-transformer en entreprise de bonnes œuvres, pour réaliser la fameuse « Europe sociale » qu’on nous vante chaque jour. Cette revendication est aussi sidérante que celle d’un renouvellement de « la conférence de Messine » puisque l’objectif de l’Union européenne a été précisément réalisé : nous bénéficions de son succès depuis bientôt plus de soixante ans, il faut le reconnaître, avec une intensité démultipliée par la destruction de la zone d’influence soviétique muée en zone américaine depuis 25 ans.

« Dérive », vraiment ?, par rapport au propos d’un haut fonctionnaire du Quai d’Orsay de février 1950 (avant le fameux discours de Robert Schuman du 9 mai, donc), annonçant les effets imminents de « la pression du chômage sur le niveau des salaires (européens). Or, il ne peut y avoir harmonisation des salaires et des charges sociales (…) que par le jeu de l’offre et de la demande et elle se fera au niveau le plus bas. C’est bien là une des raisons pour lesquelles le Conseil national du patronat français se prononce en faveur de la libération des échanges et des Unions régionales : il y voit un moyen de réduire les prétentions des salariés lors des prochaines négociations des conventions collectives. » (Note du Service de Coopération économique (SCE), 10 février 1950, CE, 56, archives du ministère des Affaires étrangères, plus longuement citée dans Aux origines du carcan européen, p. 116-117). (Le Conseil national du patronat français succéda, en 1946, à la Confédération générale de la Production française devenue en juillet 1936 Confédération générale du patronat français, et précéda le MEDEF).

Les exigences historiques et actuelles des États-Unis à l’égard de cet énorme marché unifié et non protégé de leurs marchandises et de leurs capitaux n’ont pas non plus, dans ce deuxième point du manifeste, été prises en compte.

3° Le « dialogue avec la Russie, pays européen indispensable pour l’établissement d’une sécurité dont toutes nos nations ont besoin », etc., est-il compatible avec le maintien de l’union européenne dans l’OTAN, institution dont l’origine se confond strictement avec l’histoire de l’encerclement de l’URSS. Les États-Unis combattaient d’ailleurs la Russie depuis les débuts de l’ère impérialiste, plus de 20 ans avant 1917. L’a démontré l’un des deux pères fondateurs du courant historiographique américain dit « révisionniste » (courant scientifique sans rapport avec les « révisionnistes » français, simples « négationnistes » des chambres à gaz), William Appleman Williams. Sa thèse universitaire (Ph.D.) American Russian Relations, 1781-1947, New York, Rinehart & C°, 1952, a montré que le jeune impérialisme américain, soucieux de contrôler, entre autres, le sort de la Chine, avait jugé insupportable l’expansion de son (assez faible) rival russe, qui revendiquait sa participation au contrôle des transports ferroviaires de la Chine : « L’entente (russo-américaine) lâche et informelle (…) s’était rompue sur les droits de passage des chemins de fer (russes) de Mandchourie méridionale et de l’Est chinois entre 1895 et 1912 ».

On trouvera maintes références sur la vieille obsession antirusse des impérialismes américain et allemand et sur leur agressivité, dimension militaire incluse, envers l’empire russe puis l’URSS dans les références suivantes : « Le débarquement du 6 juin 1944 du mythe d’aujourd’hui à la réalité historique » (juin 2014), et dans « L’apport des “guerres de Staline” de Geoffrey Roberts à l’histoire de l’URSS : acquis et débats », préface à l’ouvrage de Geoffrey Roberts, Les guerres de Staline, Paris, Delga, 2014, p. I-XXXIV.

Ceux qui seraient tentés de balayer d’un revers de main les références fournies par l’universitaire sérieuse que je suis pourront constater que je les emprunte soit aux archives originales soit aux travaux historiques américains accumulés depuis des décennies. Ce travail, notons-le, qualifie les pratiques de la « soviétologue » de Rennes 2, Cécile Vaissié, qui met en cause l’« universitaire retraitée et militante au PRCF » Annie Lacroix-Riz dans Les réseaux du Kremlin en France. Le lecteur pourra juger du manque de sérieux de la documentation de ce récent ouvrage assuré d’un énorme écho médiatique, phénomène qui démontre le caractère plus que jamais actuel de mon livre de 2012, L’histoire contemporaine toujours sous influence, Paris, Delga-Le temps des cerises.

Une « Union européenne » à direction germano-américaine bien disposée envers la Russie, vraiment ? Qu’est-il arrivé à certains, au moins, des « vingt intellectuels eurocritiques » qu’on avait pris pour des observateurs sérieux du « carcan » réservé de longue date aux « Européens » non détenteurs de profits monopolistes ? Leurs « vœux pieux » européens traduisent-ils une nostalgie pour le «baiser Lamourette» de juillet 1792[1] ?

Annie LACROIX-RIZ, 3 juillet 2016

Chercheuse en histoire contemporaine, professeur émérite, université Paris 7.

Visualiser sur le site de la Librairie Tropiques :

Aux origines du carcan européen, partie 1

Aux origines du carcan européen, partie 2

Notes

[1] "Lors de la séance du 7 juillet 1792, en plein débat, âpre, sur la « patrie en danger », Antoine-Adrien Lamourette affirme que la désunion de l'Assemblée est une source de malheur pour la Nation. Il appelle à une fraternité entre les députés et propose une embrassade générale."(wikipedia)

mercredi 22 juin 2016

Comment sortir du cercle de la peur ?

Ce texte de Pierre Bourdieu est un compte-rendu de lecture de l'ouvrage de Juan E. Corradi, Patricia Weiss Fagen et Manuel Antonio Garreton, Fear at the Edge, State Terror and Resistance in Latin America, Berkeley, University of Califormnia Press, 1992. Il est paru dans la Revue Liber, n°17, mars 1994. (Note du Concierge)

Un objet singulier, peu fréquenté depuis Montesquieu, qui faisait reposer le despotisme sur la crainte: la politique de la peur. Dans quatre pays du Sud de l'Amérique latine, Argentine, Brésil, Chili et Uruguay, au cours des années 70, des régimes totalitaires ont fait régner une terreur d'Etat visant à “dissoudre ou à isoler les institutions civiles capables de protéger les citoyens contre le pouvoir de l'Etat”. Par une étrange inversion, l'Etat qui tend à assurer le maintien de l'ordre, la sécurité des personnes et, dans les termes de Max Weber, la “prévisibilité et la calculabilité” du monde social, devient le principe d'une sorte d'insécurité radicale et d'une imprévisibilité à peu près totale. Ces dictatures qui “promettent d'en finir avec la peur, engendrent en fait de nouvelles peurs parce qu'elles brisent profondément les routines et les habitudes sociales, rendant la vie quotidienne imprévisible” ; elles suscitent un sentiment d'impuissance et l'environnement familier lui-même semble habité par des forces étrangères et hostiles : l'obsession de la survie empêche les gens de vivre.

Le terrorisme et la terreur d'Etat ou les différentes combinaisons possibles de l'un ou de l'autre installent l'incertitude au coeur du système social (surtout lorsque l'Etat constitué, comme le dit quelque part Norbert Elias, contre la logique du rackett, devient – on en a nombre d'exemples récents – une mafia organisant le rackett et le meurtre). Les définitions légales de l'activité criminelle sont vagues ; l'information est imprécise ou inaccessible et la communication difficile ; la violence physique s'exerce ouvertement en association avec des activités semi-clandestines telles que tortures et exécutions illégales. Les actes d'intimidation publique (comme les enlèvements accomplis avec un grand déploiement de force ou les exécutions publiques) instituent l'insécurité la plus extraordinaire au coeur de l'existence ordinaire. Dans ces conditions, “la capacité de calculer rationnellement les conséquences d'une action est profondément altérée”.

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mercredi 8 juin 2016

"Il n'y a rien de pire qu'une révolution ratée"

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Il n'y a rien de pire qu'une révolution ratée. Ça coûte très cher après. Et j'avais vraiment raison. Parce que je pense que beaucoup de choses qui sont arrivées dans le monde entier, de Berkeley jusqu'à Moscou, au moins dans l'Université, sont le produit du fait que 68 a été une fausse révolution, mais qui a fait peur comme une vraie. Voilà, les gens ont eu peur, les professeurs etc. Et ça a déterminé une réaction, un mouvement de réaction thermidorienne, très très fort, dans la littérature, dans l'art, dans la philosophie, parce qu'une révolution ratée, ça fait peur comme une vraie révolution, mais ça ne change rien. C'est ça une révolution ratée...

vendredi 3 juin 2016

Il y a 16 ans : "Contre la pensée Tietmeyer"

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Le journaliste du Monde aurait pu ou dû interroger M. Hans Tietmeyer sur le sens qu'il donne aux mots clés de la langue (de bois) des investisseurs, «rigidités-sur-le-marché-du-travail» et «flexibilité-sur-le-marché-du-travail» (les travailleurs, eux, s'ils lisaient un journal aussi indiscutablement sérieux que le Monde, entendraient immédiatement travail de nuit, travail pendant les week-ends, horaires irréguliers, stress accru, etc.). Observant que «sur le marché du travail» fonctionne comme une sorte d'épithète homérique qui peut être accrochée à toutes sortes de mots, comme flexibilité et rigidité, on peut être tenté, par jeu et pour éprouver la flexibilité du langage de M. Hans Tietmeyer, de parler par exemple de «flexibilité sur-les-marchés-financiers» ou de «démanteler les rigidités des marchés financiers». L'incongruité d'un tel usage saute aux yeux et l'on peut en conclure que c'est bien aux travailleurs, et à eux seuls (contrairement à ce que pourrait laisser croire le «nous» ­ si nous faisons un effort ­ de M. Hans Tietmeyer) qu'est demandé cet effort de «flexibilité». Et que c'est aux travailleurs que s'adresse la sourde menace, proche du chantage, qui est contenue dans la phrase: «De sorte qu'une nouvelle phase de croissance ne sera atteinte à nouveau que si nous faisons ­ si vous faites ­ un effort de flexibilité sur le marché du travail.» En clair, lâchez aujourd'hui vos acquis sociaux au nom de la croissance que cela nous apportera demain. Une rhétorique que les travailleurs concernés connaissent bien, qui résumaient ainsi la politique de participation que le gaullisme, en d'autres temps, leur offrait: «Tu me donnes ta montre et je te donne l'heure.»

Pierre Bourdieu

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mardi 31 mai 2016

La double vérité du travail

La situation limite dans laquelle le travailleur n'attend de son travail que son salaire est souvent vécue, comme j'ai pu l'observer en Algérie, comme profondément anormale. Il n'est pas rare, au contraire, que le travail procure, en lui-même, un profit lié au fait même de l'investissement dans le travail ou dans les relations de travail (comme l'atteste par exemple la mutilation symbolique qui affecte le chômeur et qui est imputable, autant qu'à la perte de salaire, à la perte des “raisons d'êtres” associées au travail et au monde du travail.)

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samedi 28 mai 2016

L'Union européenne, c'est le contraire de l'Europe

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Il suffit d’être marxiste première année, même année préparatoire, pour savoir que le capitalisme est massivement organisé sur une base nationale, ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas un capitalisme international, c’est un autre problème, mais grosso modo il est régulé dans des cadres nationaux. Ça veut dire quoi ? Ça veut qu’en France, c’est l’histoire de 1945, on leur a mis dans la gueule les conventions collectives, on a imposé le SMIC, on a dit qu’on ne pouvait pas licencier comme on voulait, enfin bref... C’est un cas de régulation dans les frontières nationales. L’intégration européenne, ça veut dire la désintégration de ces cadres de régulation du capitalisme. Donc quand (Merkel) dit « il faut plus d’intégration européenne », ça veut dire il faut plus de désintégration de toutes nos protections nationales. Alors si le Figaro avait mis « Merkel et Hollande pour plus de démolition de la protection sociale », y’a des gens qui se seraient dit « Oh ben non, non c’est con... »... Elle n’arrête pas de le dire... Les salariés en France... La protection sociale est trop coûteuse aux entreprises, on est trop protégés, c’est pour ça qu’il y a du chômage, toute la théorie du Conseil (Européen), c’est pour ça qu’il y a du chômage, c’est parce que les salariés sont trop protégés et que c’est trop difficile de les licencier, c’est toute la théorie de la flexi-sécurité, si on peut virer les gens c’est bon pour leurs emplois. Donc si tu veux l’intégration européenne, si j’ai pas Bac plus 12 et si j’ai pas tout Bourdieu dans ma bibliothèque, ben je suis pour : surtout si deux chefs d’État dont un me dit qu’il est de gauche me disent « Ouais, quand même par rapport à la crise grecque, il faudrait quand même plus d’intégration européenne ».

Franck Lepage, Arrêt sur Image, 2012

Gauche/Droite

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Ce sont des gens qui inconsciemment se servaient de prises de positions politiques extrémistes en apparence, en apparence subversives pour prendre des positions de pouvoir, pour prendre une importance vis-à-vis d'eux-mêmes, vis-à vis de leurs copains, qu'ils n'auraient pas eue autrement... ça ça se voit à des tas de petits signes...

Loi travail et retour au XIXème siècle : Travail salarié et capital (I)

Considérant que les fondamentaux ne sont pas enseignés par l'école de la République (et que ce n'est pas les faux impertinents du Manuel d'Histoire Critique du Monde Diplomatique qui y changeront quelque chose) et que la régression sociale pourrait bien aussi s'expliquer par le triomphe final de l'école de Jules Ferry, 100 ans après, le Musée de l'Europe & de l'Afrique ne reculera devant aucun "archaïsme" !

Le Concierge (des luttes sociales)

"Nous voulons être compréhensibles pour les ouvriers. Il règne d'ailleurs partout en Allemagne l'ignorance et la confusion d'idées les plus étran­ges au sujet des rapports économiques les plus simples, chez les défenseurs patentés de l'état de choses actuel et jusque chez les thaumaturges socialistes et les génies politiques méconnus dont l'Allemagne morcelée est plus riche encore que de souverains." (Karl Marx, Travail salarié et Capital (1849).

Livre I

De différents côtés on nous a reproché de n'avoir pas exposé les rapports économiques qui constituent de nos jours la base matérielle des combats de classeet des luttes nationales. C'est à dessein que nous n'avons fait qu'effleurer ces rapports là seulement où ils éclataient directement en collisions politiques.

Il s'agissait avant tout de suivre la lutte des classes dans l'histoire de chaque jour et de prouver de façon empirique, sur la matière historique existante et renouvelée quotidienne­ment, que l'assujettissement de la classe ouvrière qui avait réalisé Février et Mars avait amené du même coup la défaite des adversaires de celle-ci: les républicains bourgeois en France et les classes bourgeoises et paysan­nes en lutte contre l'absolutisme féodal sur tout le continent européen; que la victoire de la «République honnête» en France fut en même temps la chute des nations qui avaient répondu à la révolution de Février par des guerres d'indé­pen­dance héroïques; qu'enfin l'Europe, par la défaite des ouvriers révolutionnaires, était retombée dans son ancien double esclavage, l'esclavage anglo-russe. Les combats de juin à Paris, la chute de Vienne, la tragi-comédie de Berlin en novem­bre 1848, les efforts déses­pérés de la Pologne, de l'Italie et de la Hongrie, l'épuise­ment de l'Irlande par la famine, tels furent les moments principaux où se concen­tra en Europe la lutte de classes entre la bourgeoisie et la classe ouvrière et qui nous permirent de démontrer que tout soulèvement révolutionnaire, aussi éloi­gné que son but puisse paraître de la lutte des classes, doit nécessai­re­ment échouer jusqu'au moment où la classe ouvrière révolutionnaire sera victorieuse, que toute réforme sociale reste une utopie jusqu'au moment où la révolution prolétarienne et la contre-révolution féodale se mesureront par les armes dans une guerre mon­diale. Dans la présentation que nous en faisions, comme dans la réalité, la Belgique et la Suisse étaient des tableaux de genre tragi-comiques et caricaturaux dans la grande fresque de l'histoire, l'une présentée comme l'État modèle de la monarchie bourgeoise, l'autre comme l'État modèle de la République bourgeoise, États qui s'imaginaient tous deux être aussi indépendants de la lutte des classes que de la révolution européenne.

Maintenant que nos lecteurs ont vu se développer la lutte des classes en l'an­née 1848 sous des formes politiques colossales, il est temps d'approfondir les rap­ports économiques eux-mêmes sur lesquels se fondent l'existence de la bourgeoi­sie et sa domination de classe, ainsi que l'esclavage des ouvriers.

Nous exposerons en trois grands chapitres: 1. les rapports entre le travail sala­rié et le capital, l'esclavage de l'ouvrier, la domination du capitaliste; 2. la dispa­ri­tion inévitable des classes moyennes bourgeoises et de ce qu'il est convenu d'appeler la paysannerie (Bürgerstandes) sous le régime actuel; 3. l'assujettisse­ment commercial et l'exploitation des classes bourgeoises des diverses nations de l’Europe par le despote du marché mondial, l’Angleterre.

Nous chercherons à faire un exposé aussi simple et populaire que possible, et sans supposer connues à l'avance les notions même les plus élémentaires de l'écono­mie politique. Nous voulons être compréhensibles pour les ouvriers. Il règne d'ailleurs partout en Allemagne l'ignorance et la confusion d'idées les plus étran­ges au sujet des rapports économiques les plus simples, chez les défenseurs patentés de l'état de choses actuel et jusque chez les thaumaturges socialistes et les génies politiques méconnus dont l'Allemagne morcelée est plus riche encore que de souverains.

Abordons donc la première question: Qu'est-ce que le salaire? Comment est-il déterminé?­

Si l'on demandait à des ouvriers : « À combien s'élève votre salaire?», ils répondraient: l'un: « Je reçois de mon patron 1 mark pour une journée de travail», l'autre: « Je reçois 2 marks », etc. Suivant les diverses branches de travail aux­quelles ils appartiennent, ils énuméreraient les diverses sommes d'argent qu'ils reçoivent de leurs patrons respectifs pour la production d'un travail déterminé, par exemple pour le tissage d'une aune de toile ou pour la composition d'une page d'imprimerie. Malgré la diversité de leurs déclarations, ils seront tous unanimes sur un point: le salaire est la somme d'argent que le capitaliste paie, pour un temps de travail déterminé ou pour la fourniture d'un travail déterminé.

Le capitaliste achète donc (semble-t-il) leur travail avec de l'argent. C'est pour de l'argent qu'ils lui vendent leur travail. Mais il n'en est ainsi qu'apparemment. Ce qu'ils vendent en réalité au capitaliste pour de l'argent, c'est leur force de travail. Le capitaliste achète cette force de travail pour un jour, une semaine, un mois, etc. Et, une fois qu'il l'a achetée, il l'utilise en faisant travailler l'ouvrier pendant le temps stipulé. Pour cette même somme d'argent avec laquelle le capitaliste a acheté sa force de travail, par exemple pour 2 marks, il aurait pu acheter deux livres de sucre ou une quantité déterminée d'une autre marchandise quelconque. Les 2 marks avec lesquels il a acheté deux livres de sucre sont le prix de deux livres de sucre. Les 2 marks avec lesquels il a acheté douze heures d'utilisation de la force de travail sont le prix des douze heures de travail. La force de travail est donc une marchandise, ni plus, ni moins que le sucre. On mesure la première avec la montre et la seconde avec la balance.

Leur marchandise, la force de travail, les ouvriers l'échangent contre la mar­chandise du capitaliste, contre l'argent, et, en vérité, cet échange a lieu d'après un rapport déterminé. Tant d'argent pour tant de durée d'utilisation de la force de travail. Pour douze heures de tissage, 2 marks. Et ces 2 marks ne représentent-ils pas toutes les autres marchandises que je puis acheter pour 2 marks? L'ouvrier a donc bien échangé une marchandise, la force de travail, contre des marchandises de toutes sortes, et cela suivant un rapport déterminé. En lui donnant 2 marks, le capitaliste lui a donné tant de viande, tant de vêtements, tant de bois, de lumière, etc., en échange de sa journée de travail. Ces 2 marks expriment donc le rapport suivant lequel la force de travail est échangée contre d'autres marchandises, la valeur d'échange de la force de travail. La valeur d'échange d'une marchandise, éva­luée en argent, c'est précisément ce qu'on appelle son prix. Le salaire n'est donc que le nom particulier donné au prix de la force de travail appelé d'ordinaire prix du travail, il n'est que le nom donné au prix de cette marchandise particulière qui n'est en réserve que dans la chair et le sang de l'homme.

Prenons le premier ouvrier venu, par exemple, un tisserand. Le capitaliste lui fournit le métier à tisser et le fil. Le tisserand se met au travail et le fil devient de la toile. Le capitaliste s'approprie la toile et la vend 20 marks par exemple. Le salaire du tisserand est-il alors une part de la toile, des 20 marks, du produit de son travail? Pas du tout. Le tisserand a reçu son salaire bien avant que la toile ait été vendue et peut-être bien avant qu'elle ait été tissée. Le capitaliste ne paie donc pas ce salaire avec l'argent qu'il va retirer de la toile, mais avec de l'argent accu­mulé d'avance. De même que le métier à tisser et le fil ne sont pas le produit du tisserand auquel ils ont été fournis par l'employeur, les marchandises qu'il reçoit en échange de sa marchandise, la force de travail ne le sont pas davantage. Il peut arriver que le capitaliste ne trouve pas d'acheteur du tout pour sa toile. Il peut arriver qu'il ne retire pas même le salaire de sa vente. Il peut arriver qu'il la vende de façon très avantageuse par rapport au salaire du tisserand. Tout cela ne regarde en rien le tisserand. Le capitaliste achète avec une partie de sa fortune actuelle, de son capital, la force de travail du tisserand tout comme il a acquis, avec une autre partie de sa fortune, la matière première, le fil, et l'instru­ment de travail, le métier à tisser. Après avoir fait ces achats, et parmi ces achats il y a aussi la force de travail nécessaire à la production de la toile, il ne produit plus qu'avec des matiè­res premières et des instruments de travail qui lui appartiennent à lui seul. Car, de ces derniers fait aussi partie notre brave tisserand qui, pas plus que le métier à tisser, n'a sa part du produit ou du prix de celui-ci.

Le salaire n'est donc pas une part de l'ouvrier à la marchandise qu'il produit. Le salaire est la partie de marchandises déjà existantes avec laquelle le capitaliste s'approprie par achat une quantité déterminée de force de travail productive.

La force de travail est donc une marchandise que son possesseur, le salarié, vend au capital. Pourquoi la vend-il ? Pour vivre.

Mais la manifestation de la force de travail, le travail, est l'activité vitale propre à l'ouvrier, sa façon à lui de manifester sa vie. Et c'est cette activité vitale qu'il vend à un tiers pour s'assurer les moyens de subsistance nécessaires. Son activité vitale n'est donc pour lui qu'un moyen de pouvoir exister. Il travaille pour vivre. Pour lui-même, le travail n'est pas une partie de sa vie, il est plutôt un sacrifice de sa vie. C'est une marchandise qu'il a adjugée à un tiers. C'est pourquoi le produit de son activité n'est pas non plus le but de son activité. Ce qu'il produit pour lui-même, ce n'est pas la soie qu'il tisse, ce n'est pas l'or qu'il extrait du puits, ce n'est pas le palais qu'il bâtit. Ce qu'il produit pour lui-même, c'est le salaire, et la soie, l'or, le palais se réduisent pour lui à une quantité déterminée de moyens de subsistance, peut-être à un tricot de coton, à de la monnaie de billon et à un logement dans une cave. Et l'ouvrier qui, douze heures durant, tisse, file, perce, tour­ne, bâtit, manie la pelle, taille la pierre, la transporte, etc., regarde-t-il ces douze heures de tissage, de filage, de perçage, de travail au tour ou de maçonne­rie, de maniement de la pelle ou de taille de la pierre comme une manifestation de sa vie, comme sa vie? Bien au contraire. La vie commence pour lui où cesse activité, à table, à l'auberge, au lit. Par contre, les douze heures de travail n'ont nulle­ment pour lui le sens de tisser, de filer, de percer, etc., mais celui de gagner ce qui lui permet d'aller à table, à l'auberge, au lit. Si le ver à soie tissait pour subvenir à son existence de chenille, il serait un salarié achevé.

La force de travail ne fut pas toujours une marchandise. Le travail ne fut pas toujours du travail salarié, c'est-à-dire du travail libre. L'esclave ne vendait pas sa force de travail au possesseur d'esclaves, pas plus que le bœuf ne vend le produit de son travail au paysan. L'esclave est vendu, y compris sa force de travail, une fois pour toutes à son propriétaire. Il est une marchandise qui peut passer de la main d'un propriétaire dans celle d'un autre. Il est lui-même une marchandise, mais sa force de travail n'est pas sa marchandise. Le serf ne vend qu'une partie de sa force de travail. Ce n'est pas lui qui reçoit un salaire du propriétaire de la terre; c'est plutôt le propriétaire de la terre à qui il paie tribut. Le serf appartient à la terre et constitue un rapport pour le maître de la terre. L'ouvrier libre, par contre, se vend lui-même, et cela morceau par morceau. Il vend aux enchères 8, 10, 12, 15 heures de sa vie, jour après jour, aux plus offrants, aux possesseurs des ma­tières premières, des instruments de travail et des moyens de subsistance, c'est-à-dire aux capitalistes. L'ouvrier n'appartient ni à un propriétaire ni à la terre, mais 8, 10, 12, 15 heures de sa vie quotidienne appartiennent à celui qui les achète. L'ouvrier quitte le capitaliste auquel il se loue aussi souvent qu'il veut, et le capitaliste le congédie aussi souvent qu'il le croit bon, dès qu'il n'en tire aucun profit ou qu'il n'y trouve plus le profit escompté. Mais l'ouvrier dont la seule res­sour­ce est la vente de sa force de travail ne peut quitter la classe tout entière des acheteurs, c'est-à-dire la classe capitaliste, sans renoncer à l'existence. Il n'appar­tient pas à tel ou tel employeur, mais à la classe capitaliste, et c'est à lui à y trou­ver son homme, c'est-à-dire à trouver un acheteur dans cette classe bourgeoise.

Avant de pénétrer plus avant dans les rapports entre le capital et le travail salarié, nous allons maintenant exposer brièvement les conditions les plus géné­rales qui entrent en ligne de compte dans la détermination du salaire.

Le salaire est, ainsi que nous l'avons vu, le prix d'une marchandise détermi­née, la force de travail. Le salaire est donc déterminé par les mêmes lois qui déterminent le prix de toute autre marchandise.

La question qui se pose est donc celle-ci: comment se détermine le prix dune marchandise ?

(à suivre)

mercredi 25 mai 2016

Il y a 13 ans : The Corporation

thecorporation.jpg Cliquer sur l'image pour voir le film

Canada, 2003

Ce documentaire montre l'évolution des Sociétés anonymes (appelées Corporations en anglais) aux États-Unis, reprenant leur histoire depuis leur apparition avec la Révolution industrielle, où elles étaient conçues pour répondre au "bien public" mais furent détournées de cet objectif par la recherche du profit.

« De même que le requin est une machine à tuer, la Corporation est une machine à faire de l'Eexternalisation. »

À l'issue de la Guerre de Sécession, la Constitution des États-Unis est amendée pour accorder aux Noirs les mêmes droits qu'aux Blancs. Quelques années plus tard, des avocats d'affaires revendiquent et obtiennent que les Corporations, « personnes morales », bénéficient des mêmes droits que les personnes physiques. L'argument qu'on ne peut mettre une « personne morale » en prison n'est pas retenu pour leur refuser ces droits.

dimanche 22 mai 2016

"Communism.com" : Le populisme de marché

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Les européens ont tendance à considérer les États-Unis comme une sorte de machine à fabriquer du rêve. Vous ne connaissez pas nos voitures. Vous ne savez pas à quoi ressemblent nos fermes et lorsque vous venez chez nous vous n’allez jamais à Detroit ou à Kansas City. En revanche, vous regardez nos films, vous écoutez notre musique et vous portez nos logos sur vos vêtements. C’est sans doute pour cela que vous pensez qu’il s’agit là de l’essentiel de la production américaine : des rêves, des hallucinations. Et vous avez raison...

Pourtant, la plus grande hallucination produite en Amérique, ce n’est pas le glamour hollywoodien. Non, c’est le populisme. L’Amérique fantasme complètement les conflits sociaux, la guerre de classes, le petit peuple se dressant contre ses ennemis. Depuis quarante ans nous sommes continuellement sommés de nous enrôler dans telle ou telle croisade contre les « élites ». De nous révolter contre les snobs, les millionnaires et diplômés prétentieux de Harvard qui affectionnent tant les théories littéraires françaises et passent leur temps à déconstruire tout ce qui peut leur tomber sous la main. Mais, malgré cette comédie longue de trente ans, les États-Unis pratiquent aujourd’hui la répartition des richesses la moins démocratique de tous les pays occidentaux. Et cela s’aggrave chaque année.

Thomas Frank (Texte établi d'après une conférence donnée au Cinéma Nova, Bruxelles, le 29 mars 2004)

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vendredi 20 mai 2016

Il y a 20 ans : Discours aux cheminots grévistes, Paris, Gare de Lyon, 12 décembre 1995

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Cheminots, postiers, enseignants, employés des services publics, étudiants, et tant d'autres, activement ou passivement engagés dans le mouvement, ont posé, par leurs manifestations, par leurs déclarations, par les réflexions innombrables qu'ils ont déclenchées et que le couvercle médiatique s'efforce en vain d'étouffer, des problèmes tout à fait fondamentaux, trop importants pour être laissés à des technocrates aussi suffisants qu'insuffisants : comment restituer aux premiers intéressés, c'est-à-dire à chacun de nous, la définition éclairée et raisonnable de l'avenir des services publics, la santé, l'éducation, les transports, etc.

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Charte d'Amiens

LordonAmiens.gif Amiens, le Samedi 12 Mars 2016 : « La loi El Khomri, c’est presque le prétexte. C’est presque subalterne » (cliquer sur l'image pour visualiser l'ensemble de l'intervention)

Le CONGRES CONFÉDÉRAL D'AMIENS confirme l'article 2, constitutif de la C.G.T.

" La C.G.T. groupe, en dehors de toute école politique, tous les travailleurs conscients de la lutte à mener pour la disparition du salariat et du patronat..."

Le Congrès considère que cette déclaration est une reconnaissance de la lutte de classes qui oppose, sur le terrain économique, les travailleurs en révolte contre toutes les formes d'exploitation et d'oppression tant matérielle que morale, mises en œuvre par la classe capitaliste contre la classe ouvrière.

Le congrès précise sur les points suivants cette affirmation théorique:

- Dans l’œuvre revendicatrice quotidienne, le syndicalisme poursuit la coordination des efforts ouvriers, L’accroissement du mieux-être des travailleurs par la réalisation d'améliorations immédiates, telles que la diminution des heures de travail, l'augmentation des salaires, etc...

Mais cette besogne n'est qu'un côté de l’œuvre du syndicalisme; il prépare, l'émancipation intégrale, qui ne peut se réaliser que par l'expropriation capitaliste; il préconise comme moyen d'action la grève générale et il considère que le syndicat, aujourd'hui groupement de résistance, sera, dans l'avenir. le groupement de production et de répartition, base de réorganisation sociale.

Le Congrès déclare que cette double besogne, quotidienne et d'avenir, découle de la situation des salariés qui pèse sur la classe ouvrière et qui fait à tous les travailleurs quelles que soient leurs tendances politiques ou philosophiques un devoir d'appartenir au groupement essentiel qu'est le syndicat;

Comme conséquence, en ce qui concerne les individus, le Congrès affirme l'entière liberté, pour le syndiqué, de participer, en dehors du groupement corporatif, à telles formes de lutte correspondant à sa conception philosophique ou politique, se bornant à lui demander, en réciprocité, de ne pas introduire dans le syndicat les opinions qu'il professe au dehors;

En ce qui concerne les organisations, le Congrès décide qu'afin que le syndicalisme atteigne son maximum d'effet, I'action économique doit s'exercer directement contre le patronat, les organisations confédérées n'ayant pas, en tant que groupements syndicaux, à se préoccuper des partis et des sectes qui en dehors et à côté, peuvent poursuivre, en toute liberté la transformation sociale.

Congrès des 8 -14 Octobre 1906

(texte adopté par 830 voix contre 8 et 1 blanc)

jeudi 19 mai 2016

Il y a 20 ans : Droits de l'homme et philanthropie hégémonique

A l'heure de l'américanisation des mouvements sociaux (notamment à travers les politiques "sociales" "en banlieue" créant un marché des groupes cibles de "discriminés" essentialisés, les "mobilisations" médiatiques contre - sic - le changement climatique ou les revendications démocratiques dépolitisées visant à des changements de "Régimes"), il est peut-être (l'espoir fait vivre) bon de s'intéresser aux évolutions du marché de l'activisme structuré par les grandes fondations, l'Université et les ONG américaines au tournant des années 80.

Le Concierge

Extrait de Yves Dezalay, Bryan Garth, Droits de l'homme et philanthropie hégémonique, actes de la recherche en sciences sociales, n°121, 1998.

En dépit de leur taille, de leur ancienneté et de leur prestige, les fondations proches de l'establishment libéral n'échappent pas à cette restructuration du marché des idées. D'abord parce qu'elles sont mises en situation de concurrence par les médias qui se réservent le rôle d'arbitre entre policy specialists. Mais aussi parce que c'est tout le champ savant qui se trouve bouleversé par l'irruption de cette logique marchande. Comment pourrait-il en être autrement, dès lors que la multiplication des think tanks — et plus généralement la croissance spectaculaire de cette policy research industry - offrent aux universitaires la possibilité d'accélérer leur carrière et de multiplier leurs revenus - consultations, talk shows... s'ils acceptent de se plier aux règles de ce marché de la vulgarisation idéologique des productions savantes. Cette transformation de la stratégie et du mode de gestion des fondations savantes est indissociable de l'essor d'un « marché des idées » qu'elles ont contribué à créer, mais qui leur impose désormais sa propre logique.

La Fondation Ford s'adapte à ce nouveau contexte en devenant une sorte de banque d'affaires des nouveaux mouvements sociaux, à la pointe de l'activisme politique - féminisme, défense des minorités, environnement, droits de l'homme... Après les avoir parrainés, elle infléchit son rôle vers ce que l'on pourrait qualifier d' « ideological venture capitalism ». Il ne suffit plus de soutenir des projets en raison de leurs mérites intrinsèques, sans trop se soucier de leur rentabilité financière ; il faut préparer ces organisations à affronter la concurrence sur un marché idéologique où elles doivent conquérir leur autonomie. Au lieu de se considérer comme un correctif aux défauts du marché, la manne philanthropique doit désormais permettre à cette logique marchande de s'étendre à l'espace des pratiques militantes. L'évolution du profil social des dirigeants est un bon indice de cette évolution, car elle s'accompagne d'une transformation du mode d'exercice de l'autorité. Après la présidence de McGeorge Bundy (1966-1979), cet héritier de la grande bourgeoisie cosmopolite et savante, qui se pose en « champion of domestic social reform», avec un mélange d'arrogance et de paternalisme et sans trop se soucier d'équilibrer son budget, le nouveau dirigeant s'entoure d'experts en management, qui procèdent à un «dégraissage» brutal. Ce n'est pas seulement un autre style de management, c'est aussi un autre parcours de carrière.

schoolcreativeactivism.PNG Collections du Musée de l'Europe & de l'Afrique

Franklin Thomas est un Noir américain de Brooklyn, dont l'ascension sociale doit plus au talent et aux circonstances qu'à l'héritage familial. Jeune star du basket-ball dans les collèges de l'Ivy League, après quatre années dans l'US Airforce et un diplôme de droit à Columbia, il travaille dans des agences étatiques comme Housing, en tant que police attorney, avant de rentrer par la petite porte dans le monde des fondations : d'abord en sollicitant des aides pour une amicale sportive de la police, puis comme dirigeant (1967-1977) d'une petite fondation pour l'animation et la restauration d'un quartier de Brooklyn, en partie financée par la Fondation Ford. À partir de 1970, il est aussi invité à faire partie du board of directors de la City Bank par Wriston (un des principaux parrains de la contre-révolution conservatrice), qui le considère comme « the smartest man he ever met». A ce titre, il fut très directement impliqué dans la stratégie de la City Bank à l'égard de l'Afrique du Sud. En partie grâce à ses liens avec le monde des affaires (notamment aux boards de CBS, Aluminium Co., Cummins Engine. . .),

Thomas réussit à tripler les ressources de la Fondation Ford dont les endowments atteignent désormais 6,6 milliards de dollars. Elle dispose ainsi d'un budget annuel de plus de 300 millions de dollars, qui lui permettent de financer 1 778 grants (sur 33 600 proposals), gérés par 600 employés, regroupés dans 16 field offices. Ce qui en fait la plus importante des grandes fondations philanthropiques internationales.

La croissance est spectaculaire pour une organisation qui n'a démarré vraiment qu'après la guerre et n'a commencé à se lancer dans l'international qu'au milieu des années 1950. La réorientation de ses interventions est encore plus significative. Alors que dans les années 1960, c'était les grandes institutions universitaires, américaines ou étrangères, qui bénéficiaient de l'essentiel des financements, ce sont désormais les mouvements alternatifs qui sont prioritaires. « Cet impressionnant déplacement dans le financement des fondations, qui délaisse la recherche pour se consacrer aux mouvements de défense (advocacy groups) » s'inscrit dans la logique de cet espace-carrefour. Car, en effet, les professionnels de l'activisme s'inscrivent dans la lignée des action intellectuals et des learned gentlemen, qui étaient à la fois les promoteurs et les produits de la stratégie réformiste des fondations.

En inscrivant les fondations dans l'orbite du monde savant, cette stratégie a contribué à les autonomiser par rapport au pouvoir des familles de financiers qui les avaient instituées. Tout naturellement, pour évaluer les mérites des projets qui leur sont proposés, les gestionnaires de ces fondations se tournent vers les universitaires dont ils ont financé la formation ou les recherches. Et cette relation de symbiose fonctionne aussi dans l'autre sens. Pour financer ses projets d'expérimentation sociale, le monde universitaire fait appel à ces commanditaires d'autant plus prédisposés à la bienveillance qu'ils sont eux-mêmes issus de ce milieu.

Les nouvelles orientations des fondations de l'establishment sont ainsi le produit des aspirations libérales d'un monde universitaire dont elles avaient à la fois favorisé la croissance et stimulé l'intérêt pour les innovations en matière de technologies sociales de gouvernement. C'est ainsi qu'en faisant le bilan de ses dix-sept ans à la tête de la Fondation Ford, Thomas définit les fondations comme «le département recherches et développement de nos sociétés. (...) Le changement social est aux fondations ce que le profit est au monde de l'entreprise. (...) C'est à nous qu'il incombe de prendre des risques en lançant de nouvelles idées et en donnant tout notre appui aux personnes qui innovent» . hedgeactivism.PNG Collections du Musée de l'Europe & de l'Afrique

Ce goût pour l'innovation n'exclut pas un souci de rationalité dans la gestion financière. C'est même l'inverse, puisque ces organisations conçoivent explicitement leur rôle comme la structuration d'un marché de la philanthropie aussi performant que concurrentiel. Pour cela, elles n'hésitent pas à importer toutes les technologies du management financier, comme le prône un article au titre parfaitement explicite: «Virtuous capital: what foundations can learn from venture capitalists. » Cette rationalité managériale tient aussi à la gestion des fondations qui devient effectivement un métier, avec ses propres filières de formation et de promotion interne.

Lire l'intégralité de l'article sur Persée

NB : les illustrations sont totalement indépendantes de l'article

Du droit du travail au travail sans droits

Si les conseils de prud’hommes sont tant décriés, c’est parce qu’ils sont des lieux de démocratie, les seules instances françaises où les juges sont élus (par départements), ce qui leur confère une légitimité forte. Ils élisent les instances dirigeantes du conseil. Les représentants des travailleurs se présentent sur des listes syndicales soumises au vote des salariés et des demandeurs d’emploi, y compris étrangers (communautaires et non communautaires) ; ceux du patronat sont élus par le collège des employeurs, des associés en nom collectif et des cadres dirigeants d’entreprise. Les juges bénéficient au sein de leur syndicat d’une formation solide — quasiment la dernière école ouvrière.

C’est tout cela que patronat et gouvernement veulent remettre en question. Elus en 2008, les juges devaient être renouvelés en 2013. Leur mandat a été prolongé de deux ans une première fois, puis une seconde, avant que la majorité de gauche au Parlement ne supprime carrément ce scrutin (loi du 18 décembre 2014). Motifs ? La faible participation au vote (25,4% en 2008 ; 63% en 1979) et le coût de son organisation. Les juges actuels seront donc restés à leur poste neuf ans, et ceux qui l’ont quitté — qu’ils soient décédés ou qu’ils se soient découragés — n’ont pas tous été remplacés, ce qui augmente la charge de travail des autres. En 2017, les juges seront désignés selon la représentativité des syndicats à l’échelle nationale ; les privés d’emploi n’auront plus voix au chapitre.

Magistrats non professionnels, certes, mais « professionnels magistrats », selon l’expression du juge Albert Delattre, les 14 616 juges prud’homaux sont appelés à concilier ou à examiner des litiges résultant de l’exécution du contrat de travail de droit privé. Ils peuvent exercer le métier de cariste, d’informaticien ou de conducteur de train, être ouvriers en usine ou militants syndicaux de base. Contrairement à ce que l’on peut croire, la condamnation d’une entreprise est décidée avec l’accord d’au moins un juge du collège employeur, voire deux. Soixante et onze pour cent des affaires aboutissent à un jugement en faveur du salarié, jugement le plus souvent confirmé en appel, avec parfois une condamnation aggravée de l’employeur. Une « machine à perdre », estiment d’éminents membres du Mouvement des entreprises de France (Medef).

Lire l'article d'Hélène-Yvonne Meynaud paru dans Le Monde Diplomatique de mars 2016

Il y a 20 ans : Sur les ruses de la raison impérialiste

Extrait de Pierre Bourdieu et Loïc Wacquant, Actes de la recherche en sciences sociales, 1998 n°121, pp. 109-118

L'impérialisme culturel repose sur le pouvoir d'universaliser les particularismes liés à une tradition historique singulière en les faisant méconnaître comme tels. Ainsi, de même que, au xixe siècle, un certain nombre de questions dites philosophiques qui étaient débattues, dans toute l'Europe et au-delà, comme universelles, prenaient leur origine, comme l'a très bien montré Fritz Ringer, dans les particularités (et les conflits) historiques propres à l'univers singulier des universitaires allemands, de même aujourd'hui, nombre de topiques directement issus de confrontations intellectuelles liées à la particularité sociale de la société et des universités américaines se sont imposés, sous des formes en apparence déshistoricisées, à l'ensemble de la planète. Ces lieux communs au sens aristotélicien de notions ou de thèses avec lesquelles on argumente mais sur lesquelles on n'argumente pas, ou, en d'autres termes, ces présupposés de la discussion qui restent indiscutés, doivent une part de leur force de conviction au fait que, circulant de colloques universitaires en livres à succès, de revues demi-savantes en rapports d'experts, de bilans de commissions en couvertures de magazines, ils sont présents partout à la fois, de Berlin à Tokyo et de Milan à Mexico, et sont puissamment soutenus et relayés par ces lieux prétendument neutres que sont les organismes internationaux (tels l'OCDE ou la Commission européenne) et les centres d'études et de conseil en politiques publiques (comme l'Adam Smith Institute et la Fondation Saint-Simon)

La neutralisation du contexte historique qui résulte de la circulation internationale des textes et de l'oubli corrélatif des conditions historiques d'origine produit une universalisation apparente que vient redoubler le travail de « théorisation ». Sorte d'axiomatisation fictive bien faite pour produire l'illusion d'une genèse pure, le jeu des définitions préalables et des déductions visant à substituer l'apparence de la nécessité logique à la contingence des nécessités sociologiques déniées tend à occulter les racines historiques de tout un ensemble de questions et de notions que l'on dira philosophiques, sociologiques, historiques ou politiques, selon le champ d'accueil. Ainsi planétarisés, mondialisés, au sens strictement géographique, par le déracinement, en même temps que départicularisés par l'effet de fausse coupure que produit la conceptualisation, ces lieux communs de la grande vulgate planétaire que le ressassement médiatique transforme peu à peu en sens commun universel parviennent à faire oublier qu'ils ont pris leur origine dans les réalités complexes et controversées d'une société historique particulière, tacitement constituée en modèle et en mesure de toutes choses.

Il en est ainsi par exemple du débat flou et mou autour du «multiculturalisme », terme qui, en Europe, a surtout été utilisé pour désigner le pluralisme culturel dans la sphère civique alors qu'aux États-Unis il renvoie aux séquelles pérennes de l'exclusion des Noirs et à la crise de la mythologie nationale du «rêve américain», corrélative de l'accroissement généralisé des inégalités au cours des deux dernières décennies. Crise que le vocable « multiculturel » voile en la cantonnant artificiellement dans le seul microcosme universitaire et en l'exprimant dans un registre ostensiblement «ethnique», alors qu'elle a pour enjeu principal, non pas la reconnaissance des cultures marginalisées par les canons académiques, mais l'accès aux instruments de reproduction des classes moyenne et supérieure - au premier rang desquels figure l'université — dans un contexte de désengagement massif et multiforme de l'État.

On voit en passant, à travers cet exemple, que, parmi les produits culturels diffusés à l'échelle planétaire, les plus insidieux ne sont pas les théories d'apparence systématique (comme la « fin de l'histoire » ou la « globalisation ») et les visions du monde philosophiques (ou se prétendant telles, comme le « postmodernisme »), somme toute faciles à repérer. Ce sont plutôt des termes isolés d'apparence technique, tels que la «flexibilité» (ou sa version britannique, l' « employabilité »), qui, du fait qu'ils condensent et véhiculent toute une philosophie de l'individu et de l'organisation sociale, sont bien faits pour fonctionner comme de véritables mots d'ordre politiques (en l'occurrence : le «moins d'État», le rétrécissement de la couverture sociale et l'acceptation de la généralisation de la précarité salariale comme une fatalité, voire un bienfait).

(...)

Dans un domaine plus proche des réalités politiques, un débat comme celui de la «race» et de l'identité donne lieu à de semblables intrusions ethnocentriques. Une représentation historique, née du fait que la tradition américaine plaque la dichotomie entre Blancs et Noirs de manière arbitraire sur une réalité infiniment plus complexe, peut même s'imposer dans des pays où les principes de vision et de division, codifiés ou pratiques, des différences ethniques sont tout à fait différents et qui, comme le Brésil, étaient encore récemment tenus pour des contre-exemples au « modèle américain». Conduites par des Américains et des Latino- Américains formés aux États-Unis, la plupart des recherches récentes sur l'inégalité ethnoraciale au Brésil s'efforcent de prouver que, contrairement à l'image que les Brésiliens se font de leur nation, le pays des «trois tristes races» (indigènes, noirs descendant des esclaves, blancs issus de la colonisation et des vagues d'immigration européennes) n'est pas moins « raciste » que les autres et que les Brésiliens « blancs » n'ont rien à envier à leurs cousins nord-américains sur ce chapitre. Pire, le racismo mascarado à la brésilienne serait par définition plus pervers, puisque dissimulé et dénié. C'est ce que prétend, dans Orpheus and Power, le politologue afro-américain Michael Hanchard, qui, en appliquant les catégories raciales nord-américaines à la situation brésilienne, érige l'histoire particulière du Mouvement pour les droits civils en étalon universel de la lutte des groupes de couleur opprimés. Au lieu de considérer la constitution de l'ordre ethnoracial brésilien dans sa logique propre, ces recherches se contentent le plus souvent de remplacer en bloc le mythe national de la « démocratie raciale » (tel que l'exprime par exemple l'œuvre de Gilberto Freiré ), par le mythe selon lequel toutes les sociétés sont «racistes», y compris celles au sein desquelles les rapports « raciaux » semblent au premier abord moins distants et hostiles. D'outil analytique, le concept de racisme devient un simple instrument d'accusation ; sous couvert de science, c'est la logique du procès qui s'affirme (assurant les succès de librairie, à défaut du succès d'estime).

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