Musée de l'Europe et de l'Afrique

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mercredi 25 mai 2016

Il y a 13 ans : The Corporation

thecorporation.jpg Cliquer sur l'image pour voir le film

Canada, 2003

Ce documentaire montre l'évolution des Sociétés anonymes (appelées Corporations en anglais) aux États-Unis, reprenant leur histoire depuis leur apparition avec la Révolution industrielle, où elles étaient conçues pour répondre au "bien public" mais furent détournées de cet objectif par la recherche du profit.

« De même que le requin est une machine à tuer, la Corporation est une machine à faire de l'Eexternalisation. »

À l'issue de la Guerre de Sécession, la Constitution des États-Unis est amendée pour accorder aux Noirs les mêmes droits qu'aux Blancs. Quelques années plus tard, des avocats d'affaires revendiquent et obtiennent que les Corporations, « personnes morales », bénéficient des mêmes droits que les personnes physiques. L'argument qu'on ne peut mettre une « personne morale » en prison n'est pas retenu pour leur refuser ces droits.

dimanche 22 mai 2016

"Nous ne revendiquons rien". Occuper Wall Street : un mouvement tombé amoureux de lui-même

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Extrait

La grande épopée fut pourtant de courte durée. Les campeurs ont été évacués deux mois après leur installation. Hormis quelques groupes résiduels ici et là, animés par des militants chevronnés, le mouvement OWS s’est désagrégé. La tempête médiatique qui s’était engouffrée dans les tentes de Zuccotti Park est repartie souffler ailleurs. Faisons une pause et comparons le bilan d’OWS avec celui de son vilain jumeau, le Tea Party, et du renouveau de la droite ultraréactionnaire dont celui-ci est le fer de lance. Grâce à ces bénévoles de la surenchère, le Parti républicain est redevenu majoritaire à la Chambre des représentants ; dans les législatures d’Etat, il a pris six cents sièges aux démocrates. Le Tea Party a même réussi à propulser l’un des siens, M. Paul Ryan, à la candidature pour la vice-présidence des États-Unis.

La question à laquelle les thuriféraires d’OWS consacrent des cogitations passionnées est la suivante : quelle est la formule magique qui a permis au mouvement de rencontrer un tel succès ? Or c’est la question diamétralement inverse qu’ils devraient se poser : pourquoi un tel échec ? Comment les efforts les plus louables en sont-ils venus à s’embourber dans le marécage de la glose académique et des postures antihiérarchiques ?

Les choses avaient pourtant commencé très fort. Dès les premiers jours d’occupation de Zuccotti Park, la cause d’OWS était devenue incroyablement populaire. De fait, comme le souligne Todd Gitlin, jamais depuis les années 1930 un thème progressiste n’avait autant fédéré la société américaine que la détestation de Wall Street. Les témoignages de sympathie pleuvaient par milliers, les chèques de soutien aussi, les gens faisaient la queue pour donner des livres et de la nourriture aux campeurs. Des célébrités vinrent se montrer à Zuccotti et les médias commencèrent à couvrir l’occupation avec une attention qu’ils n’accordent pas souvent aux mouvements sociaux estampillés de gauche.

Mais les commentateurs ont interprété à tort le soutien à la cause d’OWS comme un soutien à ses modalités d’action. Les tentes plantées dans le parc, la préparation de la tambouille pour des légions de campeurs, la recherche sans fin du consensus, les affrontements avec la police… voilà, aux yeux des exégètes, ce qui a fait la force et la singularité d’OWS ; voilà ce que le public a soif de connaître.

Ce qui se tramait à Wall Street, pendant ce temps-là, a suscité un intérêt moins vif. Dans Occupying Wall Street, un recueil de textes rédigés par des écrivains ayant participé au mouvement, la question des prêts bancaires usuraires n’apparaît qu’à titre de citation dans la bouche d’un policier. Et n’espérez pas découvrir comment les militants de Zuccotti comptaient contrarier le pouvoir des banques. Non parce que ce serait mission impossible, mais parce que la manière dont la campagne d’OWS est présentée dans ces ouvrages donne l’impression qu’elle n’avait rien d’autre à proposer que la construction de « communautés » dans l’espace public et l’exemple donné au genre humain par le noble refus d’élire des porte-parole.

Culte de la participation

Malheureusement, un tel programme ne suffit pas. Bâtir une culture de lutte démocratique est certes utile pour les cercles militants, mais ce n’est qu’un point de départ. OWS n’est jamais allé plus loin ; il n’a pas déclenché une grève, ni bloqué un centre de recrutement, ni même occupé le bureau d’un doyen d’université. Pour ses militants, la culture horizontale représente le stade suprême de la lutte : « Le processus est le message », entonnaient en chœur les protestataires.

On pourra objecter que la question de présenter ou non des revendications fut âprement débattue par les militants lorsqu’ils occupaient effectivement quelque chose. Mais, pour qui feuillette tous ces ouvrages un an plus tard, ce débat paraît d’un autre monde. Presque aucun ne s’est hasardé à reconnaître que le refus de formuler des propositions a constitué une grave erreur tactique. Au contraire, Occupying Wall Street, le compte rendu quasi officiel de l’aventure, assimile toute velléité programmatique à un fétiche conçu pour maintenir le peuple dans l’aliénation de la hiérarchie et de la servilité. Hedges ne dit pas autre chose lorsqu’il explique que « seules les élites dominantes et leurs relais médiatiques » exhortaient OWS à faire connaître ses demandes. Présenter des revendications serait admettre la légitimité de son adversaire, à savoir l’Etat américain et ses amis les banquiers. En somme, un mouvement de protestation qui ne formule aucune exigence serait le chef-d’œuvre ultime de la vertu démocratique…

D’où la contradiction fondamentale de cette campagne. De toute évidence, protester contre Wall Street en 2011 impliquait de protester aussi contre les tripatouillages financiers qui nous avaient précipités dans la grande récession ; contre le pouvoir politique qui avait sauvé les banques ; contre la pratique délirante des primes et des bonus qui avait métamorphosé les forces productives en tiroir-caisse pour les 1 % les plus riches. Toutes ces calamités tirent leur origine de la dérégulation et des baisses d’impôts — autrement dit, d’une philosophie de l’émancipation individuelle qui, au moins dans sa rhétorique, n’est pas contraire aux pratiques libertaires d’OWS.

Thomas Frank, janvier 2013

Lire l'intégralité de l'article dans Le Monde Diplomatique

"Communism.com" : Le populisme de marché

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Les européens ont tendance à considérer les États-Unis comme une sorte de machine à fabriquer du rêve. Vous ne connaissez pas nos voitures. Vous ne savez pas à quoi ressemblent nos fermes et lorsque vous venez chez nous vous n’allez jamais à Detroit ou à Kansas City. En revanche, vous regardez nos films, vous écoutez notre musique et vous portez nos logos sur vos vêtements. C’est sans doute pour cela que vous pensez qu’il s’agit là de l’essentiel de la production américaine : des rêves, des hallucinations. Et vous avez raison...

Pourtant, la plus grande hallucination produite en Amérique, ce n’est pas le glamour hollywoodien. Non, c’est le populisme. L’Amérique fantasme complètement les conflits sociaux, la guerre de classes, le petit peuple se dressant contre ses ennemis. Depuis quarante ans nous sommes continuellement sommés de nous enrôler dans telle ou telle croisade contre les « élites ». De nous révolter contre les snobs, les millionnaires et diplômés prétentieux de Harvard qui affectionnent tant les théories littéraires françaises et passent leur temps à déconstruire tout ce qui peut leur tomber sous la main. Mais, malgré cette comédie longue de trente ans, les États-Unis pratiquent aujourd’hui la répartition des richesses la moins démocratique de tous les pays occidentaux. Et cela s’aggrave chaque année.

Thomas Frank (Texte établi d'après une conférence donnée au Cinéma Nova, Bruxelles, le 29 mars 2004)

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vendredi 20 mai 2016

Il y a 20 ans : Discours aux cheminots grévistes, Paris, Gare de Lyon, 12 décembre 1995

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Cheminots, postiers, enseignants, employés des services publics, étudiants, et tant d'autres, activement ou passivement engagés dans le mouvement, ont posé, par leurs manifestations, par leurs déclarations, par les réflexions innombrables qu'ils ont déclenchées et que le couvercle médiatique s'efforce en vain d'étouffer, des problèmes tout à fait fondamentaux, trop importants pour être laissés à des technocrates aussi suffisants qu'insuffisants : comment restituer aux premiers intéressés, c'est-à-dire à chacun de nous, la définition éclairée et raisonnable de l'avenir des services publics, la santé, l'éducation, les transports, etc.

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Charte d'Amiens

LordonAmiens.gif Amiens, le Samedi 12 Mars 2016 : « La loi El Khomri, c’est presque le prétexte. C’est presque subalterne » (cliquer sur l'image pour visualiser l'ensemble de l'intervention)

Le CONGRES CONFÉDÉRAL D'AMIENS confirme l'article 2, constitutif de la C.G.T.

" La C.G.T. groupe, en dehors de toute école politique, tous les travailleurs conscients de la lutte à mener pour la disparition du salariat et du patronat..."

Le Congrès considère que cette déclaration est une reconnaissance de la lutte de classes qui oppose, sur le terrain économique, les travailleurs en révolte contre toutes les formes d'exploitation et d'oppression tant matérielle que morale, mises en œuvre par la classe capitaliste contre la classe ouvrière.

Le congrès précise sur les points suivants cette affirmation théorique:

- Dans l’œuvre revendicatrice quotidienne, le syndicalisme poursuit la coordination des efforts ouvriers, L’accroissement du mieux-être des travailleurs par la réalisation d'améliorations immédiates, telles que la diminution des heures de travail, l'augmentation des salaires, etc...

Mais cette besogne n'est qu'un côté de l’œuvre du syndicalisme; il prépare, l'émancipation intégrale, qui ne peut se réaliser que par l'expropriation capitaliste; il préconise comme moyen d'action la grève générale et il considère que le syndicat, aujourd'hui groupement de résistance, sera, dans l'avenir. le groupement de production et de répartition, base de réorganisation sociale.

Le Congrès déclare que cette double besogne, quotidienne et d'avenir, découle de la situation des salariés qui pèse sur la classe ouvrière et qui fait à tous les travailleurs quelles que soient leurs tendances politiques ou philosophiques un devoir d'appartenir au groupement essentiel qu'est le syndicat;

Comme conséquence, en ce qui concerne les individus, le Congrès affirme l'entière liberté, pour le syndiqué, de participer, en dehors du groupement corporatif, à telles formes de lutte correspondant à sa conception philosophique ou politique, se bornant à lui demander, en réciprocité, de ne pas introduire dans le syndicat les opinions qu'il professe au dehors;

En ce qui concerne les organisations, le Congrès décide qu'afin que le syndicalisme atteigne son maximum d'effet, I'action économique doit s'exercer directement contre le patronat, les organisations confédérées n'ayant pas, en tant que groupements syndicaux, à se préoccuper des partis et des sectes qui en dehors et à côté, peuvent poursuivre, en toute liberté la transformation sociale.

Congrès des 8 -14 Octobre 1906

(texte adopté par 830 voix contre 8 et 1 blanc)

jeudi 19 mai 2016

Il y a 20 ans : Droits de l'homme et philanthropie hégémonique

A l'heure de l'américanisation des mouvements sociaux (notamment à travers les politiques "sociales" "en banlieue" créant un marché des groupes cibles de "discriminés" essentialisés, les "mobilisations" médiatiques contre - sic - le changement climatique ou les revendications démocratiques dépolitisées visant à des changements de "Régimes"), il est peut-être (l'espoir fait vivre) bon de s'intéresser aux évolutions du marché de l'activisme structuré par les grandes fondations, l'Université et les ONG américaines au tournant des années 80.

Le Concierge

Extrait de Yves Dezalay, Bryan Garth, Droits de l'homme et philanthropie hégémonique, actes de la recherche en sciences sociales, n°121, 1998.

En dépit de leur taille, de leur ancienneté et de leur prestige, les fondations proches de l'establishment libéral n'échappent pas à cette restructuration du marché des idées. D'abord parce qu'elles sont mises en situation de concurrence par les médias qui se réservent le rôle d'arbitre entre policy specialists. Mais aussi parce que c'est tout le champ savant qui se trouve bouleversé par l'irruption de cette logique marchande. Comment pourrait-il en être autrement, dès lors que la multiplication des think tanks — et plus généralement la croissance spectaculaire de cette policy research industry - offrent aux universitaires la possibilité d'accélérer leur carrière et de multiplier leurs revenus - consultations, talk shows... s'ils acceptent de se plier aux règles de ce marché de la vulgarisation idéologique des productions savantes. Cette transformation de la stratégie et du mode de gestion des fondations savantes est indissociable de l'essor d'un « marché des idées » qu'elles ont contribué à créer, mais qui leur impose désormais sa propre logique.

La Fondation Ford s'adapte à ce nouveau contexte en devenant une sorte de banque d'affaires des nouveaux mouvements sociaux, à la pointe de l'activisme politique - féminisme, défense des minorités, environnement, droits de l'homme... Après les avoir parrainés, elle infléchit son rôle vers ce que l'on pourrait qualifier d' « ideological venture capitalism ». Il ne suffit plus de soutenir des projets en raison de leurs mérites intrinsèques, sans trop se soucier de leur rentabilité financière ; il faut préparer ces organisations à affronter la concurrence sur un marché idéologique où elles doivent conquérir leur autonomie. Au lieu de se considérer comme un correctif aux défauts du marché, la manne philanthropique doit désormais permettre à cette logique marchande de s'étendre à l'espace des pratiques militantes. L'évolution du profil social des dirigeants est un bon indice de cette évolution, car elle s'accompagne d'une transformation du mode d'exercice de l'autorité. Après la présidence de McGeorge Bundy (1966-1979), cet héritier de la grande bourgeoisie cosmopolite et savante, qui se pose en « champion of domestic social reform», avec un mélange d'arrogance et de paternalisme et sans trop se soucier d'équilibrer son budget, le nouveau dirigeant s'entoure d'experts en management, qui procèdent à un «dégraissage» brutal. Ce n'est pas seulement un autre style de management, c'est aussi un autre parcours de carrière.

schoolcreativeactivism.PNG Collections du Musée de l'Europe & de l'Afrique

Franklin Thomas est un Noir américain de Brooklyn, dont l'ascension sociale doit plus au talent et aux circonstances qu'à l'héritage familial. Jeune star du basket-ball dans les collèges de l'Ivy League, après quatre années dans l'US Airforce et un diplôme de droit à Columbia, il travaille dans des agences étatiques comme Housing, en tant que police attorney, avant de rentrer par la petite porte dans le monde des fondations : d'abord en sollicitant des aides pour une amicale sportive de la police, puis comme dirigeant (1967-1977) d'une petite fondation pour l'animation et la restauration d'un quartier de Brooklyn, en partie financée par la Fondation Ford. À partir de 1970, il est aussi invité à faire partie du board of directors de la City Bank par Wriston (un des principaux parrains de la contre-révolution conservatrice), qui le considère comme « the smartest man he ever met». A ce titre, il fut très directement impliqué dans la stratégie de la City Bank à l'égard de l'Afrique du Sud. En partie grâce à ses liens avec le monde des affaires (notamment aux boards de CBS, Aluminium Co., Cummins Engine. . .),

Thomas réussit à tripler les ressources de la Fondation Ford dont les endowments atteignent désormais 6,6 milliards de dollars. Elle dispose ainsi d'un budget annuel de plus de 300 millions de dollars, qui lui permettent de financer 1 778 grants (sur 33 600 proposals), gérés par 600 employés, regroupés dans 16 field offices. Ce qui en fait la plus importante des grandes fondations philanthropiques internationales.

La croissance est spectaculaire pour une organisation qui n'a démarré vraiment qu'après la guerre et n'a commencé à se lancer dans l'international qu'au milieu des années 1950. La réorientation de ses interventions est encore plus significative. Alors que dans les années 1960, c'était les grandes institutions universitaires, américaines ou étrangères, qui bénéficiaient de l'essentiel des financements, ce sont désormais les mouvements alternatifs qui sont prioritaires. « Cet impressionnant déplacement dans le financement des fondations, qui délaisse la recherche pour se consacrer aux mouvements de défense (advocacy groups) » s'inscrit dans la logique de cet espace-carrefour. Car, en effet, les professionnels de l'activisme s'inscrivent dans la lignée des action intellectuals et des learned gentlemen, qui étaient à la fois les promoteurs et les produits de la stratégie réformiste des fondations.

En inscrivant les fondations dans l'orbite du monde savant, cette stratégie a contribué à les autonomiser par rapport au pouvoir des familles de financiers qui les avaient instituées. Tout naturellement, pour évaluer les mérites des projets qui leur sont proposés, les gestionnaires de ces fondations se tournent vers les universitaires dont ils ont financé la formation ou les recherches. Et cette relation de symbiose fonctionne aussi dans l'autre sens. Pour financer ses projets d'expérimentation sociale, le monde universitaire fait appel à ces commanditaires d'autant plus prédisposés à la bienveillance qu'ils sont eux-mêmes issus de ce milieu.

Les nouvelles orientations des fondations de l'establishment sont ainsi le produit des aspirations libérales d'un monde universitaire dont elles avaient à la fois favorisé la croissance et stimulé l'intérêt pour les innovations en matière de technologies sociales de gouvernement. C'est ainsi qu'en faisant le bilan de ses dix-sept ans à la tête de la Fondation Ford, Thomas définit les fondations comme «le département recherches et développement de nos sociétés. (...) Le changement social est aux fondations ce que le profit est au monde de l'entreprise. (...) C'est à nous qu'il incombe de prendre des risques en lançant de nouvelles idées et en donnant tout notre appui aux personnes qui innovent» . hedgeactivism.PNG Collections du Musée de l'Europe & de l'Afrique

Ce goût pour l'innovation n'exclut pas un souci de rationalité dans la gestion financière. C'est même l'inverse, puisque ces organisations conçoivent explicitement leur rôle comme la structuration d'un marché de la philanthropie aussi performant que concurrentiel. Pour cela, elles n'hésitent pas à importer toutes les technologies du management financier, comme le prône un article au titre parfaitement explicite: «Virtuous capital: what foundations can learn from venture capitalists. » Cette rationalité managériale tient aussi à la gestion des fondations qui devient effectivement un métier, avec ses propres filières de formation et de promotion interne.

Lire l'intégralité de l'article sur Persée

NB : les illustrations sont totalement indépendantes de l'article

Du droit du travail au travail sans droits

Si les conseils de prud’hommes sont tant décriés, c’est parce qu’ils sont des lieux de démocratie, les seules instances françaises où les juges sont élus (par départements), ce qui leur confère une légitimité forte. Ils élisent les instances dirigeantes du conseil. Les représentants des travailleurs se présentent sur des listes syndicales soumises au vote des salariés et des demandeurs d’emploi, y compris étrangers (communautaires et non communautaires) ; ceux du patronat sont élus par le collège des employeurs, des associés en nom collectif et des cadres dirigeants d’entreprise. Les juges bénéficient au sein de leur syndicat d’une formation solide — quasiment la dernière école ouvrière.

C’est tout cela que patronat et gouvernement veulent remettre en question. Elus en 2008, les juges devaient être renouvelés en 2013. Leur mandat a été prolongé de deux ans une première fois, puis une seconde, avant que la majorité de gauche au Parlement ne supprime carrément ce scrutin (loi du 18 décembre 2014). Motifs ? La faible participation au vote (25,4% en 2008 ; 63% en 1979) et le coût de son organisation. Les juges actuels seront donc restés à leur poste neuf ans, et ceux qui l’ont quitté — qu’ils soient décédés ou qu’ils se soient découragés — n’ont pas tous été remplacés, ce qui augmente la charge de travail des autres. En 2017, les juges seront désignés selon la représentativité des syndicats à l’échelle nationale ; les privés d’emploi n’auront plus voix au chapitre.

Magistrats non professionnels, certes, mais « professionnels magistrats », selon l’expression du juge Albert Delattre, les 14 616 juges prud’homaux sont appelés à concilier ou à examiner des litiges résultant de l’exécution du contrat de travail de droit privé. Ils peuvent exercer le métier de cariste, d’informaticien ou de conducteur de train, être ouvriers en usine ou militants syndicaux de base. Contrairement à ce que l’on peut croire, la condamnation d’une entreprise est décidée avec l’accord d’au moins un juge du collège employeur, voire deux. Soixante et onze pour cent des affaires aboutissent à un jugement en faveur du salarié, jugement le plus souvent confirmé en appel, avec parfois une condamnation aggravée de l’employeur. Une « machine à perdre », estiment d’éminents membres du Mouvement des entreprises de France (Medef).

Lire l'article d'Hélène-Yvonne Meynaud paru dans Le Monde Diplomatique de mars 2016

Il y a 20 ans : Sur les ruses de la raison impérialiste

Extrait de Pierre Bourdieu et Loïc Wacquant, Actes de la recherche en sciences sociales, 1998 n°121, pp. 109-118

L'impérialisme culturel repose sur le pouvoir d'universaliser les particularismes liés à une tradition historique singulière en les faisant méconnaître comme tels. Ainsi, de même que, au xixe siècle, un certain nombre de questions dites philosophiques qui étaient débattues, dans toute l'Europe et au-delà, comme universelles, prenaient leur origine, comme l'a très bien montré Fritz Ringer, dans les particularités (et les conflits) historiques propres à l'univers singulier des universitaires allemands, de même aujourd'hui, nombre de topiques directement issus de confrontations intellectuelles liées à la particularité sociale de la société et des universités américaines se sont imposés, sous des formes en apparence déshistoricisées, à l'ensemble de la planète. Ces lieux communs au sens aristotélicien de notions ou de thèses avec lesquelles on argumente mais sur lesquelles on n'argumente pas, ou, en d'autres termes, ces présupposés de la discussion qui restent indiscutés, doivent une part de leur force de conviction au fait que, circulant de colloques universitaires en livres à succès, de revues demi-savantes en rapports d'experts, de bilans de commissions en couvertures de magazines, ils sont présents partout à la fois, de Berlin à Tokyo et de Milan à Mexico, et sont puissamment soutenus et relayés par ces lieux prétendument neutres que sont les organismes internationaux (tels l'OCDE ou la Commission européenne) et les centres d'études et de conseil en politiques publiques (comme l'Adam Smith Institute et la Fondation Saint-Simon)

La neutralisation du contexte historique qui résulte de la circulation internationale des textes et de l'oubli corrélatif des conditions historiques d'origine produit une universalisation apparente que vient redoubler le travail de « théorisation ». Sorte d'axiomatisation fictive bien faite pour produire l'illusion d'une genèse pure, le jeu des définitions préalables et des déductions visant à substituer l'apparence de la nécessité logique à la contingence des nécessités sociologiques déniées tend à occulter les racines historiques de tout un ensemble de questions et de notions que l'on dira philosophiques, sociologiques, historiques ou politiques, selon le champ d'accueil. Ainsi planétarisés, mondialisés, au sens strictement géographique, par le déracinement, en même temps que départicularisés par l'effet de fausse coupure que produit la conceptualisation, ces lieux communs de la grande vulgate planétaire que le ressassement médiatique transforme peu à peu en sens commun universel parviennent à faire oublier qu'ils ont pris leur origine dans les réalités complexes et controversées d'une société historique particulière, tacitement constituée en modèle et en mesure de toutes choses.

Il en est ainsi par exemple du débat flou et mou autour du «multiculturalisme », terme qui, en Europe, a surtout été utilisé pour désigner le pluralisme culturel dans la sphère civique alors qu'aux États-Unis il renvoie aux séquelles pérennes de l'exclusion des Noirs et à la crise de la mythologie nationale du «rêve américain», corrélative de l'accroissement généralisé des inégalités au cours des deux dernières décennies. Crise que le vocable « multiculturel » voile en la cantonnant artificiellement dans le seul microcosme universitaire et en l'exprimant dans un registre ostensiblement «ethnique», alors qu'elle a pour enjeu principal, non pas la reconnaissance des cultures marginalisées par les canons académiques, mais l'accès aux instruments de reproduction des classes moyenne et supérieure - au premier rang desquels figure l'université — dans un contexte de désengagement massif et multiforme de l'État.

On voit en passant, à travers cet exemple, que, parmi les produits culturels diffusés à l'échelle planétaire, les plus insidieux ne sont pas les théories d'apparence systématique (comme la « fin de l'histoire » ou la « globalisation ») et les visions du monde philosophiques (ou se prétendant telles, comme le « postmodernisme »), somme toute faciles à repérer. Ce sont plutôt des termes isolés d'apparence technique, tels que la «flexibilité» (ou sa version britannique, l' « employabilité »), qui, du fait qu'ils condensent et véhiculent toute une philosophie de l'individu et de l'organisation sociale, sont bien faits pour fonctionner comme de véritables mots d'ordre politiques (en l'occurrence : le «moins d'État», le rétrécissement de la couverture sociale et l'acceptation de la généralisation de la précarité salariale comme une fatalité, voire un bienfait).

(...)

Dans un domaine plus proche des réalités politiques, un débat comme celui de la «race» et de l'identité donne lieu à de semblables intrusions ethnocentriques. Une représentation historique, née du fait que la tradition américaine plaque la dichotomie entre Blancs et Noirs de manière arbitraire sur une réalité infiniment plus complexe, peut même s'imposer dans des pays où les principes de vision et de division, codifiés ou pratiques, des différences ethniques sont tout à fait différents et qui, comme le Brésil, étaient encore récemment tenus pour des contre-exemples au « modèle américain». Conduites par des Américains et des Latino- Américains formés aux États-Unis, la plupart des recherches récentes sur l'inégalité ethnoraciale au Brésil s'efforcent de prouver que, contrairement à l'image que les Brésiliens se font de leur nation, le pays des «trois tristes races» (indigènes, noirs descendant des esclaves, blancs issus de la colonisation et des vagues d'immigration européennes) n'est pas moins « raciste » que les autres et que les Brésiliens « blancs » n'ont rien à envier à leurs cousins nord-américains sur ce chapitre. Pire, le racismo mascarado à la brésilienne serait par définition plus pervers, puisque dissimulé et dénié. C'est ce que prétend, dans Orpheus and Power, le politologue afro-américain Michael Hanchard, qui, en appliquant les catégories raciales nord-américaines à la situation brésilienne, érige l'histoire particulière du Mouvement pour les droits civils en étalon universel de la lutte des groupes de couleur opprimés. Au lieu de considérer la constitution de l'ordre ethnoracial brésilien dans sa logique propre, ces recherches se contentent le plus souvent de remplacer en bloc le mythe national de la « démocratie raciale » (tel que l'exprime par exemple l'œuvre de Gilberto Freiré ), par le mythe selon lequel toutes les sociétés sont «racistes», y compris celles au sein desquelles les rapports « raciaux » semblent au premier abord moins distants et hostiles. D'outil analytique, le concept de racisme devient un simple instrument d'accusation ; sous couvert de science, c'est la logique du procès qui s'affirme (assurant les succès de librairie, à défaut du succès d'estime).

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lundi 9 mai 2016

Une pédagogie de la libération

"Il nous faut alors poser la question des savoirs en lien direct avec les pratiques d’apprentissage. C’est autrement plus exigeant que le mensonge déconcertant de naïveté selon lequel l’enseignant révolutionnaire est celui qui parle de révolution à ses élèves…"

La critique antilibérale actuelle, dans sa grande majorité, n’est pas une alliée de l’utopie scolaire. Il faut partir d’une critique des facteurs internes à l’éducation et notamment à l’enseignement. Si la plupart des critiques libérales hésitent, c’est parce que, leur but étant le statut quo, elles se retrouvent à défendre un système qui se sert de l’école pour séparer les jeunes en voies divergentes. Leur défense de l’État et de la République le souligne. Resurgit alors, du sein même de leurs discours critiques, une conception du système éducatif qui empêche l’accès de tous à une autonomie de réflexion tout en assurant un endoctrinement généralisé (vieux rêve de l’école républicaine…). Logique libérale des compétences et logique capitaliste (républicaniste ou non) de la thésaurisation empilée de connaissances se rejoignent dans leur volonté de répartition inégalitaire des savoirs et des richesses symboliques. D’ailleurs, les mêmes qui vitupèrent contre la baisse du niveau sont des zélateurs de la sélection scolaire par les filières. Mélenchon en fut la caricature, qui installa les « lycées des métiers » si chers à la bourgeoisie et repris intégralement par Ferry. Organiser l’intériorisation par les classes dominées des besoins et des comportements décidés et définis par les classes dominantes, c’est organiser l’aliénation. (...)

Prenons un exemple à travers la question des programmes. Puisqu’on parle beaucoup de dégoût des études chez les élèves, c’est donc la question de l’appétit aux études. Nul doute qu’il nous faille affirmer la nécessité de la refonte des programmes et non pas se replier, comme le fait la critique antilibérale actuelle, derrière une frileuse défense des programmes existants contre le « niveau d’exigence qui baisse ». Posons donc la question des programmes en ces termes : ceux d’une répartition et d’un partage égalitaires des savoirs. Et nous tomberons sur l’exigence d’une formation, d’une éducation polyvalente pour tous. (…) Nous interrogerons ainsi la hiérarchie actuelle des disciplines par le biais des horaires et des coefficients aux examens, voire même nous interrogerons ce qu’est une discipline – le champ des savoirs ne s’arrêtant pas à la manière dont ils sont aujourd’hui circonscrits. Il nous faut alors poser la question des savoirs en lien direct avec les pratiques d’apprentissage. C’est autrement plus exigeant que le mensonge déconcertant de naïveté selon lequel l’enseignant révolutionnaire est celui qui parle de révolution à ses élèves… ceci n’ouvrant à rien d’autre qu’à un nouveau formalisme scolaire, à un exercice de plus pour des élèves que l’on confine dans leur « métier d’élève ». Surtout, cette conception laisse en place la guirlande des dispositions hiérarchiques sur lesquelles s’organise le système.

Il faut donc toujours partir de la pratique, c’est elle la cheville ouvrière du syndicalisme révolutionnaire, en éducation comme ailleurs. Pourquoi ? Parce qu’il faut faire le lien entre les critiques de l’existant, les revendications sur lesquelles mobiliser, et la pratique éducative, en ce qu’elle exemplifie les raisons de la critique et la raison revendicative. (…) Pourquoi prôner l’utopie scolaire, une éducation polyvalente pour tous jusqu’à l’actuelle fin du lycée, qui soit une école de l’exigence des pratiques pour atteindre l’exigence des savoirs, alors qu’elle n’existe aujourd’hui que par fragments ? Pour préparer les travailleurs et les élèves à une appropriation collective de l’outil de formation qu’est l’éducation. Objectivement, au niveau d’un établissement scolaire ou d’une institution éducative, cela veut dire permettre aux travailleurs de récupérer les informations concernant le processus de travail. Le pouvoir de toute hiérarchie réside dans cette détention d’informations et s’exerce par leur rétention. (…) L’utopie scolaire va donc poser comme première pierre une unicité du collectif des travailleurs de l’éducation, un corps unique avec abolition des fonctions hiérarchiques et donc leur répartition sur l’ensemble des acteurs.

La traduction au cœur même de la relation pédagogique en sera la remise en cause des dispositifs hiérarchiques et compétitifs : la classe comme modalité de regroupement des élèves par tranche d’âge, les filières comme modalité de regroupement des élèves selon leurs aptitudes supposées, les notes, les examens et les concours, la temporalité du travail scolaire qui les sous-tend en tant que reflet des exigences sociales et outil de façonnage d’un homme unidimensionnel…

Aujourd’hui, le recteur de l’académie de Paris, Maurice Quénet, affirme : « Pour ma part, je crois aux méthodes pédagogiques classiques, autrement dit (…) à l’apprentissage de la compétition intellectuelle. » (Le Figaro, 03.03.03) Tout ceci est conforme à la société bourgeoise, à ses valeurs, à ses visées. Ce n’est pas un moindre paradoxe de voir l’école d’aujourd’hui, qui dresse des consommateurs, qui se livre aux marques et sponsors, déplorer le consumérisme scolaire. Celui-ci n’est-il pas qu’un signe de victoire supplémentaire des valeurs de la consommation des biens et des services ?

Philippe Geneste

« Changer l’école, pourquoi ? Pour quelle société ? »

École émancipée, mai-juin 2004

"En 2003, l'éducation nationale s'est trouvée en situation de jouer la locomotive du mouvement social"

Extrait de Transformer l’école & la société. Entretien avec Olivier Vinay (École émancipée) par Franck Poupeau, Revue Agone Canal Historique, 29-30, 2003.

On peut lire cet entretien dans son intégralité ici

Franck Poupeau : En juillet 2001, quand on a fait cet entretien, on n’a pas parlé du mouvement de 1998 en Seine-Saint-Denis, ni de la lutte contre les réformes libérales d’Allègre en 2000, ni de la lutte des lycées professionnels du début 2001. Et bien sûr, pas non plus des mouvements de 2003… Ces mouvements, avec leur contexte et leur logique propre, sont pourtant intéressants pour les luttes à venir.

Olivier Vinay : Oui, d’autant plus que la logique de l’entretien, entre des remarques biographiques et une approche critique des luttes, me laisse insatisfait sur les deux plans. Elle individualise trop les luttes collectives et présente un peu à la hache des phénomènes complexes – comme par exemple la question des débouchés politiques des mobilisations.

Dans les luttes avant 2003, la gauche pouvait apparaître comme un interlocuteur quand elle était au gouvernement, ou comme une alternative quand elle n’y était pas… au moins pour les syndicats réformistes qui n’ont plus à prouver leur absence d’indépendance vis-à-vis de la gauche de gouvernement ! Aujourd’hui, la donne est différente : la leçon d’Allègre n’ayant pas suffit, la gauche plurielle a couru vers l’échec du 21 avril 2002. La perte de crédit de cette « alternative politique institutionnelle » est renforcée par les ambiguïtés de certains socialistes face à la politique de Raffarin. La stratégie du gouvernement actuel a été de s’engouffrer dans les reniements de la gauche plurielle, notamment sur la décentralisation et les retraites. L’absence de réactions de cette dernière, quand ce n’était pas les soutiens des Vaillant, Drey, Rocard, etc., a confirmé que cette gauche n’est pas en mesure de présenter une quelconque alternative à la gestion libérale.

Les conséquences pour le mouvement social sont évidentes : l’indépendance syndicale doit permettre de développer de façon unitaire les structures qui favorisent l’autonomie des mobilisations comme embryons de l’alternative sociale. Une perspective inscrite dans la charte d’Amiens : le syndicalisme révolutionnaire révèle toute son actualité.

Les syndicats que tu qualifies de « réformistes » te semblent avoir un rôle à jouer ?

Bien sûr, mais pas celui qu’ils ont joué jusqu’ici…. Le contexte d’agression frontale par un pouvoir de type thatchérien ne leur laisse plus le moindre droit à l’erreur. Ou bien ils persistent à glaner les subventions et les décharges dans une logique d’intégration au système capitaliste qui les condamne à disparaître en tant qu’organisation de masse de défense des travailleurs – ce qui pend au nez de la CFDT… Ou bien ils engagent enfin une lutte sans merci, conforme à leurs statuts, contre cette droite de combat qui veut mettre le monde du travail à genoux. Mais, pour eux, ça nécessite une véritable révolution copernicienne… Les directions actuelles des syndicats « représentatifs », la CGT, la FSU et FO, ont prouvé en mai-juin qu’elles ne voulaient pas gagner, qu’elles préféraient, pour avoir une place dans les instances paritaires et autres sources de subsides et de décharges, compromettre leurs batailles pour la reconnaissance aux niveaux national et européen.

Quand bien même les directions réformistes voudraient engager l’épreuve de force, la question est posée de leur capacité à gagner quoi que ce soit. Il faut bien voir qu’à l’exception du retrait du plan Juppé, ces directions n’ont pas « engrangé » grand-chose depuis 1968. En 1998, les 3 000 postes arrachés par le mouvement de la Seine-Saint-Denis ne sont pas à mettre à leur actif : n’oublions pas qu’au plus fort de la grève le SNES et la FSU avaient fait savoir au ministère qu’ils se contenteraient de 400 postes… Et leur célérité à lever le pied dès l’obtention de ce premier acquis a empêché d’imposer que ces postes soient budgétisés comme l’exigeait la plate-forme du mouvement, plutôt que de résulter d’un redéploiement.. En plus, on peut difficilement considérer que les miettes catégorielles et diviseuses – comme les hors-classes en 1989 et autres protocoles de « résorption » de l’auxiliariat en 1993, 1996 et 1999, seuls « succès » à mettre à l’actif du SNES – soient des acquis positifs du mouvement syndical.

Pour autant, il est illusoire d’espérer battre une droite déterminée et disposant de tous les pouvoirs institutionnels sans impliquer ces syndicats « représentatifs ». Il faut les associer partout où c’est possible, mais surtout les empêcher de nuire le moment venu.

Il y a eu des avancées de certaines directions syndicales aux niveaux départemental et académique sur la nécessité de la grève reconductible. Certaines reconnaissent même dans les AG (mais pas encore dans leurs communiqués de presse) la structuration autonome du mouvement. D’autres dénoncent l’exclusion de SUD et de la CNT des intersyndicales. C’est un début, mais ça ne suffira pas pour gagner tant que les tentatives de généralisation des mouvements seront freinées et que les mobilisations seront coulées par des déclarations comme celles des secrétaires généraux de la FSU et du SNES le 10 juin, et de la CGT le 12 juin 2003, qui constituaient de véritables appels à la reprise alors que rien n’avait été gagné. Il faut donc se donner les moyens de promouvoir d’autres pratiques et une autre orientation que celle des directions syndicales, notamment nationales, totalement sclérosées par la bureaucratie et la cogestion, expertes dans l’art de garder le pouvoir.

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lundi 25 avril 2016

Il y a 40 ans : "la jeunesse n'est qu'un mot"

Il y a des périodes où la recherche du « nouveau » par laquelle les « nouveaux venus » (qui sont aussi, le plus souvent, les plus jeunes biologiquement) poussent les « déjà arrivés » au passé, au dépassé, à la mort sociale (« il est fini »), s'intensifie et où, du même coup, les luttes entre les générations atteignent une plus grande intensité : ce sont les moments où les trajectoires des plus jeunes et des plus vieux se télescopent, où les « jeunes » aspirent « trop tôt » à la succession. Ces conflits sont évités aussi longtemps que les vieux parviennent à régler le tempo de l'ascension des plus jeunes, à régler les carrières et les cursus, à contrôler les vitesses de course dans les carrières, à freiner ceux qui ne savent pas se freiner, les ambitieux qui « brûlent les étapes », qui se « poussent » (en fait, la plupart du temps, ils n'ont pas besoin de freiner parce que les « jeunes » — qui peuvent avoir cinquante ans — ont intériorisé les limites, les âges modaux, c'est-à-dire l'âge auquel on peut « raisonnablement prétendre » à une position, et n'ont même pas l'idée de la revendiquer avant l'heure, avant que « leur heure ne soit venue »). Lorsque le « sens des limites » se perd, on voit apparaître des conflits à propos des limites d'âge, des limites entre les âges, qui ont pour enjeu la transmission du pouvoir et des privilèges entre les générations.

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lundi 18 avril 2016

Renouer avec un anticapitalisme assumé

En 2008, Jean-Pierre Garnier intervenait dans le cadre de l'Association Mémoire des Luttes''. Nous avions republié ce texte quelques semaines après le Forum Social Mondial de Tunis, tenu dans un pays, écrivions-nous, en pleine contre-révolution, l'oligarchie ayant su déplacer les luttes du terrain social au terrain idéologique (quitte à avoir créé, comme le docteur Frankenstein, la menace fantôme sans laquelle un Etat policier - autrement-dit néolibéral - ne saurait prospérer), sorte de miroir grossissant des modes de gouvernance qui s'installent durablement dans l'UE

La Commission "internationale" auto-proclamée de Nuit Debout et son "Media Centre" venant de publier un "appel international" de facture typiquement alter-mondialiste (convergence mondiale pour mieux saboter toute convergence locale/nationale), nous le republions une deuxième fois, afin de mettre en garde contre cette prise de pouvoir sur l'information et l'agenda politique par une fraction de classe.

à lire sur le même thème : "Comment l'anti-mondialisation est devenue l'altermondialisme", "Leçons de Grèce à l’usage d’un internationalisme imaginaire (et en vue d’un internationalisme réel)" et Il ne s'est (presque) rien passé à Gênes en 2001 et encore Le Contre-révolutionnaire, c'est le spectateur

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vendredi 15 avril 2016

Il y a 10 ans : le traité constitutionnel européen

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Les forces progressistes en Europe, dont une partie des syndicats, qui soutiennent le projet de « traité constitutionnel » le font parce qu’elles sous-estiment complètement la signification politique, la force juridique et l’impact symbolique de ce document. La construction européenne a toujours été présentée dans les manuels d’histoire comme une belle histoire de fraternisation entre les peuples, celle du genre « il était une fois...et ils se marièrent et furent heureux jusqu’à la fin des temps ». De celle que l’on raconte pour endormir les peuples, il est urgent de se réveiller, d’oser aller voir ce qui se trouve derrière l’encens, les couronnes de laurier, les voiles et les airs de luth

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mercredi 13 avril 2016

Il y a 20 ans : "Nous sommes tous des stagiaires"

Boys bands et Spice girls, jeunesse stylisée, policée, fabriquée par le marketing, qu'a-t-elle de commun avec celle qui essaie de survivre, parfois au jour le jour, dans le monde réel ?

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jeudi 10 mars 2016

Les idiots utiles de la reconquête impériale

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On connaissait le peu d’appétence de l’ultra-gauche française des nouvelles générations pour les questions géopolitiques et les rapports de forces à l’échelle internationale. Nous ne sommes vraiment plus à l’époque où la socialisation politique de ses militants et sympathisants passait par l’anticolonialisme, l’anti-impérialisme et le tiers-mondisme. Comme le veut la tendance idéologique devenue depuis quelque temps dominante à gauche et au-delà, le désir de changement porte plus sur le « sociétal », à savoir l’évolution des mœurs, des modes de vie et des « identités », que sur le « social », c’est-à-dire l’exploitation et les inégalités de classes, à plus forte raison quand le « social » concerne les populations des territoires situés au-delà les limites de l’hexagone. Certes, une partie de la « gauche de gauche » reste fidèle à la cause palestinienne, dénonce aussi les exactions de la police étasunienne à l’encontre des citoyens noirs, les conditions de travail des ouvrières surexploitées du Bengladesh ou la désagrégation des sociétés rurales d’Amérique latine sous l’effet de l’imposition de cultures d’exportation au profit des multinationales, allant même jusqu’à s’intéresser de temps à autre à l’expérience zapatiste dans les Chiapas mexicains, prise comme nouveau modèle d’émancipation. Mais il est évident que la politique étrangère, tant diplomatique que militaire, à commencer par celle des gouvernants français, est devenu le cadet de ses soucis.

Seule la soumission des politiques économiques menées par les États européens aux « dictats de la Troïka » continue à sérieusement préoccuper l’extrême-gauche, comme en témoigne la part active qu’elle a pris, aux côtés de la gauche sociale-démocrate (PCF, Parti de Gauche, Attac, Le Monde Diplomatique…) dans la campagne contre le projet de constitution européenne. De même dénonce t-elle avec vigueur les négociations clandestines entre celle-ci et les États-Unis pour créer une zone transatlantique de libre-échange (TAFTA) ouvrant la voie à une emprise accrue des grandes compagnies étasuniennes et de la finance globalisée. Et elle se joint avec ardeur à la campagne lancée contre la « loi Travail », qui devrait être rebaptisée « loi Exploitation », que la deuxième droite actuellement au pouvoir en France essaie de faire passer en force pour parachever son règne. Il est vrai que toutes ces mesures découlant de la mise en place d’un capitalisme sans frontières font rimer rentabilité avec austérité, et que la petite bourgeoisie intellectuelle dont les anarcho-libertaires font partie, fût-ce à un rang inférieur, en sera inévitablement affectée.

En revanche, nos « gauchos » de la nouvelle vague semblaient, jusque il n’y a pas très longtemps, peu concernés par les affrontements se déroulant sur la scène internationale. La dernière mobilisation de ses maigres troupes remonte à la « guerre préventive » dite « opération Liberté irakienne », une guerre d’agression, en fait, comme la redéfinira Noam Chomski1, lancée par en 2003 par le gouvernement étasunien pour en finir avec le « régime » irakien. Tout en joignant leurs voix à celles des partisans de l’invasion pour fustiger les méfaits du « dictateur » Saddam Hussein, nos anarcho-libertaires, choqués par les massacres de populations civiles par les bombes et les missiles de l’US Air force lors de la guerre d’invasion précédente en 1991, à laquelle s’était ajouté un embargo mortifère (plus de 500 000 enfants irakiens de moins de cinq ans morts de sous-nutrition ou faute de soins médicaux, selon les statistiques officielles), estimèrent que les « alliés » y étaient quand même allés un peu fort. Depuis lors, silence radio de la gauche « radicale » hexagonale sur ce qui se déroule de l’autre côté de la Méditerranée si l’on excepte les délires révolutionnaires qui se sont emparés à nouveau d’elle au moment de l’éphémère et mythique « Printemps arabe » sur lequel je reviendrai. Ce silence, toutefois, commence à être rompu, mais d’une manière qui pourrait étonner de la part de gens qui prétendent se situer dans la lignée de la tradition anticapitaliste et anti-étatiste.

Jean-Pierre Garnier

Lire la suite de la chronique "Se faire des amis libertaires avec Jean-Pierre Garnier" sur le site de la librairie Tropiques

mardi 8 mars 2016

His right to say it

Extrait de Deux heures de lucidité, Noam Chomsky interviewé par Denis Robert & Weronika Zarachowicz, éditions les Arènes

Lorsqu’on défend la liberté d’expression, on ne doit pas s’occuper du contenu des opinions, ni des croyances de la personne attaquée. Seulement de défendre la liberté d’expression.

(...)

Je le répète, c’est un pur truisme : ou bien nous défendons le droit à la liberté d’expression pour des idées que nous détestons, ou bien nous admettons — si nous sommes honnêtes, sans faux-fuyant — que nous sommes d’accord avec les doctrines de Goebbels et de Jdanov. Même eux défendaient volontiers le droit d’expression pour les idées qui leur agréaient.

(...)

Bien sûr, il y a des fanatiques qui n’arrêtent pas d’enfoncer le clou. Et puis, il y a certains cercles intellectuels pour qui c’est un enjeu. Mais, hors de Paris et d’une poignée d’intellectuels parisiens, ce n’en est pas un.

Pouvez-vous préciser ?

Chomsky : Cela doit remonter à la Seconde Guerre mondiale. Depuis cette époque, ils entretiennent un mensonge autour de la Résistance. Les Français devraient s’en inquiéter. À bien des égards, la France est restée repliée sur elle-même depuis la fin de la guerre.

jeudi 10 décembre 2015

Il y a 17 ans : pour une gauche de gauche

Ce texte a été élaboré dans le cadre de l'association Raisons d'agir avec Christophe Charle, Bernard Lacroix, Frédéric Lebaron et Gérard Mauger (Le Monde, 08/04/1998).

Il est temps que le quatuor Jospin, Chevènement, Hue, Voynet se rappelle que les majorités de gauche ont conduit au désastre chaque fois qu'elles ont voulu appliquer les politiques de leurs adversaires et pris leurs électeurs pour des idiots amnésiques.

Quinze jours après le vendredi noir des élections aux présidences régionales, les guérisseurs en tout genre s'affairent au chevet de la République. Pour l'un, un changement de régime électoral permettrait à la démocratie de retrouver ses belles couleurs modérées. Pour un autre, juriste savant, une révision du système électoral remettrait en état de marche une démocratie paralytique. Pour un troisième, ancien ministre et fin stratège, c'est l'absence d'un "centre" qui a transformé l'Etat en bateau ivre, oscillant de droite à gauche et de gauche à droite, au risque de sombrer à l'extrême droite.

Le plus haut personnage de l'État, dans un rôle de père noble un peu trop grand pour lui, tance les partis comme des gamins turbulents et promet le changement de règle qui permettrait au jeu de reprendre sans les skinheads. Un ancien candidat à la présidence de la République, dans un éclair de lucidité tardive, se demande si les électeurs n'en ont pas assez de revoir depuis trente ans la même comédie. Les experts en résultats électoraux évaluent au pour cent près les potentiels électoraux des nouvelles coalitions en gestation. Les trois derniers présidents de région mal élus plastronnent déjà sur les plateaux de télévision : loin d'être des otages, ils sont des remparts, ils n'ont embrassé le Front national que pour mieux l'étouffer. Pour un peu, ils convieraient leur conseil régional à voter d'urgence l'érection de leur propre statue, histoire d'aider les artistes locaux, la culture régionale et le civisme républicain.

Mais devant le triste spectacle de nos médicastres politico-médiatiques, la dérision ne suffit pas. La réponse "nouvelle"qu'ils prétendent apporter à la fascisation d'une partie de la classe politique et de la société française est à leur image, superficielle.

Ils restreignent le cercle des questions gênantes au vade-mecum habituel du futur candidat à la prochaine élection : comment ne pas perdre les européennes, comment préparer les législatives en cas de nouvelle dissolution, à quel nouveau parti vaut-il mieux adhérer ? Et bientôt : comment rallier les voix du centre en déshérence ? etc. C'est cette conception de la politique qui est depuis plusieurs années l'alliée la plus sûre du FN : instrumentale et cynique, plus attentive aux intérêts des élus qu'aux problèmes des électeurs, elle n'attend de solution que de la manipulation des règles du jeu électoral et médiatique.

Les vraies questions sont d'une tout autre ampleur : pourquoi, en moins d'un an, la gauche "plurielle" a-t-elle cassé la dynamique de sa victoire à l'arraché alors qu'elle n'a pas même l'alibi d'indicateurs économiques en déroute ? Pourquoi a-t-elle suscité des déceptions dont ses résultats électoraux interprétés comme des victoires ne donnent qu'une faible idée ? Pourquoi, par exemple, tant de suffrages pour les organisations qui se veulent ou se disent hors du jeu politique ? Pourquoi une partie de la droite en perdition préfère-t-elle se radicaliser alors qu'elle est au pouvoir à travers une gauche qui réalise tous ses rêves ?

Avec sa tentation extrémiste, la droite rejoue une partie déjà perdue par le centre et la droite allemands au début des années 30, sous la République de Weimar. L'Etat impotent suscite l'indifférence massive des électeurs pour la République : il est clair qu'on ne va pas voter pour répartir des prébendes, étouffer des scandales, vendre des services publics au plus offrant, s'en remettre à des bureaucraties inamovibles et inaccessibles, nationales et internationales.

En implosant, la droite française retourne aux origines troubles du régime qu'elle a fondé. Quand les conservateurs ne savent plus quoi conserver, ils sont prêts à toutes les révolutions conservatrices. La persistance du succès électoral d'un parti comme le Front national, dont le programme appliqué ferait la ruine de ses électeurs les plus démunis, n'exprime souvent rien d'autre que l'aversion à l'égard d'un personnel politique obstinément sourd et aveugle au désarroi des classes populaires.

Les faux-semblants de la gauche "plurielle" déçoivent les électeurs de gauche, démobilisent les militants, renvoient vers l'extrême gauche les plus exaspérés. Il n'est guère étonnant que les premiers à protester aient été les premiers floués de la démagogie "plurielle" d'une gauche vraiment singulière : les sans-papiers, les chômeurs, les enseignants.

Une réforme électorale ne suffira pas à calmer les revendications auxquelles des ministres répondent par la charité ostentatoire, le saupoudrage calculé ou les tours de passe-passe rusés. Quand ils ne se laissent pas aller à des outrances verbales arrogantes ou démagogiques, toutes à l'opposé de la générosité enthousiaste d'un message mobilisateur, voire à des pratiques tragiquement semblables à celles de leurs prédécesseurs.

La gauche officielle a bien du mal à se débarrasser de l'héritage douteux du mitterrandisme. Elle irrite ses fidèles sans pouvoir attendre de ses ennemis le moindre signe de satisfaction. Elle profite provisoirement de la médiocrité de ses adversaires sans proposer autre chose qu'une politique au jour le jour qui ne change rien d'essentiel dans la vie quotidienne de la grande majorité des citoyens. Le jour du bilan, peut-être plus proche qu'elle ne croit, avec la menace de nouveau disponible de la dissolution, que pourra-t-elle invoquer pour mobiliser les abstentionnistes, les dissuader de voter pour le FN ? Les emplois-jeunes pour quelques-uns, les 35 heures en peau de chagrin, la rigueur ininterrompue, une réforme de l'éducation transformée en show ministériel, la fuite en avant vers l'Europe des banquiers ? Croit-on pouvoir tromper longtemps l'attente d'une Europe sociale avec une "gauche plurielle européenne" animée par la troïka néo-libérale Blair-Jospin-Schröder ?

La gauche de base croit encore à la République sociale : il est temps que le quatuor Jospin, Chevènement, Hue, Voynet se rappelle que les majorités de gauche ont conduit au désastre chaque fois qu'elles ont voulu appliquer les politiques de leurs adversaires et pris leurs électeurs pour des idiots amnésiques.

Les vraies réponses à la fascisation rampante ou déclarée ne peuvent venir que des mouvements sociaux qui se développent depuis 1995. A condition que l'on sache les entendre et les exprimer au lieu de travailler à les déconsidérer par la diffamation publique ou les coups fourrés d'anciens apparatchiks politiques convertis en hommes d'appareil d'Etat. Ils suggèrent en effet des perspectives politiques et avancent même parfois des projets et des programmes constitués.

La pression locale, dans certaines régions de gauche, a contribué à rappeler à la raison la droite la moins aveugle. Les manifestations anti-FN témoignent d'une capacité militante qui ne demande qu'à défendre des causes plus ambitieuses que le seul refus du fascisme. Le mouvement pour le renouveau des services publics - et notamment pour une éducation nationale plus juste, tel qu'il s'exprime aujourd'hui en Seine-Saint-Denis - est à l'opposé de la crispation identitaire sur une institution archaïque : il affirme la nécessité de services publics efficaces et égalitaires dans leur fonctionnement et dans leurs effets.

Le mouvement des sans-papiers, voué aux gémonies par les "responsables" de tous bords, est une résistance collective face à la politique obtuse qui, au nom de la lutte contre Le Pen, prend souvent ses idées et ses armes chez Le Pen (avec le succès que l'on sait...). Le mouvement des chômeurs apparaît comme une "lutte tournante", sans cesse recommencée contre les effets destructeurs de la précarisation généralisée. Les mouvements récents contre l'AMI et pour la taxation des capitaux témoignent de la montée en puissance de la résistance au néolibéralisme : elle est, par nature, internationale.

La fin du texte est manifestement obsolète. La Pythie Bourdieu a d'ailleurs entrainé toute une partie du mouvement social vers un internationalisme irréalisable dont nous payons désormais les conséquences (Note du Concierge)

Ces forces que nos professionnels de la manipulation suspectent d'être sous l'emprise de manipulateurs extérieurs sont encore minoritaires mais, déjà, profondément enracinées, en France comme dans d'autres pays européens, dans la pratique de groupes militants, syndicaux et associatifs. Ce sont elles qui, en 'internationalisant, peuvent commencer à s'opposer pratiquement à la prétendue fatalité des "lois économiques" et à humaniser le monde social. L'horizon du mouvement social est une internationale de la résistance au néolibéralisme et à toutes les formes de conservatisme.

Pierre Bourdieu

lundi 9 novembre 2015

l'UE se confirme comme actrice du renforcement de l'emprise de ses capitaux sur les sociétés africaines

'Au) dispositif de dépendance organisée des sociétés africaines, « l’aide publique au développement » donne un air de générosité, alors que le Comité pour l’annulation de la dette du tiers monde s’interroge : « En 2012, le rapatriement des bénéfices de la région la plus appauvrie de la planète a représenté 5 % de son PIB contre 1 % pour l’aide publique au développement. Dans ce contexte, il convient de se demander : qui aide qui ? »

SYM004.gif "Aide au développement", iconographie officielle de l'UE, collections du Musée de l'Europe

En ce qui concerne une grande partie de l’Afrique, cette supposée générosité passe aussi par des accords dits préférentiels, à l’instar de l’Accord entre les États dits d’Afrique, des Caraïbes et du Pacifique (ACP) d’un côté et la Communauté économique européenne, puis Union européenne, de l’autre. Ces accords – de Yaoundé, de Cotonou, puis de Lomé – ont permis à l’Europe d’acquérir les produits à des prix qu’elle déterminait et de figer ces économies dans l’exportation des produits non transformés, marqués par la spécialisation ou la monoculture coloniale.

C’est cette situation de dépendance préférentielle que l’Union européenne a décidé, en 2002, d’adapter à l’ère néolibérale, en l’aggravant, par l’instauration de zones de libre échange dites Accords de partenariat économique (APE). Les États africains concernés (ceux d’Afrique du Nord exclus) étaient censés les signer après cinq ans de « négociations », conformément à la dérogation accordée par l’OMC. Partenariat tellement léonin qu’à la veille du 2e Sommet Afrique-Europe (Lisbonne, décembre 2007), à six semaines de la première date butoir, l’économiste libéral et président du Sénégal, Abdoulaye Wade, le considérait impossible à signer : « C’est une question de survie pour nos peuples et nos économies, déjà très éprouvées (…) Si l’Europe n’a plus que la camisole de force des APE à nous proposer, on peut se demander si l’imagination et la créativité ne sont pas en panne à Bruxelles. » La résistance des États et blocs sous-régionaux africains a duré jusqu’en 2014, dernière limite pour la ratification.

e maintien de l’Afrique pendant cinq décennies dans une forte dépendance à l’égard de l’exportation de produits primaires avait conféré à l’UE assez de pouvoir pour fixer les règles du jeu. Elle a pu imposer la négociation avec des groupements d’intégration sous-régionaux (assez dépendants des apports financiers de l’UE), dont le profil lui convenait, plutôt qu’avec l’Union africaine, selon le principe classique de diviser pour mieux régner ; elle a pu les diviser aussi en fonction du degré de dépendance de chaque économie « nationale » de l’exportation vers le marché européen de ses fleurs, ses bananes, son cacao, son coton, etc. Chantage de l’UE et vraies fausses promesses aidant, la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO), la Communauté de développement de l’Afrique australe (Southern African Development Community, SADC) – avec un régime spécial pour l’Afrique du Sud –, la Communauté est-africaine (EAST African Community, EAC) ont, en 2014, fini par ratifier un accord « moyenâgeux » selon le Réseau des organisations paysannes et de producteurs agricoles de l’Afrique de l’Ouest (ROPPA).

Les États africains concernés ont ainsi déclenché un processus de libéralisation, de 75 % à 80 %, de leurs marchés pour les marchandises de l’Union européenne, étalé, selon les sous-régions, sur 20 à 25 ans. Sans aucun dispositif de « compensation financière ». En échange, ces économies africaines pourront exporter librement 100 % de leurs marchandises vers l’Union européenne. Mais, exception faite de l’économie sud-africaine, il s’agira principalement de ce qui, en matière agricole, ne peut être produit en Europe, donc n’est pas en concurrence avec une production européenne. La concurrence que les marchandises africaines devront affronter sur le marché européen est celle des importations similaires d’Amérique latine et d’Asie – parmi lesquelles celles des colonies/néocolonies de l’UE (pays et territoires d’outre-mer, régions ultrapériphériques), faisant, par exemple, de la France un grand producteur d’ananas, de banane et de canne à sucre. La concurrence entre économies dominées de l’ancien tiers monde devant permettre à l’UE d’importer les produits tropicaux aux prix les plus bas possible.

Par contre, exception faite – transitoirement ? – de certains produits dits sensibles (viandes, céréales, pâtes alimentaires, poulets congelés, peintures, etc., selon les sous-régions), dont la libre entrée en Afrique serait on ne peut plus catastrophique pour les trésors publics africains et pour une grande partie de la petite production locale, les marchandises de l’UE seront en concurrence avec les africaines. Une vraie concurrence entre inégaux, dans le cadre d’un partenariat prétendu « d’égal à égal ».

À l’exception des marchandises provenant d’Afrique du Sud – avec laquelle l’UE a établi des protections, des contingentements tarifaires réciproques, inégaux aussi (105 produits sud-africains sont protégés contre 251 produits européens) – les marchandises africaines déjà produites en Europe ont très peu de chances d’y être compétitives. Elles ne seront même pas compétitives sur les marchés locaux et sous-régionaux africains, compte tenu de la grande faiblesse du commerce intrafricain, car c’est avec le reste du monde qu’elle échange à près de 90 %

Le néolibéralisme promettait pourtant de remédier à cette faiblesse grâce à une dynamique d’intégration économique régionale et continentale. Mais la « négociation » des APE l’a compromise. C’était pour l’Union européenne, une question trop sérieuse pour être traitée avec l’Union africaine : « Dans les relations Afrique-UE, les APE sont les grands absents des réunions et structures officielles UE-UA. L’UE a refusé que le partenariat de la SCAU (Stratégie commune Afrique-UE) sur le commerce, l’intégration régionale et les infrastructures couvre les APE, alors que ceux-ci ont toujours hanté les relations entre les deux continents. » L’UE qui se prévaut de contribuer à l’intégration africaine, a ainsi, tout en la finançant, clairement mis à mal la réalisation ne fût-ce que d’une Union africaine bourgeoisement autonome.

D’où l’opposition aux APE, non seulement des organisations de la production agricole paysanne et de la « société civile » mais aussi de certaines organisations panafricaines du capital, à l’instar de l’Association industrielle africaine (AIA). L’Association des industries du Ghana s’est retrouvée fracturée entre exportateurs de produits tropicaux et producteurs concurrents de marchandises importées de l’UE. Car à travers les APE, l’Union européenne a bel et bien organisé l’étouffement de ces capitaux industriels africains au profit des transnationales européennes exportatrices. Selon l’AIA : « Eu égard à la fragilité des économies africaines, l’inopportunité du libre échange ne fait guère de doute. De nombreuses industries dans cette région sont à peine naissantes. L’ouverture préconisée condamnerait irrémédiablement l’Afrique à demeurer un comptoir d’importations… ». On entend presque Marx disant : « Chaque fois que l’Irlande était sur le point de se développer sur le plan industriel, elle était écrasée et reconvertie en pays purement agricole. »

Ces dernières années ne sont donc pas seulement celles de la croissance du PIB africain, de la multiplication de ses millionnaires et milliardaires, ce sont aussi, de façon apparemment paradoxale, celles de sa « désindustrialisation » suite aux programmes d’ajustement structurel.

Tel semble être également le véritable esprit du « Consensus de Bruxelles » que l’UE a proposé à l’Afrique lors du sommet d’avril 2014. L’une des tâches que s’est fixée l’UE étant d’« accompagner le secteur privé dans la conquête des marchés en Afrique ». Évalués à « 600 milliards en 2013 », ces marchés sont « estimés à 1 000 milliards en 2020 ». Le dynamisme économique en Afrique est actuellement célébré aussi pour sa prétendue production massive de consommateurs et consommatrices de marchandises des transnationales, le supposé boom des classes moyennes africaines. Construite pour la consolidation de la domination du capital sur les peuples européens et l’acquisition d’une plus grande marge d’autonomie à l’égard du capital étatsunien dans la compétition internationale, l’UE se confirme comme actrice du renforcement de l’emprise de ses capitaux sur les sociétés africaines.

Lire l'intégralité de l'article de Jean Nanga paru sous le titre "Afrique : Nouvelle domination capitaliste et impérialisme" sur le site du CADTM

vendredi 6 novembre 2015

"Rompre avec l’Europe pour sortir du cauchemar néolibéral : c’est peut-être cela le véritable internationalisme."

La sidération de la gauche face à l’Europe résulte de son incapacité à admettre qu’il y a un internationalisme du capital, un internationalisme des classes dominantes. L’internationalisme n’est pas toujours de gauche ou progressiste. A l’inverse, les classes dominantes ne sont pas encroûtées à jamais dans cette forme politique qu’est l’État-nation.

Le capitalisme est un système par essence mobile. Lorsque les circonstances deviennent défavorables à l’accumulation du capital, il peut aller chercher des conditions plus propices ailleurs. Le capitalisme peut aussi mettre en concurrence les espaces, en s’appuyant sur les uns pour contraindre les autres à se plier à sa logique.

La mondialisation néolibérale permet, à la fois, d’ouvrir de nouveaux champs d’activités profitables, et d’agir comme un puissant levier pour défaire les coûteux compromis sociaux de l’après-guerre. Réorganiser l’accumulation du capital à une échelle où les syndicats et les mouvements sociaux sont presque inexistants est le meilleur moyen d’affaiblir leurs positions.

L’UE est une incarnation de cet internationalisme du capital. C’est un espace politique dont les classes populaires sont exclues. Par le passé, des nuances ont pu exister au sein des élites européennes concernant le type de dynamique économique et de régime politique à développer. Depuis, la relance du projet européen, avec l’acte unique de 1986, le néolibéralisme règne sans partage. L’UE tend, depuis ses origines, à échapper au contrôle populaire.

Cette tendance n’a cessé de s’accentuer, surtout, depuis la crise de 2008. C’est alors que les institutions européennes les moins démocratiques, au premier rang desquelles la Banque centrale, sont montées en puissance, au détriment de celles qui font encore mine d’être démocratiques, comme le Parlement européen.

L’euro est au cœur de cet internationalisme des classes capitalistes européennes : véritable rouleau compresseur de la « discipline salariale » à l’intérieur, il s’est construit comme moyen de paiement et monnaie de réserve au niveau mondial, au service de l’expansion de la finance et des grandes sociétés européennes.

Mondialisation et construction européenne ont ainsi changé le contexte dans lequel se pose la question de l’internationalisme. La configuration politique n’est plus celle d’une domination de la bourgeoisie via les États-nations.

Tout comme son opposé le nationalisme, l’internationalisme n’a jamais cessé de changer de forme. Les mouvements sociaux — mouvement ouvrier en tête — ont, quant à eux, cherché à articuler les différentes échelles de la politique. L’idée que l’internationalisme consisterait à opposer toujours l’international au national est donc simpliste. L’internationalisme consiste à faire avancer les intérêts des classes subalternes - et par cette entremise de l’humanité entière - en s’affranchissant des obstacles érigés par les classes dominantes, quelle que soit l’échelle à laquelle ces obstacles sont situés.

Lire la suite du point de vue de Cédric Durand Economiste à Paris-XIII, Stathis Kouvélakis Philosophe au King’s College de Londres, Razmig Keucheyan Sociologue à Paris-IV paru sur le site de la Fédération des travailleurs des Industries du Livre, du Papier et de la Communication Cgt sous le titre "Quelle Europe ? La vraie nature de l’internationalisme"

dimanche 11 octobre 2015

Le Parti du Capital

DRHAirFrance.jpg "La souveraineté populaire c'est lorsque le corps n'en peut plus" (Proclamation du Concierge à la librairie Filigranes le 24 septembre 2015)

Au vrai c’est toute la droite générale, celle qui va du PS à l’UMP, organes médiatiques inclus, qui, dans un spasme réflexe a refait son unité, comme toujours quand un événement à fort pouvoir de classement la soumet de nouveau à l’épreuve – référendums européens, conflits sociaux durcis, etc. Bien sûr, dans la droite générale, il y a la composante honteuse, qui préférera s’abstenir de paraître. A côté des habituels L’Opinion, Le Figaro, Les Echos, Le Parisien, dont les unes sont toutes plus gratinées les unes que les autres, la presse de droite complexée fait courageusement la sienne sur un écrivain suédois disparu – abstention qui a malheureusement tout le poids d’un parti. Le parti pris d’un certain parti, qui est ce parti informel de l’ordre social capitaliste, parti agglomérant bien sûr des partis politiques au sens classique du terme, on a dit lesquels, mais également tous ceux qui concourent activement à sa reproduction symbolique, économistes, éditorialistes, faux intellectuels, à commencer par ceux qu’on pourrait appeler les objecteurs cosmétiques, spécialistes de la critique secondaire, passionnés de l’inessentiel, stratèges de l’évitement [1] , en tout cas tous bien occupés à fermer le champ du pensable, pour donner comme impensable que les choses soient fondamentalement autres qu’elles ne sont.

C’est qu’en effet, de ceux qui installent les structures à ceux qui les font tourner en passant par ceux qui les déclarent nécessaires (quand ils ne les disent pas admirables), tout ça fait du monde ! Un parti de fait. Le parti du capital. Car on peut bien appeler « parti du capital » l’ensemble de ceux qui approfondissent le règne du capital, qui s’abstiennent de lui opposer la moindre critique sérieuse, et qui barrent résolument la route à ceux qui auraient le projet de le faire. Le parti du capital va donc bien au-delà des seuls capitalistes, mais se scandalise uniquement lorsque des têtes se relèvent.

Pour ce grand parti informel, nul doute que les images d’Air France n’ont rien que de glaçant. C’est qu’elles lui tendent le miroir de son devenir possible : en parti de la liquette, grand rassemblement des candidats à la guenille car, avéré l’inexistence des solutions institutionnelles d’endiguement à froid du capital et de son emprise totalitaire sur la société, la probabilité des solutions à chaud va croissant chaque jour. À ce stade d’ailleurs, ça n’est même plus une question de préférence ou de jugement : c’est une question entièrement positive. Quoi qu’on en pense, la tyrannie, la maltraitance que rien n’arrête, finissent toujours, privées de régulation externe et incapables de contenir leur propre tendance interne à l’abus, par franchir un de ces seuils invisibles où la peur des maltraités se retourne en fureur. Il ne faudra pas venir chialer ce jour-là qu’il y a du verre brisé et « d’inadmissibles violences » comme dirait l’éditorialiste de Libération. Car quand le couvercle de la cocotte ne peut plus que sauter, il saute ! Et les vrais coupables sont ceux qui ont installé la gazinière, monté le feu, et célébré la nouvelle cuisine.

Lire l'article de Frédéric Lordon dans son entièreté paru sur son blog La Pompe à Phynances sous le titre "Le parti de la liquette"

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