Musée de l'Europe et de l'Afrique

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vendredi 3 juin 2016

Il y a 16 ans : "Contre la pensée Tietmeyer"

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Le journaliste du Monde aurait pu ou dû interroger M. Hans Tietmeyer sur le sens qu'il donne aux mots clés de la langue (de bois) des investisseurs, «rigidités-sur-le-marché-du-travail» et «flexibilité-sur-le-marché-du-travail» (les travailleurs, eux, s'ils lisaient un journal aussi indiscutablement sérieux que le Monde, entendraient immédiatement travail de nuit, travail pendant les week-ends, horaires irréguliers, stress accru, etc.). Observant que «sur le marché du travail» fonctionne comme une sorte d'épithète homérique qui peut être accrochée à toutes sortes de mots, comme flexibilité et rigidité, on peut être tenté, par jeu et pour éprouver la flexibilité du langage de M. Hans Tietmeyer, de parler par exemple de «flexibilité sur-les-marchés-financiers» ou de «démanteler les rigidités des marchés financiers». L'incongruité d'un tel usage saute aux yeux et l'on peut en conclure que c'est bien aux travailleurs, et à eux seuls (contrairement à ce que pourrait laisser croire le «nous» ­ si nous faisons un effort ­ de M. Hans Tietmeyer) qu'est demandé cet effort de «flexibilité». Et que c'est aux travailleurs que s'adresse la sourde menace, proche du chantage, qui est contenue dans la phrase: «De sorte qu'une nouvelle phase de croissance ne sera atteinte à nouveau que si nous faisons ­ si vous faites ­ un effort de flexibilité sur le marché du travail.» En clair, lâchez aujourd'hui vos acquis sociaux au nom de la croissance que cela nous apportera demain. Une rhétorique que les travailleurs concernés connaissent bien, qui résumaient ainsi la politique de participation que le gaullisme, en d'autres temps, leur offrait: «Tu me donnes ta montre et je te donne l'heure.»

Pierre Bourdieu

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mardi 31 mai 2016

La double vérité du travail

La situation limite dans laquelle le travailleur n'attend de son travail que son salaire est souvent vécue, comme j'ai pu l'observer en Algérie, comme profondément anormale. Il n'est pas rare, au contraire, que le travail procure, en lui-même, un profit lié au fait même de l'investissement dans le travail ou dans les relations de travail (comme l'atteste par exemple la mutilation symbolique qui affecte le chômeur et qui est imputable, autant qu'à la perte de salaire, à la perte des “raisons d'êtres” associées au travail et au monde du travail.)

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samedi 28 mai 2016

L'Union européenne, c'est le contraire de l'Europe

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Il suffit d’être marxiste première année, même année préparatoire, pour savoir que le capitalisme est massivement organisé sur une base nationale, ça ne veut pas dire qu’il n’y a pas un capitalisme international, c’est un autre problème, mais grosso modo il est régulé dans des cadres nationaux. Ça veut dire quoi ? Ça veut qu’en France, c’est l’histoire de 1945, on leur a mis dans la gueule les conventions collectives, on a imposé le SMIC, on a dit qu’on ne pouvait pas licencier comme on voulait, enfin bref... C’est un cas de régulation dans les frontières nationales. L’intégration européenne, ça veut dire la désintégration de ces cadres de régulation du capitalisme. Donc quand (Merkel) dit « il faut plus d’intégration européenne », ça veut dire il faut plus de désintégration de toutes nos protections nationales. Alors si le Figaro avait mis « Merkel et Hollande pour plus de démolition de la protection sociale », y’a des gens qui se seraient dit « Oh ben non, non c’est con... »... Elle n’arrête pas de le dire... Les salariés en France... La protection sociale est trop coûteuse aux entreprises, on est trop protégés, c’est pour ça qu’il y a du chômage, toute la théorie du Conseil (Européen), c’est pour ça qu’il y a du chômage, c’est parce que les salariés sont trop protégés et que c’est trop difficile de les licencier, c’est toute la théorie de la flexi-sécurité, si on peut virer les gens c’est bon pour leurs emplois. Donc si tu veux l’intégration européenne, si j’ai pas Bac plus 12 et si j’ai pas tout Bourdieu dans ma bibliothèque, ben je suis pour : surtout si deux chefs d’État dont un me dit qu’il est de gauche me disent « Ouais, quand même par rapport à la crise grecque, il faudrait quand même plus d’intégration européenne ».

Franck Lepage, Arrêt sur Image, 2012

Gauche/Droite

droitegauche.PNG cliquer sur l'image pour visualiser la vidéo

Ce sont des gens qui inconsciemment se servaient de prises de positions politiques extrémistes en apparence, en apparence subversives pour prendre des positions de pouvoir, pour prendre une importance vis-à-vis d'eux-mêmes, vis-à vis de leurs copains, qu'ils n'auraient pas eue autrement... ça ça se voit à des tas de petits signes...

Loi travail et retour au XIXème siècle : Travail salarié et capital (I)

Considérant que les fondamentaux ne sont pas enseignés par l'école de la République (et que ce n'est pas les faux impertinents du Manuel d'Histoire Critique du Monde Diplomatique qui y changeront quelque chose) et que la régression sociale pourrait bien aussi s'expliquer par le triomphe final de l'école de Jules Ferry, 100 ans après, le Musée de l'Europe & de l'Afrique ne reculera devant aucun "archaïsme" !

Le Concierge (des luttes sociales)

"Nous voulons être compréhensibles pour les ouvriers. Il règne d'ailleurs partout en Allemagne l'ignorance et la confusion d'idées les plus étran­ges au sujet des rapports économiques les plus simples, chez les défenseurs patentés de l'état de choses actuel et jusque chez les thaumaturges socialistes et les génies politiques méconnus dont l'Allemagne morcelée est plus riche encore que de souverains." (Karl Marx, Travail salarié et Capital (1849).

Livre I

De différents côtés on nous a reproché de n'avoir pas exposé les rapports économiques qui constituent de nos jours la base matérielle des combats de classeet des luttes nationales. C'est à dessein que nous n'avons fait qu'effleurer ces rapports là seulement où ils éclataient directement en collisions politiques.

Il s'agissait avant tout de suivre la lutte des classes dans l'histoire de chaque jour et de prouver de façon empirique, sur la matière historique existante et renouvelée quotidienne­ment, que l'assujettissement de la classe ouvrière qui avait réalisé Février et Mars avait amené du même coup la défaite des adversaires de celle-ci: les républicains bourgeois en France et les classes bourgeoises et paysan­nes en lutte contre l'absolutisme féodal sur tout le continent européen; que la victoire de la «République honnête» en France fut en même temps la chute des nations qui avaient répondu à la révolution de Février par des guerres d'indé­pen­dance héroïques; qu'enfin l'Europe, par la défaite des ouvriers révolutionnaires, était retombée dans son ancien double esclavage, l'esclavage anglo-russe. Les combats de juin à Paris, la chute de Vienne, la tragi-comédie de Berlin en novem­bre 1848, les efforts déses­pérés de la Pologne, de l'Italie et de la Hongrie, l'épuise­ment de l'Irlande par la famine, tels furent les moments principaux où se concen­tra en Europe la lutte de classes entre la bourgeoisie et la classe ouvrière et qui nous permirent de démontrer que tout soulèvement révolutionnaire, aussi éloi­gné que son but puisse paraître de la lutte des classes, doit nécessai­re­ment échouer jusqu'au moment où la classe ouvrière révolutionnaire sera victorieuse, que toute réforme sociale reste une utopie jusqu'au moment où la révolution prolétarienne et la contre-révolution féodale se mesureront par les armes dans une guerre mon­diale. Dans la présentation que nous en faisions, comme dans la réalité, la Belgique et la Suisse étaient des tableaux de genre tragi-comiques et caricaturaux dans la grande fresque de l'histoire, l'une présentée comme l'État modèle de la monarchie bourgeoise, l'autre comme l'État modèle de la République bourgeoise, États qui s'imaginaient tous deux être aussi indépendants de la lutte des classes que de la révolution européenne.

Maintenant que nos lecteurs ont vu se développer la lutte des classes en l'an­née 1848 sous des formes politiques colossales, il est temps d'approfondir les rap­ports économiques eux-mêmes sur lesquels se fondent l'existence de la bourgeoi­sie et sa domination de classe, ainsi que l'esclavage des ouvriers.

Nous exposerons en trois grands chapitres: 1. les rapports entre le travail sala­rié et le capital, l'esclavage de l'ouvrier, la domination du capitaliste; 2. la dispa­ri­tion inévitable des classes moyennes bourgeoises et de ce qu'il est convenu d'appeler la paysannerie (Bürgerstandes) sous le régime actuel; 3. l'assujettisse­ment commercial et l'exploitation des classes bourgeoises des diverses nations de l’Europe par le despote du marché mondial, l’Angleterre.

Nous chercherons à faire un exposé aussi simple et populaire que possible, et sans supposer connues à l'avance les notions même les plus élémentaires de l'écono­mie politique. Nous voulons être compréhensibles pour les ouvriers. Il règne d'ailleurs partout en Allemagne l'ignorance et la confusion d'idées les plus étran­ges au sujet des rapports économiques les plus simples, chez les défenseurs patentés de l'état de choses actuel et jusque chez les thaumaturges socialistes et les génies politiques méconnus dont l'Allemagne morcelée est plus riche encore que de souverains.

Abordons donc la première question: Qu'est-ce que le salaire? Comment est-il déterminé?­

Si l'on demandait à des ouvriers : « À combien s'élève votre salaire?», ils répondraient: l'un: « Je reçois de mon patron 1 mark pour une journée de travail», l'autre: « Je reçois 2 marks », etc. Suivant les diverses branches de travail aux­quelles ils appartiennent, ils énuméreraient les diverses sommes d'argent qu'ils reçoivent de leurs patrons respectifs pour la production d'un travail déterminé, par exemple pour le tissage d'une aune de toile ou pour la composition d'une page d'imprimerie. Malgré la diversité de leurs déclarations, ils seront tous unanimes sur un point: le salaire est la somme d'argent que le capitaliste paie, pour un temps de travail déterminé ou pour la fourniture d'un travail déterminé.

Le capitaliste achète donc (semble-t-il) leur travail avec de l'argent. C'est pour de l'argent qu'ils lui vendent leur travail. Mais il n'en est ainsi qu'apparemment. Ce qu'ils vendent en réalité au capitaliste pour de l'argent, c'est leur force de travail. Le capitaliste achète cette force de travail pour un jour, une semaine, un mois, etc. Et, une fois qu'il l'a achetée, il l'utilise en faisant travailler l'ouvrier pendant le temps stipulé. Pour cette même somme d'argent avec laquelle le capitaliste a acheté sa force de travail, par exemple pour 2 marks, il aurait pu acheter deux livres de sucre ou une quantité déterminée d'une autre marchandise quelconque. Les 2 marks avec lesquels il a acheté deux livres de sucre sont le prix de deux livres de sucre. Les 2 marks avec lesquels il a acheté douze heures d'utilisation de la force de travail sont le prix des douze heures de travail. La force de travail est donc une marchandise, ni plus, ni moins que le sucre. On mesure la première avec la montre et la seconde avec la balance.

Leur marchandise, la force de travail, les ouvriers l'échangent contre la mar­chandise du capitaliste, contre l'argent, et, en vérité, cet échange a lieu d'après un rapport déterminé. Tant d'argent pour tant de durée d'utilisation de la force de travail. Pour douze heures de tissage, 2 marks. Et ces 2 marks ne représentent-ils pas toutes les autres marchandises que je puis acheter pour 2 marks? L'ouvrier a donc bien échangé une marchandise, la force de travail, contre des marchandises de toutes sortes, et cela suivant un rapport déterminé. En lui donnant 2 marks, le capitaliste lui a donné tant de viande, tant de vêtements, tant de bois, de lumière, etc., en échange de sa journée de travail. Ces 2 marks expriment donc le rapport suivant lequel la force de travail est échangée contre d'autres marchandises, la valeur d'échange de la force de travail. La valeur d'échange d'une marchandise, éva­luée en argent, c'est précisément ce qu'on appelle son prix. Le salaire n'est donc que le nom particulier donné au prix de la force de travail appelé d'ordinaire prix du travail, il n'est que le nom donné au prix de cette marchandise particulière qui n'est en réserve que dans la chair et le sang de l'homme.

Prenons le premier ouvrier venu, par exemple, un tisserand. Le capitaliste lui fournit le métier à tisser et le fil. Le tisserand se met au travail et le fil devient de la toile. Le capitaliste s'approprie la toile et la vend 20 marks par exemple. Le salaire du tisserand est-il alors une part de la toile, des 20 marks, du produit de son travail? Pas du tout. Le tisserand a reçu son salaire bien avant que la toile ait été vendue et peut-être bien avant qu'elle ait été tissée. Le capitaliste ne paie donc pas ce salaire avec l'argent qu'il va retirer de la toile, mais avec de l'argent accu­mulé d'avance. De même que le métier à tisser et le fil ne sont pas le produit du tisserand auquel ils ont été fournis par l'employeur, les marchandises qu'il reçoit en échange de sa marchandise, la force de travail ne le sont pas davantage. Il peut arriver que le capitaliste ne trouve pas d'acheteur du tout pour sa toile. Il peut arriver qu'il ne retire pas même le salaire de sa vente. Il peut arriver qu'il la vende de façon très avantageuse par rapport au salaire du tisserand. Tout cela ne regarde en rien le tisserand. Le capitaliste achète avec une partie de sa fortune actuelle, de son capital, la force de travail du tisserand tout comme il a acquis, avec une autre partie de sa fortune, la matière première, le fil, et l'instru­ment de travail, le métier à tisser. Après avoir fait ces achats, et parmi ces achats il y a aussi la force de travail nécessaire à la production de la toile, il ne produit plus qu'avec des matiè­res premières et des instruments de travail qui lui appartiennent à lui seul. Car, de ces derniers fait aussi partie notre brave tisserand qui, pas plus que le métier à tisser, n'a sa part du produit ou du prix de celui-ci.

Le salaire n'est donc pas une part de l'ouvrier à la marchandise qu'il produit. Le salaire est la partie de marchandises déjà existantes avec laquelle le capitaliste s'approprie par achat une quantité déterminée de force de travail productive.

La force de travail est donc une marchandise que son possesseur, le salarié, vend au capital. Pourquoi la vend-il ? Pour vivre.

Mais la manifestation de la force de travail, le travail, est l'activité vitale propre à l'ouvrier, sa façon à lui de manifester sa vie. Et c'est cette activité vitale qu'il vend à un tiers pour s'assurer les moyens de subsistance nécessaires. Son activité vitale n'est donc pour lui qu'un moyen de pouvoir exister. Il travaille pour vivre. Pour lui-même, le travail n'est pas une partie de sa vie, il est plutôt un sacrifice de sa vie. C'est une marchandise qu'il a adjugée à un tiers. C'est pourquoi le produit de son activité n'est pas non plus le but de son activité. Ce qu'il produit pour lui-même, ce n'est pas la soie qu'il tisse, ce n'est pas l'or qu'il extrait du puits, ce n'est pas le palais qu'il bâtit. Ce qu'il produit pour lui-même, c'est le salaire, et la soie, l'or, le palais se réduisent pour lui à une quantité déterminée de moyens de subsistance, peut-être à un tricot de coton, à de la monnaie de billon et à un logement dans une cave. Et l'ouvrier qui, douze heures durant, tisse, file, perce, tour­ne, bâtit, manie la pelle, taille la pierre, la transporte, etc., regarde-t-il ces douze heures de tissage, de filage, de perçage, de travail au tour ou de maçonne­rie, de maniement de la pelle ou de taille de la pierre comme une manifestation de sa vie, comme sa vie? Bien au contraire. La vie commence pour lui où cesse activité, à table, à l'auberge, au lit. Par contre, les douze heures de travail n'ont nulle­ment pour lui le sens de tisser, de filer, de percer, etc., mais celui de gagner ce qui lui permet d'aller à table, à l'auberge, au lit. Si le ver à soie tissait pour subvenir à son existence de chenille, il serait un salarié achevé.

La force de travail ne fut pas toujours une marchandise. Le travail ne fut pas toujours du travail salarié, c'est-à-dire du travail libre. L'esclave ne vendait pas sa force de travail au possesseur d'esclaves, pas plus que le bœuf ne vend le produit de son travail au paysan. L'esclave est vendu, y compris sa force de travail, une fois pour toutes à son propriétaire. Il est une marchandise qui peut passer de la main d'un propriétaire dans celle d'un autre. Il est lui-même une marchandise, mais sa force de travail n'est pas sa marchandise. Le serf ne vend qu'une partie de sa force de travail. Ce n'est pas lui qui reçoit un salaire du propriétaire de la terre; c'est plutôt le propriétaire de la terre à qui il paie tribut. Le serf appartient à la terre et constitue un rapport pour le maître de la terre. L'ouvrier libre, par contre, se vend lui-même, et cela morceau par morceau. Il vend aux enchères 8, 10, 12, 15 heures de sa vie, jour après jour, aux plus offrants, aux possesseurs des ma­tières premières, des instruments de travail et des moyens de subsistance, c'est-à-dire aux capitalistes. L'ouvrier n'appartient ni à un propriétaire ni à la terre, mais 8, 10, 12, 15 heures de sa vie quotidienne appartiennent à celui qui les achète. L'ouvrier quitte le capitaliste auquel il se loue aussi souvent qu'il veut, et le capitaliste le congédie aussi souvent qu'il le croit bon, dès qu'il n'en tire aucun profit ou qu'il n'y trouve plus le profit escompté. Mais l'ouvrier dont la seule res­sour­ce est la vente de sa force de travail ne peut quitter la classe tout entière des acheteurs, c'est-à-dire la classe capitaliste, sans renoncer à l'existence. Il n'appar­tient pas à tel ou tel employeur, mais à la classe capitaliste, et c'est à lui à y trou­ver son homme, c'est-à-dire à trouver un acheteur dans cette classe bourgeoise.

Avant de pénétrer plus avant dans les rapports entre le capital et le travail salarié, nous allons maintenant exposer brièvement les conditions les plus géné­rales qui entrent en ligne de compte dans la détermination du salaire.

Le salaire est, ainsi que nous l'avons vu, le prix d'une marchandise détermi­née, la force de travail. Le salaire est donc déterminé par les mêmes lois qui déterminent le prix de toute autre marchandise.

La question qui se pose est donc celle-ci: comment se détermine le prix dune marchandise ?

(à suivre)

mercredi 25 mai 2016

Il y a 13 ans : The Corporation

thecorporation.jpg Cliquer sur l'image pour voir le film

Canada, 2003

Ce documentaire montre l'évolution des Sociétés anonymes (appelées Corporations en anglais) aux États-Unis, reprenant leur histoire depuis leur apparition avec la Révolution industrielle, où elles étaient conçues pour répondre au "bien public" mais furent détournées de cet objectif par la recherche du profit.

« De même que le requin est une machine à tuer, la Corporation est une machine à faire de l'Eexternalisation. »

À l'issue de la Guerre de Sécession, la Constitution des États-Unis est amendée pour accorder aux Noirs les mêmes droits qu'aux Blancs. Quelques années plus tard, des avocats d'affaires revendiquent et obtiennent que les Corporations, « personnes morales », bénéficient des mêmes droits que les personnes physiques. L'argument qu'on ne peut mettre une « personne morale » en prison n'est pas retenu pour leur refuser ces droits.

dimanche 22 mai 2016

"Nous ne revendiquons rien". Occuper Wall Street : un mouvement tombé amoureux de lui-même

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Extrait

La grande épopée fut pourtant de courte durée. Les campeurs ont été évacués deux mois après leur installation. Hormis quelques groupes résiduels ici et là, animés par des militants chevronnés, le mouvement OWS s’est désagrégé. La tempête médiatique qui s’était engouffrée dans les tentes de Zuccotti Park est repartie souffler ailleurs. Faisons une pause et comparons le bilan d’OWS avec celui de son vilain jumeau, le Tea Party, et du renouveau de la droite ultraréactionnaire dont celui-ci est le fer de lance. Grâce à ces bénévoles de la surenchère, le Parti républicain est redevenu majoritaire à la Chambre des représentants ; dans les législatures d’Etat, il a pris six cents sièges aux démocrates. Le Tea Party a même réussi à propulser l’un des siens, M. Paul Ryan, à la candidature pour la vice-présidence des États-Unis.

La question à laquelle les thuriféraires d’OWS consacrent des cogitations passionnées est la suivante : quelle est la formule magique qui a permis au mouvement de rencontrer un tel succès ? Or c’est la question diamétralement inverse qu’ils devraient se poser : pourquoi un tel échec ? Comment les efforts les plus louables en sont-ils venus à s’embourber dans le marécage de la glose académique et des postures antihiérarchiques ?

Les choses avaient pourtant commencé très fort. Dès les premiers jours d’occupation de Zuccotti Park, la cause d’OWS était devenue incroyablement populaire. De fait, comme le souligne Todd Gitlin, jamais depuis les années 1930 un thème progressiste n’avait autant fédéré la société américaine que la détestation de Wall Street. Les témoignages de sympathie pleuvaient par milliers, les chèques de soutien aussi, les gens faisaient la queue pour donner des livres et de la nourriture aux campeurs. Des célébrités vinrent se montrer à Zuccotti et les médias commencèrent à couvrir l’occupation avec une attention qu’ils n’accordent pas souvent aux mouvements sociaux estampillés de gauche.

Mais les commentateurs ont interprété à tort le soutien à la cause d’OWS comme un soutien à ses modalités d’action. Les tentes plantées dans le parc, la préparation de la tambouille pour des légions de campeurs, la recherche sans fin du consensus, les affrontements avec la police… voilà, aux yeux des exégètes, ce qui a fait la force et la singularité d’OWS ; voilà ce que le public a soif de connaître.

Ce qui se tramait à Wall Street, pendant ce temps-là, a suscité un intérêt moins vif. Dans Occupying Wall Street, un recueil de textes rédigés par des écrivains ayant participé au mouvement, la question des prêts bancaires usuraires n’apparaît qu’à titre de citation dans la bouche d’un policier. Et n’espérez pas découvrir comment les militants de Zuccotti comptaient contrarier le pouvoir des banques. Non parce que ce serait mission impossible, mais parce que la manière dont la campagne d’OWS est présentée dans ces ouvrages donne l’impression qu’elle n’avait rien d’autre à proposer que la construction de « communautés » dans l’espace public et l’exemple donné au genre humain par le noble refus d’élire des porte-parole.

Culte de la participation

Malheureusement, un tel programme ne suffit pas. Bâtir une culture de lutte démocratique est certes utile pour les cercles militants, mais ce n’est qu’un point de départ. OWS n’est jamais allé plus loin ; il n’a pas déclenché une grève, ni bloqué un centre de recrutement, ni même occupé le bureau d’un doyen d’université. Pour ses militants, la culture horizontale représente le stade suprême de la lutte : « Le processus est le message », entonnaient en chœur les protestataires.

On pourra objecter que la question de présenter ou non des revendications fut âprement débattue par les militants lorsqu’ils occupaient effectivement quelque chose. Mais, pour qui feuillette tous ces ouvrages un an plus tard, ce débat paraît d’un autre monde. Presque aucun ne s’est hasardé à reconnaître que le refus de formuler des propositions a constitué une grave erreur tactique. Au contraire, Occupying Wall Street, le compte rendu quasi officiel de l’aventure, assimile toute velléité programmatique à un fétiche conçu pour maintenir le peuple dans l’aliénation de la hiérarchie et de la servilité. Hedges ne dit pas autre chose lorsqu’il explique que « seules les élites dominantes et leurs relais médiatiques » exhortaient OWS à faire connaître ses demandes. Présenter des revendications serait admettre la légitimité de son adversaire, à savoir l’Etat américain et ses amis les banquiers. En somme, un mouvement de protestation qui ne formule aucune exigence serait le chef-d’œuvre ultime de la vertu démocratique…

D’où la contradiction fondamentale de cette campagne. De toute évidence, protester contre Wall Street en 2011 impliquait de protester aussi contre les tripatouillages financiers qui nous avaient précipités dans la grande récession ; contre le pouvoir politique qui avait sauvé les banques ; contre la pratique délirante des primes et des bonus qui avait métamorphosé les forces productives en tiroir-caisse pour les 1 % les plus riches. Toutes ces calamités tirent leur origine de la dérégulation et des baisses d’impôts — autrement dit, d’une philosophie de l’émancipation individuelle qui, au moins dans sa rhétorique, n’est pas contraire aux pratiques libertaires d’OWS.

Thomas Frank, janvier 2013

Lire l'intégralité de l'article dans Le Monde Diplomatique

"Communism.com" : Le populisme de marché

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Les européens ont tendance à considérer les États-Unis comme une sorte de machine à fabriquer du rêve. Vous ne connaissez pas nos voitures. Vous ne savez pas à quoi ressemblent nos fermes et lorsque vous venez chez nous vous n’allez jamais à Detroit ou à Kansas City. En revanche, vous regardez nos films, vous écoutez notre musique et vous portez nos logos sur vos vêtements. C’est sans doute pour cela que vous pensez qu’il s’agit là de l’essentiel de la production américaine : des rêves, des hallucinations. Et vous avez raison...

Pourtant, la plus grande hallucination produite en Amérique, ce n’est pas le glamour hollywoodien. Non, c’est le populisme. L’Amérique fantasme complètement les conflits sociaux, la guerre de classes, le petit peuple se dressant contre ses ennemis. Depuis quarante ans nous sommes continuellement sommés de nous enrôler dans telle ou telle croisade contre les « élites ». De nous révolter contre les snobs, les millionnaires et diplômés prétentieux de Harvard qui affectionnent tant les théories littéraires françaises et passent leur temps à déconstruire tout ce qui peut leur tomber sous la main. Mais, malgré cette comédie longue de trente ans, les États-Unis pratiquent aujourd’hui la répartition des richesses la moins démocratique de tous les pays occidentaux. Et cela s’aggrave chaque année.

Thomas Frank (Texte établi d'après une conférence donnée au Cinéma Nova, Bruxelles, le 29 mars 2004)

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vendredi 20 mai 2016

Il y a 20 ans : Discours aux cheminots grévistes, Paris, Gare de Lyon, 12 décembre 1995

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Cheminots, postiers, enseignants, employés des services publics, étudiants, et tant d'autres, activement ou passivement engagés dans le mouvement, ont posé, par leurs manifestations, par leurs déclarations, par les réflexions innombrables qu'ils ont déclenchées et que le couvercle médiatique s'efforce en vain d'étouffer, des problèmes tout à fait fondamentaux, trop importants pour être laissés à des technocrates aussi suffisants qu'insuffisants : comment restituer aux premiers intéressés, c'est-à-dire à chacun de nous, la définition éclairée et raisonnable de l'avenir des services publics, la santé, l'éducation, les transports, etc.

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Charte d'Amiens

LordonAmiens.gif Amiens, le Samedi 12 Mars 2016 : « La loi El Khomri, c’est presque le prétexte. C’est presque subalterne » (cliquer sur l'image pour visualiser l'ensemble de l'intervention)

Le CONGRES CONFÉDÉRAL D'AMIENS confirme l'article 2, constitutif de la C.G.T.

" La C.G.T. groupe, en dehors de toute école politique, tous les travailleurs conscients de la lutte à mener pour la disparition du salariat et du patronat..."

Le Congrès considère que cette déclaration est une reconnaissance de la lutte de classes qui oppose, sur le terrain économique, les travailleurs en révolte contre toutes les formes d'exploitation et d'oppression tant matérielle que morale, mises en œuvre par la classe capitaliste contre la classe ouvrière.

Le congrès précise sur les points suivants cette affirmation théorique:

- Dans l’œuvre revendicatrice quotidienne, le syndicalisme poursuit la coordination des efforts ouvriers, L’accroissement du mieux-être des travailleurs par la réalisation d'améliorations immédiates, telles que la diminution des heures de travail, l'augmentation des salaires, etc...

Mais cette besogne n'est qu'un côté de l’œuvre du syndicalisme; il prépare, l'émancipation intégrale, qui ne peut se réaliser que par l'expropriation capitaliste; il préconise comme moyen d'action la grève générale et il considère que le syndicat, aujourd'hui groupement de résistance, sera, dans l'avenir. le groupement de production et de répartition, base de réorganisation sociale.

Le Congrès déclare que cette double besogne, quotidienne et d'avenir, découle de la situation des salariés qui pèse sur la classe ouvrière et qui fait à tous les travailleurs quelles que soient leurs tendances politiques ou philosophiques un devoir d'appartenir au groupement essentiel qu'est le syndicat;

Comme conséquence, en ce qui concerne les individus, le Congrès affirme l'entière liberté, pour le syndiqué, de participer, en dehors du groupement corporatif, à telles formes de lutte correspondant à sa conception philosophique ou politique, se bornant à lui demander, en réciprocité, de ne pas introduire dans le syndicat les opinions qu'il professe au dehors;

En ce qui concerne les organisations, le Congrès décide qu'afin que le syndicalisme atteigne son maximum d'effet, I'action économique doit s'exercer directement contre le patronat, les organisations confédérées n'ayant pas, en tant que groupements syndicaux, à se préoccuper des partis et des sectes qui en dehors et à côté, peuvent poursuivre, en toute liberté la transformation sociale.

Congrès des 8 -14 Octobre 1906

(texte adopté par 830 voix contre 8 et 1 blanc)

jeudi 19 mai 2016

Il y a 20 ans : Droits de l'homme et philanthropie hégémonique

A l'heure de l'américanisation des mouvements sociaux (notamment à travers les politiques "sociales" "en banlieue" créant un marché des groupes cibles de "discriminés" essentialisés, les "mobilisations" médiatiques contre - sic - le changement climatique ou les revendications démocratiques dépolitisées visant à des changements de "Régimes"), il est peut-être (l'espoir fait vivre) bon de s'intéresser aux évolutions du marché de l'activisme structuré par les grandes fondations, l'Université et les ONG américaines au tournant des années 80.

Le Concierge

Extrait de Yves Dezalay, Bryan Garth, Droits de l'homme et philanthropie hégémonique, actes de la recherche en sciences sociales, n°121, 1998.

En dépit de leur taille, de leur ancienneté et de leur prestige, les fondations proches de l'establishment libéral n'échappent pas à cette restructuration du marché des idées. D'abord parce qu'elles sont mises en situation de concurrence par les médias qui se réservent le rôle d'arbitre entre policy specialists. Mais aussi parce que c'est tout le champ savant qui se trouve bouleversé par l'irruption de cette logique marchande. Comment pourrait-il en être autrement, dès lors que la multiplication des think tanks — et plus généralement la croissance spectaculaire de cette policy research industry - offrent aux universitaires la possibilité d'accélérer leur carrière et de multiplier leurs revenus - consultations, talk shows... s'ils acceptent de se plier aux règles de ce marché de la vulgarisation idéologique des productions savantes. Cette transformation de la stratégie et du mode de gestion des fondations savantes est indissociable de l'essor d'un « marché des idées » qu'elles ont contribué à créer, mais qui leur impose désormais sa propre logique.

La Fondation Ford s'adapte à ce nouveau contexte en devenant une sorte de banque d'affaires des nouveaux mouvements sociaux, à la pointe de l'activisme politique - féminisme, défense des minorités, environnement, droits de l'homme... Après les avoir parrainés, elle infléchit son rôle vers ce que l'on pourrait qualifier d' « ideological venture capitalism ». Il ne suffit plus de soutenir des projets en raison de leurs mérites intrinsèques, sans trop se soucier de leur rentabilité financière ; il faut préparer ces organisations à affronter la concurrence sur un marché idéologique où elles doivent conquérir leur autonomie. Au lieu de se considérer comme un correctif aux défauts du marché, la manne philanthropique doit désormais permettre à cette logique marchande de s'étendre à l'espace des pratiques militantes. L'évolution du profil social des dirigeants est un bon indice de cette évolution, car elle s'accompagne d'une transformation du mode d'exercice de l'autorité. Après la présidence de McGeorge Bundy (1966-1979), cet héritier de la grande bourgeoisie cosmopolite et savante, qui se pose en « champion of domestic social reform», avec un mélange d'arrogance et de paternalisme et sans trop se soucier d'équilibrer son budget, le nouveau dirigeant s'entoure d'experts en management, qui procèdent à un «dégraissage» brutal. Ce n'est pas seulement un autre style de management, c'est aussi un autre parcours de carrière.

schoolcreativeactivism.PNG Collections du Musée de l'Europe & de l'Afrique

Franklin Thomas est un Noir américain de Brooklyn, dont l'ascension sociale doit plus au talent et aux circonstances qu'à l'héritage familial. Jeune star du basket-ball dans les collèges de l'Ivy League, après quatre années dans l'US Airforce et un diplôme de droit à Columbia, il travaille dans des agences étatiques comme Housing, en tant que police attorney, avant de rentrer par la petite porte dans le monde des fondations : d'abord en sollicitant des aides pour une amicale sportive de la police, puis comme dirigeant (1967-1977) d'une petite fondation pour l'animation et la restauration d'un quartier de Brooklyn, en partie financée par la Fondation Ford. À partir de 1970, il est aussi invité à faire partie du board of directors de la City Bank par Wriston (un des principaux parrains de la contre-révolution conservatrice), qui le considère comme « the smartest man he ever met». A ce titre, il fut très directement impliqué dans la stratégie de la City Bank à l'égard de l'Afrique du Sud. En partie grâce à ses liens avec le monde des affaires (notamment aux boards de CBS, Aluminium Co., Cummins Engine. . .),

Thomas réussit à tripler les ressources de la Fondation Ford dont les endowments atteignent désormais 6,6 milliards de dollars. Elle dispose ainsi d'un budget annuel de plus de 300 millions de dollars, qui lui permettent de financer 1 778 grants (sur 33 600 proposals), gérés par 600 employés, regroupés dans 16 field offices. Ce qui en fait la plus importante des grandes fondations philanthropiques internationales.

La croissance est spectaculaire pour une organisation qui n'a démarré vraiment qu'après la guerre et n'a commencé à se lancer dans l'international qu'au milieu des années 1950. La réorientation de ses interventions est encore plus significative. Alors que dans les années 1960, c'était les grandes institutions universitaires, américaines ou étrangères, qui bénéficiaient de l'essentiel des financements, ce sont désormais les mouvements alternatifs qui sont prioritaires. « Cet impressionnant déplacement dans le financement des fondations, qui délaisse la recherche pour se consacrer aux mouvements de défense (advocacy groups) » s'inscrit dans la logique de cet espace-carrefour. Car, en effet, les professionnels de l'activisme s'inscrivent dans la lignée des action intellectuals et des learned gentlemen, qui étaient à la fois les promoteurs et les produits de la stratégie réformiste des fondations.

En inscrivant les fondations dans l'orbite du monde savant, cette stratégie a contribué à les autonomiser par rapport au pouvoir des familles de financiers qui les avaient instituées. Tout naturellement, pour évaluer les mérites des projets qui leur sont proposés, les gestionnaires de ces fondations se tournent vers les universitaires dont ils ont financé la formation ou les recherches. Et cette relation de symbiose fonctionne aussi dans l'autre sens. Pour financer ses projets d'expérimentation sociale, le monde universitaire fait appel à ces commanditaires d'autant plus prédisposés à la bienveillance qu'ils sont eux-mêmes issus de ce milieu.

Les nouvelles orientations des fondations de l'establishment sont ainsi le produit des aspirations libérales d'un monde universitaire dont elles avaient à la fois favorisé la croissance et stimulé l'intérêt pour les innovations en matière de technologies sociales de gouvernement. C'est ainsi qu'en faisant le bilan de ses dix-sept ans à la tête de la Fondation Ford, Thomas définit les fondations comme «le département recherches et développement de nos sociétés. (...) Le changement social est aux fondations ce que le profit est au monde de l'entreprise. (...) C'est à nous qu'il incombe de prendre des risques en lançant de nouvelles idées et en donnant tout notre appui aux personnes qui innovent» . hedgeactivism.PNG Collections du Musée de l'Europe & de l'Afrique

Ce goût pour l'innovation n'exclut pas un souci de rationalité dans la gestion financière. C'est même l'inverse, puisque ces organisations conçoivent explicitement leur rôle comme la structuration d'un marché de la philanthropie aussi performant que concurrentiel. Pour cela, elles n'hésitent pas à importer toutes les technologies du management financier, comme le prône un article au titre parfaitement explicite: «Virtuous capital: what foundations can learn from venture capitalists. » Cette rationalité managériale tient aussi à la gestion des fondations qui devient effectivement un métier, avec ses propres filières de formation et de promotion interne.

Lire l'intégralité de l'article sur Persée

NB : les illustrations sont totalement indépendantes de l'article

Du droit du travail au travail sans droits

Si les conseils de prud’hommes sont tant décriés, c’est parce qu’ils sont des lieux de démocratie, les seules instances françaises où les juges sont élus (par départements), ce qui leur confère une légitimité forte. Ils élisent les instances dirigeantes du conseil. Les représentants des travailleurs se présentent sur des listes syndicales soumises au vote des salariés et des demandeurs d’emploi, y compris étrangers (communautaires et non communautaires) ; ceux du patronat sont élus par le collège des employeurs, des associés en nom collectif et des cadres dirigeants d’entreprise. Les juges bénéficient au sein de leur syndicat d’une formation solide — quasiment la dernière école ouvrière.

C’est tout cela que patronat et gouvernement veulent remettre en question. Elus en 2008, les juges devaient être renouvelés en 2013. Leur mandat a été prolongé de deux ans une première fois, puis une seconde, avant que la majorité de gauche au Parlement ne supprime carrément ce scrutin (loi du 18 décembre 2014). Motifs ? La faible participation au vote (25,4% en 2008 ; 63% en 1979) et le coût de son organisation. Les juges actuels seront donc restés à leur poste neuf ans, et ceux qui l’ont quitté — qu’ils soient décédés ou qu’ils se soient découragés — n’ont pas tous été remplacés, ce qui augmente la charge de travail des autres. En 2017, les juges seront désignés selon la représentativité des syndicats à l’échelle nationale ; les privés d’emploi n’auront plus voix au chapitre.

Magistrats non professionnels, certes, mais « professionnels magistrats », selon l’expression du juge Albert Delattre, les 14 616 juges prud’homaux sont appelés à concilier ou à examiner des litiges résultant de l’exécution du contrat de travail de droit privé. Ils peuvent exercer le métier de cariste, d’informaticien ou de conducteur de train, être ouvriers en usine ou militants syndicaux de base. Contrairement à ce que l’on peut croire, la condamnation d’une entreprise est décidée avec l’accord d’au moins un juge du collège employeur, voire deux. Soixante et onze pour cent des affaires aboutissent à un jugement en faveur du salarié, jugement le plus souvent confirmé en appel, avec parfois une condamnation aggravée de l’employeur. Une « machine à perdre », estiment d’éminents membres du Mouvement des entreprises de France (Medef).

Lire l'article d'Hélène-Yvonne Meynaud paru dans Le Monde Diplomatique de mars 2016

Il y a 20 ans : Sur les ruses de la raison impérialiste

Extrait de Pierre Bourdieu et Loïc Wacquant, Actes de la recherche en sciences sociales, 1998 n°121, pp. 109-118

L'impérialisme culturel repose sur le pouvoir d'universaliser les particularismes liés à une tradition historique singulière en les faisant méconnaître comme tels. Ainsi, de même que, au xixe siècle, un certain nombre de questions dites philosophiques qui étaient débattues, dans toute l'Europe et au-delà, comme universelles, prenaient leur origine, comme l'a très bien montré Fritz Ringer, dans les particularités (et les conflits) historiques propres à l'univers singulier des universitaires allemands, de même aujourd'hui, nombre de topiques directement issus de confrontations intellectuelles liées à la particularité sociale de la société et des universités américaines se sont imposés, sous des formes en apparence déshistoricisées, à l'ensemble de la planète. Ces lieux communs au sens aristotélicien de notions ou de thèses avec lesquelles on argumente mais sur lesquelles on n'argumente pas, ou, en d'autres termes, ces présupposés de la discussion qui restent indiscutés, doivent une part de leur force de conviction au fait que, circulant de colloques universitaires en livres à succès, de revues demi-savantes en rapports d'experts, de bilans de commissions en couvertures de magazines, ils sont présents partout à la fois, de Berlin à Tokyo et de Milan à Mexico, et sont puissamment soutenus et relayés par ces lieux prétendument neutres que sont les organismes internationaux (tels l'OCDE ou la Commission européenne) et les centres d'études et de conseil en politiques publiques (comme l'Adam Smith Institute et la Fondation Saint-Simon)

La neutralisation du contexte historique qui résulte de la circulation internationale des textes et de l'oubli corrélatif des conditions historiques d'origine produit une universalisation apparente que vient redoubler le travail de « théorisation ». Sorte d'axiomatisation fictive bien faite pour produire l'illusion d'une genèse pure, le jeu des définitions préalables et des déductions visant à substituer l'apparence de la nécessité logique à la contingence des nécessités sociologiques déniées tend à occulter les racines historiques de tout un ensemble de questions et de notions que l'on dira philosophiques, sociologiques, historiques ou politiques, selon le champ d'accueil. Ainsi planétarisés, mondialisés, au sens strictement géographique, par le déracinement, en même temps que départicularisés par l'effet de fausse coupure que produit la conceptualisation, ces lieux communs de la grande vulgate planétaire que le ressassement médiatique transforme peu à peu en sens commun universel parviennent à faire oublier qu'ils ont pris leur origine dans les réalités complexes et controversées d'une société historique particulière, tacitement constituée en modèle et en mesure de toutes choses.

Il en est ainsi par exemple du débat flou et mou autour du «multiculturalisme », terme qui, en Europe, a surtout été utilisé pour désigner le pluralisme culturel dans la sphère civique alors qu'aux États-Unis il renvoie aux séquelles pérennes de l'exclusion des Noirs et à la crise de la mythologie nationale du «rêve américain», corrélative de l'accroissement généralisé des inégalités au cours des deux dernières décennies. Crise que le vocable « multiculturel » voile en la cantonnant artificiellement dans le seul microcosme universitaire et en l'exprimant dans un registre ostensiblement «ethnique», alors qu'elle a pour enjeu principal, non pas la reconnaissance des cultures marginalisées par les canons académiques, mais l'accès aux instruments de reproduction des classes moyenne et supérieure - au premier rang desquels figure l'université — dans un contexte de désengagement massif et multiforme de l'État.

On voit en passant, à travers cet exemple, que, parmi les produits culturels diffusés à l'échelle planétaire, les plus insidieux ne sont pas les théories d'apparence systématique (comme la « fin de l'histoire » ou la « globalisation ») et les visions du monde philosophiques (ou se prétendant telles, comme le « postmodernisme »), somme toute faciles à repérer. Ce sont plutôt des termes isolés d'apparence technique, tels que la «flexibilité» (ou sa version britannique, l' « employabilité »), qui, du fait qu'ils condensent et véhiculent toute une philosophie de l'individu et de l'organisation sociale, sont bien faits pour fonctionner comme de véritables mots d'ordre politiques (en l'occurrence : le «moins d'État», le rétrécissement de la couverture sociale et l'acceptation de la généralisation de la précarité salariale comme une fatalité, voire un bienfait).

(...)

Dans un domaine plus proche des réalités politiques, un débat comme celui de la «race» et de l'identité donne lieu à de semblables intrusions ethnocentriques. Une représentation historique, née du fait que la tradition américaine plaque la dichotomie entre Blancs et Noirs de manière arbitraire sur une réalité infiniment plus complexe, peut même s'imposer dans des pays où les principes de vision et de division, codifiés ou pratiques, des différences ethniques sont tout à fait différents et qui, comme le Brésil, étaient encore récemment tenus pour des contre-exemples au « modèle américain». Conduites par des Américains et des Latino- Américains formés aux États-Unis, la plupart des recherches récentes sur l'inégalité ethnoraciale au Brésil s'efforcent de prouver que, contrairement à l'image que les Brésiliens se font de leur nation, le pays des «trois tristes races» (indigènes, noirs descendant des esclaves, blancs issus de la colonisation et des vagues d'immigration européennes) n'est pas moins « raciste » que les autres et que les Brésiliens « blancs » n'ont rien à envier à leurs cousins nord-américains sur ce chapitre. Pire, le racismo mascarado à la brésilienne serait par définition plus pervers, puisque dissimulé et dénié. C'est ce que prétend, dans Orpheus and Power, le politologue afro-américain Michael Hanchard, qui, en appliquant les catégories raciales nord-américaines à la situation brésilienne, érige l'histoire particulière du Mouvement pour les droits civils en étalon universel de la lutte des groupes de couleur opprimés. Au lieu de considérer la constitution de l'ordre ethnoracial brésilien dans sa logique propre, ces recherches se contentent le plus souvent de remplacer en bloc le mythe national de la « démocratie raciale » (tel que l'exprime par exemple l'œuvre de Gilberto Freiré ), par le mythe selon lequel toutes les sociétés sont «racistes», y compris celles au sein desquelles les rapports « raciaux » semblent au premier abord moins distants et hostiles. D'outil analytique, le concept de racisme devient un simple instrument d'accusation ; sous couvert de science, c'est la logique du procès qui s'affirme (assurant les succès de librairie, à défaut du succès d'estime).

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lundi 9 mai 2016

Une pédagogie de la libération

"Il nous faut alors poser la question des savoirs en lien direct avec les pratiques d’apprentissage. C’est autrement plus exigeant que le mensonge déconcertant de naïveté selon lequel l’enseignant révolutionnaire est celui qui parle de révolution à ses élèves…"

La critique antilibérale actuelle, dans sa grande majorité, n’est pas une alliée de l’utopie scolaire. Il faut partir d’une critique des facteurs internes à l’éducation et notamment à l’enseignement. Si la plupart des critiques libérales hésitent, c’est parce que, leur but étant le statut quo, elles se retrouvent à défendre un système qui se sert de l’école pour séparer les jeunes en voies divergentes. Leur défense de l’État et de la République le souligne. Resurgit alors, du sein même de leurs discours critiques, une conception du système éducatif qui empêche l’accès de tous à une autonomie de réflexion tout en assurant un endoctrinement généralisé (vieux rêve de l’école républicaine…). Logique libérale des compétences et logique capitaliste (républicaniste ou non) de la thésaurisation empilée de connaissances se rejoignent dans leur volonté de répartition inégalitaire des savoirs et des richesses symboliques. D’ailleurs, les mêmes qui vitupèrent contre la baisse du niveau sont des zélateurs de la sélection scolaire par les filières. Mélenchon en fut la caricature, qui installa les « lycées des métiers » si chers à la bourgeoisie et repris intégralement par Ferry. Organiser l’intériorisation par les classes dominées des besoins et des comportements décidés et définis par les classes dominantes, c’est organiser l’aliénation. (...)

Prenons un exemple à travers la question des programmes. Puisqu’on parle beaucoup de dégoût des études chez les élèves, c’est donc la question de l’appétit aux études. Nul doute qu’il nous faille affirmer la nécessité de la refonte des programmes et non pas se replier, comme le fait la critique antilibérale actuelle, derrière une frileuse défense des programmes existants contre le « niveau d’exigence qui baisse ». Posons donc la question des programmes en ces termes : ceux d’une répartition et d’un partage égalitaires des savoirs. Et nous tomberons sur l’exigence d’une formation, d’une éducation polyvalente pour tous. (…) Nous interrogerons ainsi la hiérarchie actuelle des disciplines par le biais des horaires et des coefficients aux examens, voire même nous interrogerons ce qu’est une discipline – le champ des savoirs ne s’arrêtant pas à la manière dont ils sont aujourd’hui circonscrits. Il nous faut alors poser la question des savoirs en lien direct avec les pratiques d’apprentissage. C’est autrement plus exigeant que le mensonge déconcertant de naïveté selon lequel l’enseignant révolutionnaire est celui qui parle de révolution à ses élèves… ceci n’ouvrant à rien d’autre qu’à un nouveau formalisme scolaire, à un exercice de plus pour des élèves que l’on confine dans leur « métier d’élève ». Surtout, cette conception laisse en place la guirlande des dispositions hiérarchiques sur lesquelles s’organise le système.

Il faut donc toujours partir de la pratique, c’est elle la cheville ouvrière du syndicalisme révolutionnaire, en éducation comme ailleurs. Pourquoi ? Parce qu’il faut faire le lien entre les critiques de l’existant, les revendications sur lesquelles mobiliser, et la pratique éducative, en ce qu’elle exemplifie les raisons de la critique et la raison revendicative. (…) Pourquoi prôner l’utopie scolaire, une éducation polyvalente pour tous jusqu’à l’actuelle fin du lycée, qui soit une école de l’exigence des pratiques pour atteindre l’exigence des savoirs, alors qu’elle n’existe aujourd’hui que par fragments ? Pour préparer les travailleurs et les élèves à une appropriation collective de l’outil de formation qu’est l’éducation. Objectivement, au niveau d’un établissement scolaire ou d’une institution éducative, cela veut dire permettre aux travailleurs de récupérer les informations concernant le processus de travail. Le pouvoir de toute hiérarchie réside dans cette détention d’informations et s’exerce par leur rétention. (…) L’utopie scolaire va donc poser comme première pierre une unicité du collectif des travailleurs de l’éducation, un corps unique avec abolition des fonctions hiérarchiques et donc leur répartition sur l’ensemble des acteurs.

La traduction au cœur même de la relation pédagogique en sera la remise en cause des dispositifs hiérarchiques et compétitifs : la classe comme modalité de regroupement des élèves par tranche d’âge, les filières comme modalité de regroupement des élèves selon leurs aptitudes supposées, les notes, les examens et les concours, la temporalité du travail scolaire qui les sous-tend en tant que reflet des exigences sociales et outil de façonnage d’un homme unidimensionnel…

Aujourd’hui, le recteur de l’académie de Paris, Maurice Quénet, affirme : « Pour ma part, je crois aux méthodes pédagogiques classiques, autrement dit (…) à l’apprentissage de la compétition intellectuelle. » (Le Figaro, 03.03.03) Tout ceci est conforme à la société bourgeoise, à ses valeurs, à ses visées. Ce n’est pas un moindre paradoxe de voir l’école d’aujourd’hui, qui dresse des consommateurs, qui se livre aux marques et sponsors, déplorer le consumérisme scolaire. Celui-ci n’est-il pas qu’un signe de victoire supplémentaire des valeurs de la consommation des biens et des services ?

Philippe Geneste

« Changer l’école, pourquoi ? Pour quelle société ? »

École émancipée, mai-juin 2004

"En 2003, l'éducation nationale s'est trouvée en situation de jouer la locomotive du mouvement social"

Extrait de Transformer l’école & la société. Entretien avec Olivier Vinay (École émancipée) par Franck Poupeau, Revue Agone Canal Historique, 29-30, 2003.

On peut lire cet entretien dans son intégralité ici

Franck Poupeau : En juillet 2001, quand on a fait cet entretien, on n’a pas parlé du mouvement de 1998 en Seine-Saint-Denis, ni de la lutte contre les réformes libérales d’Allègre en 2000, ni de la lutte des lycées professionnels du début 2001. Et bien sûr, pas non plus des mouvements de 2003… Ces mouvements, avec leur contexte et leur logique propre, sont pourtant intéressants pour les luttes à venir.

Olivier Vinay : Oui, d’autant plus que la logique de l’entretien, entre des remarques biographiques et une approche critique des luttes, me laisse insatisfait sur les deux plans. Elle individualise trop les luttes collectives et présente un peu à la hache des phénomènes complexes – comme par exemple la question des débouchés politiques des mobilisations.

Dans les luttes avant 2003, la gauche pouvait apparaître comme un interlocuteur quand elle était au gouvernement, ou comme une alternative quand elle n’y était pas… au moins pour les syndicats réformistes qui n’ont plus à prouver leur absence d’indépendance vis-à-vis de la gauche de gouvernement ! Aujourd’hui, la donne est différente : la leçon d’Allègre n’ayant pas suffit, la gauche plurielle a couru vers l’échec du 21 avril 2002. La perte de crédit de cette « alternative politique institutionnelle » est renforcée par les ambiguïtés de certains socialistes face à la politique de Raffarin. La stratégie du gouvernement actuel a été de s’engouffrer dans les reniements de la gauche plurielle, notamment sur la décentralisation et les retraites. L’absence de réactions de cette dernière, quand ce n’était pas les soutiens des Vaillant, Drey, Rocard, etc., a confirmé que cette gauche n’est pas en mesure de présenter une quelconque alternative à la gestion libérale.

Les conséquences pour le mouvement social sont évidentes : l’indépendance syndicale doit permettre de développer de façon unitaire les structures qui favorisent l’autonomie des mobilisations comme embryons de l’alternative sociale. Une perspective inscrite dans la charte d’Amiens : le syndicalisme révolutionnaire révèle toute son actualité.

Les syndicats que tu qualifies de « réformistes » te semblent avoir un rôle à jouer ?

Bien sûr, mais pas celui qu’ils ont joué jusqu’ici…. Le contexte d’agression frontale par un pouvoir de type thatchérien ne leur laisse plus le moindre droit à l’erreur. Ou bien ils persistent à glaner les subventions et les décharges dans une logique d’intégration au système capitaliste qui les condamne à disparaître en tant qu’organisation de masse de défense des travailleurs – ce qui pend au nez de la CFDT… Ou bien ils engagent enfin une lutte sans merci, conforme à leurs statuts, contre cette droite de combat qui veut mettre le monde du travail à genoux. Mais, pour eux, ça nécessite une véritable révolution copernicienne… Les directions actuelles des syndicats « représentatifs », la CGT, la FSU et FO, ont prouvé en mai-juin qu’elles ne voulaient pas gagner, qu’elles préféraient, pour avoir une place dans les instances paritaires et autres sources de subsides et de décharges, compromettre leurs batailles pour la reconnaissance aux niveaux national et européen.

Quand bien même les directions réformistes voudraient engager l’épreuve de force, la question est posée de leur capacité à gagner quoi que ce soit. Il faut bien voir qu’à l’exception du retrait du plan Juppé, ces directions n’ont pas « engrangé » grand-chose depuis 1968. En 1998, les 3 000 postes arrachés par le mouvement de la Seine-Saint-Denis ne sont pas à mettre à leur actif : n’oublions pas qu’au plus fort de la grève le SNES et la FSU avaient fait savoir au ministère qu’ils se contenteraient de 400 postes… Et leur célérité à lever le pied dès l’obtention de ce premier acquis a empêché d’imposer que ces postes soient budgétisés comme l’exigeait la plate-forme du mouvement, plutôt que de résulter d’un redéploiement.. En plus, on peut difficilement considérer que les miettes catégorielles et diviseuses – comme les hors-classes en 1989 et autres protocoles de « résorption » de l’auxiliariat en 1993, 1996 et 1999, seuls « succès » à mettre à l’actif du SNES – soient des acquis positifs du mouvement syndical.

Pour autant, il est illusoire d’espérer battre une droite déterminée et disposant de tous les pouvoirs institutionnels sans impliquer ces syndicats « représentatifs ». Il faut les associer partout où c’est possible, mais surtout les empêcher de nuire le moment venu.

Il y a eu des avancées de certaines directions syndicales aux niveaux départemental et académique sur la nécessité de la grève reconductible. Certaines reconnaissent même dans les AG (mais pas encore dans leurs communiqués de presse) la structuration autonome du mouvement. D’autres dénoncent l’exclusion de SUD et de la CNT des intersyndicales. C’est un début, mais ça ne suffira pas pour gagner tant que les tentatives de généralisation des mouvements seront freinées et que les mobilisations seront coulées par des déclarations comme celles des secrétaires généraux de la FSU et du SNES le 10 juin, et de la CGT le 12 juin 2003, qui constituaient de véritables appels à la reprise alors que rien n’avait été gagné. Il faut donc se donner les moyens de promouvoir d’autres pratiques et une autre orientation que celle des directions syndicales, notamment nationales, totalement sclérosées par la bureaucratie et la cogestion, expertes dans l’art de garder le pouvoir.

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lundi 25 avril 2016

Il y a 40 ans : "la jeunesse n'est qu'un mot"

Il y a des périodes où la recherche du « nouveau » par laquelle les « nouveaux venus » (qui sont aussi, le plus souvent, les plus jeunes biologiquement) poussent les « déjà arrivés » au passé, au dépassé, à la mort sociale (« il est fini »), s'intensifie et où, du même coup, les luttes entre les générations atteignent une plus grande intensité : ce sont les moments où les trajectoires des plus jeunes et des plus vieux se télescopent, où les « jeunes » aspirent « trop tôt » à la succession. Ces conflits sont évités aussi longtemps que les vieux parviennent à régler le tempo de l'ascension des plus jeunes, à régler les carrières et les cursus, à contrôler les vitesses de course dans les carrières, à freiner ceux qui ne savent pas se freiner, les ambitieux qui « brûlent les étapes », qui se « poussent » (en fait, la plupart du temps, ils n'ont pas besoin de freiner parce que les « jeunes » — qui peuvent avoir cinquante ans — ont intériorisé les limites, les âges modaux, c'est-à-dire l'âge auquel on peut « raisonnablement prétendre » à une position, et n'ont même pas l'idée de la revendiquer avant l'heure, avant que « leur heure ne soit venue »). Lorsque le « sens des limites » se perd, on voit apparaître des conflits à propos des limites d'âge, des limites entre les âges, qui ont pour enjeu la transmission du pouvoir et des privilèges entre les générations.

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lundi 18 avril 2016

Renouer avec un anticapitalisme assumé

En 2008, Jean-Pierre Garnier intervenait dans le cadre de l'Association Mémoire des Luttes''. Nous avions republié ce texte quelques semaines après le Forum Social Mondial de Tunis, tenu dans un pays, écrivions-nous, en pleine contre-révolution, l'oligarchie ayant su déplacer les luttes du terrain social au terrain idéologique (quitte à avoir créé, comme le docteur Frankenstein, la menace fantôme sans laquelle un Etat policier - autrement-dit néolibéral - ne saurait prospérer), sorte de miroir grossissant des modes de gouvernance qui s'installent durablement dans l'UE

La Commission "internationale" auto-proclamée de Nuit Debout et son "Media Centre" venant de publier un "appel international" de facture typiquement alter-mondialiste (convergence mondiale pour mieux saboter toute convergence locale/nationale), nous le republions une deuxième fois, afin de mettre en garde contre cette prise de pouvoir sur l'information et l'agenda politique par une fraction de classe.

à lire sur le même thème : "Comment l'anti-mondialisation est devenue l'altermondialisme", "Leçons de Grèce à l’usage d’un internationalisme imaginaire (et en vue d’un internationalisme réel)" et Il ne s'est (presque) rien passé à Gênes en 2001 et encore Le Contre-révolutionnaire, c'est le spectateur

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vendredi 15 avril 2016

Il y a 10 ans : le traité constitutionnel européen

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Les forces progressistes en Europe, dont une partie des syndicats, qui soutiennent le projet de « traité constitutionnel » le font parce qu’elles sous-estiment complètement la signification politique, la force juridique et l’impact symbolique de ce document. La construction européenne a toujours été présentée dans les manuels d’histoire comme une belle histoire de fraternisation entre les peuples, celle du genre « il était une fois...et ils se marièrent et furent heureux jusqu’à la fin des temps ». De celle que l’on raconte pour endormir les peuples, il est urgent de se réveiller, d’oser aller voir ce qui se trouve derrière l’encens, les couronnes de laurier, les voiles et les airs de luth

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mercredi 13 avril 2016

Il y a 20 ans : "Nous sommes tous des stagiaires"

Boys bands et Spice girls, jeunesse stylisée, policée, fabriquée par le marketing, qu'a-t-elle de commun avec celle qui essaie de survivre, parfois au jour le jour, dans le monde réel ?

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jeudi 10 mars 2016

Les idiots utiles de la reconquête impériale

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On connaissait le peu d’appétence de l’ultra-gauche française des nouvelles générations pour les questions géopolitiques et les rapports de forces à l’échelle internationale. Nous ne sommes vraiment plus à l’époque où la socialisation politique de ses militants et sympathisants passait par l’anticolonialisme, l’anti-impérialisme et le tiers-mondisme. Comme le veut la tendance idéologique devenue depuis quelque temps dominante à gauche et au-delà, le désir de changement porte plus sur le « sociétal », à savoir l’évolution des mœurs, des modes de vie et des « identités », que sur le « social », c’est-à-dire l’exploitation et les inégalités de classes, à plus forte raison quand le « social » concerne les populations des territoires situés au-delà les limites de l’hexagone. Certes, une partie de la « gauche de gauche » reste fidèle à la cause palestinienne, dénonce aussi les exactions de la police étasunienne à l’encontre des citoyens noirs, les conditions de travail des ouvrières surexploitées du Bengladesh ou la désagrégation des sociétés rurales d’Amérique latine sous l’effet de l’imposition de cultures d’exportation au profit des multinationales, allant même jusqu’à s’intéresser de temps à autre à l’expérience zapatiste dans les Chiapas mexicains, prise comme nouveau modèle d’émancipation. Mais il est évident que la politique étrangère, tant diplomatique que militaire, à commencer par celle des gouvernants français, est devenu le cadet de ses soucis.

Seule la soumission des politiques économiques menées par les États européens aux « dictats de la Troïka » continue à sérieusement préoccuper l’extrême-gauche, comme en témoigne la part active qu’elle a pris, aux côtés de la gauche sociale-démocrate (PCF, Parti de Gauche, Attac, Le Monde Diplomatique…) dans la campagne contre le projet de constitution européenne. De même dénonce t-elle avec vigueur les négociations clandestines entre celle-ci et les États-Unis pour créer une zone transatlantique de libre-échange (TAFTA) ouvrant la voie à une emprise accrue des grandes compagnies étasuniennes et de la finance globalisée. Et elle se joint avec ardeur à la campagne lancée contre la « loi Travail », qui devrait être rebaptisée « loi Exploitation », que la deuxième droite actuellement au pouvoir en France essaie de faire passer en force pour parachever son règne. Il est vrai que toutes ces mesures découlant de la mise en place d’un capitalisme sans frontières font rimer rentabilité avec austérité, et que la petite bourgeoisie intellectuelle dont les anarcho-libertaires font partie, fût-ce à un rang inférieur, en sera inévitablement affectée.

En revanche, nos « gauchos » de la nouvelle vague semblaient, jusque il n’y a pas très longtemps, peu concernés par les affrontements se déroulant sur la scène internationale. La dernière mobilisation de ses maigres troupes remonte à la « guerre préventive » dite « opération Liberté irakienne », une guerre d’agression, en fait, comme la redéfinira Noam Chomski1, lancée par en 2003 par le gouvernement étasunien pour en finir avec le « régime » irakien. Tout en joignant leurs voix à celles des partisans de l’invasion pour fustiger les méfaits du « dictateur » Saddam Hussein, nos anarcho-libertaires, choqués par les massacres de populations civiles par les bombes et les missiles de l’US Air force lors de la guerre d’invasion précédente en 1991, à laquelle s’était ajouté un embargo mortifère (plus de 500 000 enfants irakiens de moins de cinq ans morts de sous-nutrition ou faute de soins médicaux, selon les statistiques officielles), estimèrent que les « alliés » y étaient quand même allés un peu fort. Depuis lors, silence radio de la gauche « radicale » hexagonale sur ce qui se déroule de l’autre côté de la Méditerranée si l’on excepte les délires révolutionnaires qui se sont emparés à nouveau d’elle au moment de l’éphémère et mythique « Printemps arabe » sur lequel je reviendrai. Ce silence, toutefois, commence à être rompu, mais d’une manière qui pourrait étonner de la part de gens qui prétendent se situer dans la lignée de la tradition anticapitaliste et anti-étatiste.

Jean-Pierre Garnier

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