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ça se passe dans l'UE !

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samedi 8 décembre 2018

Il y a 15 ans : Précis d'architecture de l'Union Européenne

On entend beaucoup dire ces temps derniers que le fameux titre III du projet de constitution européenne contre lequel un vent de révolte souffle dans le pays n’est que la reprise des traités précédents et que le rejet du Traité Constitutionnel Européen n’y changera rien. Raison de plus pour revenir sur les fondations récentes de l’Union européenne, maison soit disant commune où tout est bien rangé comme dans l’urbanisme à la Lecorbusier et où chacun a déjà une place réservée : qui aux cuisines, qui au ménage, qui précepteur des enfants, qui maître et qui domestique, ces derniers s’adaptant en permanence aux besoins du patron, jour et nuit grâce à la flexibilité, en fonction de ses nouvelles lubies grâce à l’éducation tout au long de la vie.

Sainte hypocrisie d'un catéchisme européen

Olivier Duhamel raconte ces jours-ci aux enfants une belle histoire, de paix, de culture et d’humanisme sur un disque produit par le PS. Catéchisme social-démocrate qui évoque plus les journées mondiales de la jeunesse, et l’humanisme à trois francs sous lequel un défunt pape parvint à dissimuler sa politique réactionnaire, que les luttes pour le progrès social. Ce n’est évidemment pas par hasard que j’introduis la discussion, ici, ce soir en rapprochant le catholicisme et la sainte hypocrisie de la déesse Europe : il suffit de se pencher sur l’iconographie produite par l’UE. Une Union européenne qui, vous ne le savez peut-être pas, a adopté la devise « Unis dans la diversité » que lui a proposé le journal Ouest-France suite à un concours organisé par ce bulletin paroissial dans les écoles. Voter non, pour ceux qui votent, c’est donc aussi voter contre Ouest-France et l’instrumentalisation des chères têtes blondes, pour, satisfaire l’ogre patronal caché derrière le drapeau de la vierge à 12 étoiles d’or sur fond bleu. Des têtes blondes loin d’être protégées par l’Union européenne, car comme le racontait François Brune dans le Monde Diplomatique de septembre, c’est la directive Télévision sans frontières qui non seulement a interdit à la Suède de faire aboutir un projet d’interdiction de la publicité visant les enfants au niveau de l’UE, mais qui plus est a imposé à ce même pays, au niveau national donc, des chaînes satellitaires dont les programmes sont en eux-mêmes des publicités pour les enfants, alors que ce pays disposait d’une législation très protectrice allant jusqu’à préciser que des « publicités destinées aux adultes ne peuvent en aucun cas suivre ou précéder immédiatement les émissions pour enfants ». La liberté de circulation des marchandises dans le marché unique, qui ne va pas sans publicité, prime sur la protection de l’enfance. Et lorsque vous saurez que la Commission européenne, parmi d’autres méthodes de marketing visant les têtes blondes ou non, s’est associée avec le groupe d’assurances Winthertur pour promouvoir l’esprit d’entreprise auprès des enfants grâce à la bande dessinée « Boule et Bill créent leur entreprise en Europe », référencée dans les bonnes pratiques pédagogiques par la DG entreprise, vous comprendrez déjà à quel point l’Europe protège le commerce et l’entreprise et certainement pas ses citoyens, c’est d’ailleurs évidemment contradictoire.

bouleetBill

L’autre jour lors d’un chat organisé par TF1, le vendeur de temps de cerveaux disponibles bien connu, Olivier Duhamel racontait également une autre de ses belles histoires. Celle-là s’adressait aux adultes. Je cite : « Sur les délocalisations, il faudrait quand même avoir le courage de dire qu’elles sont dures pour ceux qui les subissent, qu’ils faut les aider, les reclasser, les protéger, mais qu’elles sont aussi quelque chose de positif, d’abord pour les gens de ces pays, qui trouvent du travail, pour nos entreprises qui du coup s’enrichissent et du coup peuvent garder des emplois en France, développer des recherches, créer des nouveaux emplois qualifiés, et ces pays quand ils s’enrichissent, ils nous achètent, d’abord des yaourts Danone, français, dans des hypermarchés Carrefour, français, et demain ils nous achèteront des Airbus ». C’est sans doute parce qu’ils sont fascinés par les yaourts Danone, le propriétaire des défuntes usines Lu du Pas-de-Calais, vous savez cette entreprise citoyenne, championne de la CSG, la Corporate Social Governance, et championne du « Dialogue social », toutes deux prônées par la CFDT, Jacques Delors, Etienne Davignon, la Commission européenne et les Nations-Unies, que les socialistes français, ont enregistré ce disque « l’europe racontée aux enfants » : il s’adresse en fait à l’enfant prescripteur d’achat, qu’ils espèrent aussi prescripteur de vote, avec les méthodes des vendeurs de yaourts et de biscuits, qui ne demandent, comme Winthertur, qu’à fournir du matériel pédagogique dans les écoles pour vendre leurs produits. Notons que de ce point de vue une école qui enseigne l’esprit critique est une entrave à « la concurrence libre et non faussée », et c’est loin d’être une boutade de ma part. Comme le notait Pierre Bourdieu, quand on analyse les discours patronaux, on voit une véritable haine des pédagogues qui prétendent donner aux enfants des connaissances et des capacités qui ne soient pas strictement au service de l’entreprise. Or ce sont ces conceptions patronales qui inspirent depuis 20 ans la construction européenne, nous allons voir comment.

L'Europe, c'est Danone

Alors vous vous demandez peut-être où je veux en venir. Mais c’est que mine de rien j’ai décliné le principe de base du monde que construit la Commission européenne : le développement effréné des marchés par des entreprises géantes, et on voit qu’Olivier Duhamel sous ses airs de missionnaire qui armé de la constitution européenne, qui est en fait la Déclaration des droits des entreprises, bref qui armé de la constitution européenne va défaire l’hydre libérale y adhère complètement. Ce développement effréné du commerce, ajoutons que la Commission européenne y contribue également, pour la plus grande prospérité du yaourt Danone, à l’échelle mondiale, puisque c’est un des membres les plus agressifs de l’OMC, où elle est négociateur unique pour les 25. D’où au passage la cohérence de la Directive Bolkestein au niveau communautaire avec l’AGCS au niveau de l’OMC.

En fait la Commission européenne est entièrement au service du yaourt Danone et de tout ce qui lui ressemble. Et pour permettre à cette denrée périssable de conquérir l’Europe et le monde, elle impose une norme sanitaire qu’elle a repris à la NASA pour la nourriture des astronautes, norme qui condamne à l’interdiction toutes les productions locales qui, horreur, sont consommées localement. Et pour étendre le rayon d’action du yaourt, il faut des réseaux d’autoroutes transeuropéens, dont le principe sera dans la constitution si elle est adoptée. Ces réseaux doivent permettre aux camions de relier l’Irlande à toute l’Europe dans les plus brefs délais mais aussi aux frontières extérieures de l’Union, à l’Ukraine par exemple. On veut ainsi doubler le trafic de camions aux frontières extérieures en 20 ans, ce qui ne sera pas possible selon la Commission sans de nouvelles infrastructures. « On veut » ça veut dire « on veut », ça ne veut pas dire on doit. Et tant pis pour les mers et les montagnes, entraves liberticides au commerce et donc anti-constitutionnelles. Rien n’est trop beau pour le yaourt Danone, qui mérite bien de sacrifier les Pyrénées. Mais il faut encore plus pour le yaourt Danone soit compétitif par rapport aux productions locales : d’abord qu’il ait accès aux marchés, c’est l’élargissement, ensuite imposer aux nouveaux états membres la libre-circulation des capitaux qui comprend l’investissement direct, ce qui permet de racheter les concurrents, de les liquider ou de les intégrer dans la grande famille Danone. C’est ce qui s’est produit, par exemple le belge Interbrew a racheté pratiquement toutes les brasseries d’Europe. Supprimer le risque de change, à la fois pour les produits et les capitaux qu’on doit pouvoir rapatrier, c’est l’euro. Obliger plus largement les nouveaux entrants à adopter du jour au lendemain des lois qui favorisent les euro-champions, c’est l’acquis communautaire. Créer un système qui produit des besoins grâce au temps de cerveau disponible, créer un homme nouveau européen totalement adapté à cette économie, en tant que producteur et que consommateur. Contrairement à ce qu’affirme Lionel Jospin, qui confirme que l’indigence de sa pensée économique n’a d’égale que celle de sa pensée politique, la notion de carcan libéral n’a rien d’un oxymore : le marché unique est impossible sans des milliers de règlements contraignants, et l’économie de marché est impossible à l’échelle européenne sans une puissance réglementaire et policière capable de faire respecter la « liberté du commerce ». J’ajouterai : sans l’éducation et la propagande, sans une éducation réduite pour la majorité à la propagande. Les mers et les montagnes qu’il faut effacer le disent bien. La traque policière des internautes qui téléchargent des œuvres de l’esprit aussi. Je ne sais pas s’il y a des faux yaourts Danone, mais après tout c’est possible. Et il faudra bien que ce terrorisme cesse, soit par le renforcement du civisme, soit par la répression.

« La souveraineté supranationale d’une élite intellectuelle et de banquiers est sûrement préférable au principe d’autodétermination des peuples. »

Tout cela est très difficile à faire dans un régime parlementaire, et même si on y parvient, en détruisant les forces qui s’y opposent, comme Thatcher les syndicats au Royaume-Uni, il y a toujours le risque de retour en arrière. La Commission européenne dont les pouvoirs sont renforcés à chaque nouveau traité est cette super agence de développement de l’Europe au service des entreprises. Les lois qu’elle rédige sont votées par les chefs d’état, donc les exécutifs, pas par les parlementaires. Le Parlement européen n’a qu’un pouvoir de veto qu’il n’a pratiquement jamais utilisé. Il n’existe pas de séparation des pouvoirs au sens de Montesquieu, le Pt du Parlement européen déclarait il y a peu « nous ne faisons pas du Montesquieu, nous faisons quelque chose de complètement différent ». Ses membres passent sans vergogne au privé dans des secteurs dont ils ont eu la charge. L’épisode du Commissaire Bangemann, mis simplement en congé a sans doute motivé cette disposition du TCE selon laquelle ils doivent juste respecter un délai « de délicatesse » sous peine, éventuellement et sans que le Parlement ait son mot à dire, de perdre leur droit à la pension. Quand ils n’en sont pas membres ou anciens membres, ils participent régulièrement aux réunions de la Commission trilatérale et du groupe de Bildberger dont le fondateur David Rockefeller déclara : « Quelque chose doit remplacer les gouvernements et le pouvoir privé me semble l’entité adéquate pour le faire 1», et « La souveraineté supranationale d’une élite intellectuelle et de banquiers est sûrement préférable au principe d’autodétermination des peuples. ». Afin de remplir ses fonctions au mieux, la Commission associe étroitement les organisations patronales et les porteurs d’intérêts industriels à son activité législative au nom de la consultation de la société civile. C’est ici qu’interviennent les fameux lobbies. Le Commissaire européen Siim Kaas déclarait il y a deux mois : « Les lobbies ne sont pas un problème, dans la mesure où tout mécanisme de prise de décision suppose de recueillir des informations provenant de différentes sources. A l'heure d'aujourd'hui, il y a environ 15000 lobbyistes établis à Bruxelles tandis qu'environ 2600 groupes d'intérêts ont un bureau permanent dans la capitale de l'Europe. On estime que les activités de lobbying produisent un chiffre d'affaires annuel de 60 à 90 millions d'euros. Ce qui manque, c'est la transparence. ».

Si « les lobbies ne sont pas un problème », le Parlement, si c’en était un, mais ce parlement est un leurre, il n’a aucune caractéristique d’un parlement (ni le droit de proposer des lois, ni le droit de consentir à l’impôt, ni le droit de rejeter une loi dans de nombreux cas), pourrait en être un, puisque notre commissaire ajoutait que le Parlement ne devait être associé au processus législatif que dans les derniers stades, agitant le spectre, dont on est pourtant bien éloigné, du « régime d'assemblée » et utilisant la IVème République française comme un repoussoir. On peut d’ailleurs remarquer que le traité de Rome est contemporain de la Vème République qui instituait déjà un Parlement croupion et l’accaparement du pouvoir législatif par l’exécutif. Les groupes de pression ne sont pas les seuls à bénéficier d’un tel avantage sur le faux parlement : il existe dans le cadre du Partenariat Economique Transatlantique qui vise explicitement à établir une zone de libre échange entre l’Europe et les Etats-Unis d’ici 2015 une procédure dite d’alerte précoce qui fait que les textes sont soumis à des experts du Ministère américain du Commerce afin de pointer les différends qui pourraient survenir et déboucher sur des conflits à l’OMC. Ce système où les lobbies sont assimilés à la société civile et participent, à la différence des citoyens ou de leurs représentants supposés, à l’élaboration des lois et des règlements est loin d’être perçu comme une anormalité du point de vue de l’UE. C’est simplement la reconnaissance que les entreprises sont les véritables citoyens de l’Union européenne, c’est pour cela que j’avais rebaptisé le TCE déclaration des droits des multinationales. Cette idéologie a même été avalisée par le Parlement européen, puisqu’on trouve juste devant son entrée un arbre des lobbies, planté par l’Association professionnelle des lobbyistes et des affaires publiques, inauguré par la présidente d’alors du Parlement européen, Nicole Fontaine, avec le texte suivant gravé sur une plaque de plexiglas : « c'est par les discours, les débats et les votes que doivent se résoudre les grandes questions, avec détermination, patience et dévouement ». Dans les périodes révolutionnaires, on plantait des arbres de la liberté, dans les périodes contre-révolutionnaires, on plante des arbres de la liberté des affaires. En fait si on veut se donner une idée de la façon dont sont élaborées les textes européens et se les figurer, il suffit de se retourner et de regarder la sculpture qui est elle aussi à l’entrée du Parlement

Un dialogue social pompier

C'est une esthétique qui découle directement du modèle de fabrication de la société prôné par l'UE. Elle a été commandée, avec quelques autres, à un sculpteur belge : le discours d'inauguration disait l'essentiel : "Ces œuvres sont la concrétisation d'un accord particulier conclu entre les mondes de l'art, de la politique et de l'économie en vue de la réalisation en commun d'un projet profitable à tous. Celle-ci a été mise en œuvre grâce, notamment, à l'initiative d'entreprises privées soucieuses de s'affirmer comme sociétés européennes...une telle initiative ne s'intègre-t-elle pas dans les perspectives ambitieuses auxquelles nous convie l'Europe de 1992, à savoir l'expansion des entreprises et leur coopération à l'échelle communautaire, l'amélioration de l'environnement et l'aspiration à une société tournée vers l'homme et la culture ?".

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Le cahier des charges du sculpteur stipulait qu'il devait utiliser le matériau emblématique de l'entreprise mécène pour représenter les symboles de l'Union européenne. Cette sculpture ressemble pour ceux qui connaissent la sculpture à ce à quoi ressemble le TCE pour ceux qui connaissent les constitutions. C’est son principe générateur qui explique sa forme, déterminée par le renoncement à toute forme d’autonomie. Ajoutons que le Parlement européen est lui même à cette image, quand on sait comment il a été construit, c'est a dire par une oligopole de promoteurs auxquels les parlementaires louent ce qui était officiellement un Centre de Congrès (Voir le film de Gwenaël Breës à ce sujet). Toutes ces formes sont parfaitement congruentes et elles traduisent quelque chose : c’est l’abolition entre intérêt public et intérêt privé, conquête historique s’il en est. La commission européenne est une machine à détruire cette frontière et une fois que ce buldozer est passé, le patronat a les mains libres. De même, l’équilibre dynamique entre patronat et travailleurs est rompu. La société civile organisée, c’est le Dialogue social promu par Delors, proche de la CFDT, ça donne la Confédération européenne des syndicats, pure bureaucratie, véritable acmé des bureaucraties syndicales de tous les pays d’Europe, dépourvue de base pour l’emmerder et l’empêcher de prêcher la co-gestion avec l’UNICE, la confédération des confédérations patronales qui décortique les textes de la Commission et présente ses amendements à flux tendus. Laquelle peut compter sur les ressources des plus grandes entreprises d’Europe, à la différence des syndicats et ONG. Espérons que l’arrivée à sa tête du baron Seillières jettera un coup de projecteur sur cette organisation si puissante et si peu connue. Bruxelles, c’est un peu comme si en France le MEDEF, interlocuteur des gouvernements, n’avait pas de mouvements de travailleurs capables de s’opposer à ses volontés. Citons également comme autre acteur patronal très influent, la Chambre de commerce américaine en Europe, dont on ne sait pas grand chose des activités parce qu’elle ne communique pas, à la différence de l’UNICE.

Des lobbies créés à la demande de la Commission contre les États

Mais il y a plus étonnant, certains lobbies ont carrément été créés à la demande de la Commission. C’est le cas du Forum européen des services, qui regroupe les entreprises de service, créé à la demande de Leon Brittan, prédécesseur de Pascal Lamy, dans le cadre des négociations sur les services à l’OMC. Celui-ci a demandé à ce que ces entreprises discutent et se mettent d’accord sur la liste des services, pays par pays, dont la Commission demanderait la libéralisation à l’OMC. Ce sont par exemple des entreprises comme Suez qui ont fait leur marché et obtenu ensuite des concessions dans de nombreux pays qui avaient été contraints, par la commission dans le cadre de l’OMC à libéraliser ce secteur. C’est aussi le cas du Transatlantique Business Dialogue qui réunit les patrons des principales multinationales européennes et américaines (avec une co-présidence). Celui-ci a été créé dans le cadre du TEP et soutenu à bout de bras par la Commission lors du refroidissement des relations avec les Etats-Unis. Le TEP est aujourd’hui relancé et vise à cette zone de libre échange europe etats-unis en 2015. La fonction du TABD ? Etudier les obstacles réglementaires au commerce transatlantique et demander point par point à la Commission de les lever. Pascal Lamy en fit partie, en tant que PDG du crédit lyonnais -les salariés s'en souviennent- avant de devenir Commissaire européen. Assistant à une réunion du TABD es-qualité, il déclara, après s'être félicité de se retrouver « entre amis » : « Nous ferons ce que nous avons à faire d’autant plus facilement que, de votre côté, vous nous indiquerez vos priorités » (Berlin 1999) et le 23 mai 2000 à Bruxelles, devant la même assemblée : « Nous consentons de grands efforts pour mettre en œuvre vos Recommandations dans le cadre du partenariat économique transatlantique et, en particulier, il y a eu des progrès substantiels dans les nombreux domaines sur lesquels vous avez attiré notre attention. (…)

Je gardais pour la fin le grand architecte que j’annonçai en introduction. Il s’agit de la table ronde des industriels européens. En fait, c’est sous la Présidence de Jacques Delors qu’une véritable alliance entre la Commission et les multinationales a été passée, parce que la Commission voulait faire le marché unique et les gouvernements rechignaient aux abandons de souveraineté nécessaires. Sous le mandat précédent le Commissaire à l’industrie, Etienne Davignon, liquidateur lors de son mandat de la sidérurgie européenne, est à l’initiative de la création de l’ERT qui regroupe aujourd’hui les patrons des 45 plus grandes entreprises européennes : Thyssen Krupp, NOKIA , Renault, Air Liquide, Nestlé, Unilever, Total etc. Il s’agit d’un super club de super patrons. Ses membres totalisent un CA de 950 milliards d’euros en 2003 (4x le budget de la France). Après avoir quitté la Commission Etienne Davignon, par ailleurs aujourd’hui Pt de la Trilatérale, a rejoint ce club après être devenu Pt de la société générale de Belgique. Le livre blanc de Jacques Delors sur le marché unique a en fait codifié le plan établi par l’ERT, donc dès 1985. C’est le même Jacques Delors, vrai ou faux Tartuffe, qui nous parle aujourd’hui d’Europe sociale à grand renfort d’encensoir, et la codification des exigences patronales dissimulée sous l’humanisme chrétien est une formule qui continue à très bien fonctionner comme on s’en aperçoit ces derniers jours encore, c’est pour cela que j’évoquais le catholicisme au début. L’ERT s’est vantée d’ailleurs d’être une des principales forces derrière le marché unique. Delors a accompli les plans de l’ERT alors même que ses services le mettaient en garde contre les conséquences notamment environnementales du marché unique. L’ERT a de même largement contribué à l’Union monétaire, prenant même en charge par l’intermédiaire de l’Union pour l’Europe monétaire le travail de lobbying auprès des gouvernements et ensuite, après Maastricht, les campagnes d’information visant les entreprises et le grand public (ce déluge de propagande dont nous nous souvenons). Son rapport Missing links a été copié collé dans le livre blanc sur les transports qui a donné les réseaux transeuropéens. L’élargissement ensuite, à marche forcée et sans harmonisation sociale, qui a permis encore aux membres de l’ERT de devenir des entreprises encore plus géantes qui ont colonisé les marchés de l’Est (Unilever et Procter and gamble se sont tout simplement partagés le marché des cosmétiques en Europe de l’Est) et ont été mises en position de jouer de l’arme des délocalisations pour accélérer le dumping social partout en Europe. « C’est comme si nous avions découvert une nouvelle Asie du Sud-Est à notre porte », s’emballait Keith Richardson. Le principal architecte de cet élargissement fut Percy Barnevik, alors PDG du groupe financier suédois AB, aujourd'hui tombé comme Messier dans les oubliettes de l'histoire pour avoir ruiné le groupe ABB et s'être accordé un golden parachute de 88 millions de dollars

L’ERT s’est chargée de créer des bureaux industriels pour l’élargissement chargés de veiller à l’intégration de l’acquis communautaire par les nouveaux états membres. Ils associaient des responsables gouvernementaux locaux, des membres de la Commission et des membres de l’ERT. Il en existe un aujourd’hui en Turquie. L’ERT a réussi de traité en traité à imposer la compétitivité des entreprises au sommet de la hiérarchie des normes, et le benchmarking comme méthode. Elle s’est attaquée aux retraites, qualifiées dans un rapport de bombe à retardement pour la compétitivité, à l’assurance chômage, aux transports publics, au gaz et à l’électricité : toutes choses que l’on retrouve aujourd’hui dans l’agenda de Lisbonne. Elle milite activement pour la « réforme » des systèmes éducatifs etc. Bref c’est le grand inspirateur et le principal allié de la Commission européenne, quasi institutionnel à certaines périodes, comme dans le cas des bureaux industriels pour l’élargisssement. En novembre 1998, son groupe de travail sur la compétitivité, présidé par Janssen de Solvay, a produit un nouveau rapport intitulé : « La création d’emplois et la compétitivité par l’innovation ». On y lit le portrait d’une économie en pleine ébullition, offrant « un flot incessant de produits et de services toujours plus récents, plus performants ou moins chers qui, constamment, rendent les produits plus anciens, moins performants, voire obsolètes – de même que les emplois qui y sont liés. » L’adaptation à ce processus de destruction créative 1 doit se faire à tous les niveaux de la société : chez les gouvernements, les entreprises quelle que soit leur taille et les particuliers, car, « lutter contre la restructuration revient simplement à faire obstacle au changement et à la création d’emplois. » Cette organisation bénéficie d’un accès privilégié aux chefs d’état : L’accessibilité, c’est pouvoir téléphoner à Helmut Kohl pour lui recommander de lire un rapport. C’est aussi John Major téléphonant à l’Ert pour la remercier de ses points de vue ou bien déjeuner avec le Premier ministre suédois juste avant que la Suède ne se déclare sur sa candidature à la Cee. (Keith Richardson) L'ERT suit d'ailleurs de très près l'agenda de Lisbonne, adressant des admonestations aux chefs d'état avant chaque conseil européen, à la manière d'un maitre d'école réprimandant les mauvais élèves. Ainsi avant le sommet de Barcelone : « La compétitivité est un concept comparatif. L’UE ne peut échapper à la comparaison avec les Etats-Unis (...) Les années 90 ont vu une économie américaine plus flexible tirer les gains de compétitivité maximaux d’une nouvelle révolution technologique. Cela ne doit pas se reproduire. Avec l’élargissement, le niveau de vie baissera de plus en plus en Europe sans accroissement de la productivité ». « Aucune étude supplémentaire n’est nécessaire. Le résultat de Lisbonne, c’est que nous connaissons le fond du problème, nous savons ce que comparer les performances signifie et donc ce qu’il faut faire. Mettre en avant des résultats dans des domaines certes importants mais qui n’ont rien de fondamentaux ne peut dissimuler le manque de progrès dans l’amélioration de la compétitivité des secteurs vitaux ou ayant valeur d’exemples». Pour l’ERT il existe désormais une « nouvelle Europe à deux vitesses » clivée entre les gouvernements exclusivement tournés vers les besoins de l’économie et ceux qui persistaient à poursuivre « des objectifs nationaux ou politiques »

Le Concierge

Conférence donnée à Nantes, à l'invitation de "Noire Atlantique" dans le cadre de la campagne pour le "Non" à la "Constitution européenne".

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dimanche 25 novembre 2018

Il y a un an : Macron, c’est la “Troïka de l’intérieur”

Yanis Varoufakis raconte que Schaüble (ministre des Finances allemand) lui aurait dit : “le véritable objectif c’est Paris, la Troïka veut imposer ses politqiues en France”. Si on accepte cette idée, c’est qu’effectivement l’étape suivante de l’Union Européenne consiste à se porter vers le lien où on trouve la pointe la plus avancée de l’Etat social sur le continent, c’est-à-dire vers nous.

Imposer à la cinquième puissance du monde une mise sous tutelle comme la Grèce, c’est irrecevable. La Grèce est la première colonie de la dette ; la société a été brutalisée comme jamais depuis la fin de la guerre civile en Grèce. En France, je pense que cette thérapie de choc peut être apportée non pas de l’extérieur, mais de l’intérieur. Comme le disait Galbraith, Macron représente en France la “Troïka de l’intérieur”. On se retrouverait avec une troika de l’intérieur : c’est Macron et son gouvernement technique. On ne peut pas apporter en France, comme en Grèce, des experts du FMI en cravate dans les hôtels parisiens pour importer leur politique. En revanche, on peut l’imposer de l’intérieur.

Je relisais le contenu du mémorandum de 2010 sur les modification du droit grec du travail ; ce qui est souhaitable dans ce mémorandum, c’est que les accords d’entreprise priment sur les accords de branche, que les procédures de licenciement soient allégées; on retrouve les mêmes attendus dans le programme de Macron.

Macron, c’est la “Troïka de l’intérieur” ; son but est de réduire l’Etat social, c’est de mettre en place ce que Noëlle Burgi nomme “l’Etat social minimal”, avec la transition de notre régime social de l’assurentiel vers l’existentiel. Cette purge-là, c’est le gouvernement technique de M. Macron qui va essayer de la mettre en oeuvre, par des mesures dures à l’égard de la population, du droit du travail, par de l’austérité. Il va le faire prudemment, car il est conscient du rapport de force. Mais la volonté de M. Macron d’obtenir l’assentiment de l’Allemagne peut nous amener, non pas à une “stratégie du choc” à la grecque, mais à un remaniement profond de la protection sociale et du droit du travail; à moins qu’entre-temps n’arrive l’inattendu, une secousse qui emporterait la zone euro et qui viendrait d’Italie.

Extrait d'Interview de Frédéric Farah parue dans Le vent se lève

Lire aussi : Ce qui arrive dans des endroits comme la Grèce n'a rien à voir avec la Grèce , qui constitue la dernière intervention progressiste[1] de Varoufakis avant sa conversion publique à "l'autre Europe" (qu'il avait mise en pratique en refusant toute sortie de l'euro et par son hostilité à l'audit de la dette grecque)

Pièce acquise par le Musée de l'Europe le 4 juillet 2017

Notes

[1] Le Concierge de l'époque, encore sous le choc des événements, n'avait semble-t-il pas bien lu ce texte en référence, appelant clairement à "plus d'UE" (une Europe fédérale donc), après avoir sacrifié la Grèce à l'euro, bien avant de choisir Hamon comme succursale de son mouvement DIEM25 en France. Sans vouloir l'excuser, on parlait encore de "capitulation de Tsipras" et non de trahison venant de loin, et Varoufakis n'apparaissait pas encore dans la vérité crue de l'homme qui avait sauvé ce qui était essentiel au Capital en vidant le programme de Syriza de sa substance avant même sa victoire, tout en faisant semblant de le défier, en fait d'essayer de le sauver contre lui-même... Note du Commissaire de l'exposition

vendredi 23 novembre 2018

Il y a deux ans : « La Grèce doit devenir le miroir de l’Europe en matière de législation du travail »

La Commission "Europe" de "Nuit Debout" a eu la bonne idée d'organiser à la Bourse du Travail de Paris le 30 juin 2016 un Débat sur les lois travail en Europe. Malheureusement, la Commission n'a pas diffusé les textes des interventions sous forme écrite et la captation enregistrée à partir du streaming et non de la source est intermittente[1]. Nous avons retranscrit ci-dessous l'intervention d'Emmanuel Kosadinos, membre d'Unité Populaire et psychiatre des hôpitaux. Le Concierge

« La Grèce doit devenir le miroir de l’Europe en matière de législation du travail ». Pour comprendre cette phrase sibylline du Ministre actuel du travail, membre de Syriza, (Geórgios) Katroúgaloss, il faut évoquer l’historique des 6 dernière années de la tragédie grecque du travail connue sous le nom « memorandum ». Et plus récemment, aussi, sous l’euphémisme, « meilleures pratiques européennes ». Il faut aussi évoquer les conclusions du semestre européen printemps 2016 où l’on peut lire que « le service d’appui à la réforme structurelle facilite la mise en œuvre des réformes en tirant parti de l’expérience à Chypre et en Grèce. Une proposition législative visant à étendre ce service à l’ensemble des États-membres permettra de fournir un appui dans un large éventail de réformes essentielles. »[2]

Quelle est donc l’expérience tirée en Grèce et quelle sont ces "meilleures pratiques européennes" ?

Les luttes historiques de la classe ouvrière grecque avaient permis, malgré la défaite de la gauche pendant la Guerre civile et un septennat de dictature militaire, l’existence d’un cadre législatif protecteur du travail et le développement d’un secteur public productif conséquent. Puis, pendant les années 1990 et sous la gouvernance du parti dit socialiste Pasok, la tendance s’inverse et prolifère le travail précaire et non déclaré, touchant à l’époque surtout les travailleurs jeunes et immigrés. Cela a été également favorisé par les investissements des fonds sociaux européens. C’est aussi l’époque des privatisations. Le syndicalisme grec, inféodé pendant cette période aux partis traditionnels, plutôt qu’expression de la lutte des classes, devient un mécanisme de délégation du pouvoir central et d’arrangements sous couverture de l’idéologie sociale-démocrate du partenariat social. Les actions symboliques des grandes confédérations n’assurent pas la défense légitime des travailleurs et, à cause de leur inefficacité, font chuter les adhésions, et notamment dans le privé. La crise de la dette grecque, consécutive à la défiscalisation du capital.

(inaudible)

La capitulation s’est fait au prix de l’éclatement de Syriza et de l’installation d’un sentiment profond de rancœur et de désarroi parmi les citoyens. En terme de travail, la loi de ratification du 3eme mémorandum votée en août dernier :

  • confirme les politiques salariales de 2010-2015;
  • déclare caduques les mesures prises par le premier gouvernement Syriza;
  • s’engage à faciliter les licenciements collectifs
  • à aligner les négociations collectives à la doxa néolibérale;
  • à entraver d’avantage l’action syndicale
  • bannir le retour au système antérieur;
  • subordonner les politiques de travail à une autorité indépendante d’experts[3];
  • et supprime aussi le repos dominical.

L’application de ces mesures est attendue pour cette rentrée 2016, dans un contexte de négociation serré entre le gouvernement et les créanciers. À l’ordre du jour, la signature d’un mémorandum supplémentaire, 3bis,

  • la libéralisation complète des licenciements (…);
  • l’abandon du salaire minimum et de la négociation dite « libre »;
  • l’harmonisation (…) du marché du travail grec;
  • l’autorisation de grève uniquement par référendum;
  • l’allongement du préavis de grève
  • la levée de la protection des syndicalistes;
  • et enfin l’autorisation de la grève patronale, le lock-out, ce qui aujourd’hui est inconstitutionnel aussi bien en Grèce qu’en France, en Espagne et dans d’autres pays.

Face à la tourmente qui s’abat sur (...), l’heure n’est pas à la tergiversation. Les mobilisations se poursuivront en Grèce contre l’oppression et la violence économique de l’austérité et contre le gouvernement néolibéral de Syriza, dont une partie des cadres syndicaux a volontiers rejoint les vieilles coutumes du syndicalisme étatique et patronal. Le point culminant de ces mobilisations a été la grève générale du 4 février 2016, à laquelle nous avons fait écho à Paris par un meeting solidaire, Place de la République, le même jour. Des recompositions aux niveaux syndical et politique sont en cours dans la perspective de création d’une nouvelle force d’opposition de gauche, d’un front de lutte de classe pour le renversement des politiques d’austérité néolibérales, des mémorandums et du régime d’asservissement néo-colonial aux créanciers et au capital international. Une lutte particulière doit-être menée en Grèce, compte-tenu des conditions particulières, mais elle doit aussi converger avec les luttes des salariés de l’Europe et du monde entier. Si nous avons perdu une grande bataille, nous sommes toujours en guerre, que nous espérons victorieuse pour les forces du travail et pour le peuple.

Emmanuel Kosadinos

Pièce entrée aux collections du Musée le 8 juillet 2016

Notes

[1] On ne saurait trop ici conseiller à ceux/celles qui prennent ce genre d'initiatives d'en faire des CR écrits et d'ouvrir des blogs, comme celui-ci, pour entreposer ces documents et qu'on puisse en faire usage dans le temps. Car FB est le domaine de l'évanescence, aussitôt publié pour quelques abonnés, aussitôt disparu.

[2] Sur le "Semestre européen, lire La lutte contre la loi travail peut être considérée comme un test majeur pour la Grosse Bertha de la "gouvernance économique" de l'UE

[3] Cette mesure est préconisée pour tous les États-membres dans le Rapport des cinq Présidents, lire "La Grèce et la politique sociale" in La Grèce, la « loi travail », l’eurofascisme et la « gauche » de la « gauche »

Il y a un an : "Mémorandum IV, l'UE assassine"

Alors que médias traditionnels et réseaux sociaux se font concurrence pour relayer massivement moult faits divers faisant diversion, commentés, analysés, "détricotés" par de nouveaux intellectuels médiatiques faisant leurs premiers pas dans la société du spectacle, des crimes d'une ampleur inouïe continuent d'être commis en notre nom. La fonction des polémiques sur tout et rien complaisamment relayées par les guignols de l'info, les "historiens" en peau de lapin et autres candidats de "rassemblement autour de bibi" est ainsi établie : couvrir les crimes du présent (parfois même sous les trompettes de la commémoration de ceux du passé.) Le Concierge

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Le Parlement grec a adopté jeudi 18 mai 2017 soir de nouvelles mesures d'austérité, réclamées par les créanciers, UE et FMI. Elles sont censées permettre le versement d'une nouvelle tranche des prêts internationaux au pays, qui espère aussi un allégement de sa dette.

Les principaux articles de la loi comprennent de nouvelles coupes dans les retraites et des hausses des impôts. Ils ont été approuvés par la faible majorité de la coalition gouvernementale, soit 153 députés de la gauche Syriza d'Alexis Tsipras et du petit parti souverainiste Anel, tandis que 128 députés ont voté contre, selon un vice-président du Parlement.

Le gouvernement grec dominé par Syriza espère que l'adoption de ces mesures, quatre jours avant une réunion des ministres des finances de la zone euro à Bruxelles, convaincra les créanciers qu'Athènes peut obtenir une tranche de 7,5 milliards d'euros d'aide et un nouvel allégement de sa dette.

En début de soirée, des milliers de manifestants s'étaient rassemblés aux abords du Parlement avec des banderoles frappées des mots "Non aux plans d'aide! Non à l'austérité!". Selon la police, plus de 10 000 personnes ont manifesté pour protester contre un projet de loi comprenant de nouvelles coupes dans les retraites et des hausses des impôts.

Des échauffourées se sont produites entre les policiers et de petits groupes d'individus cagoulés qui lançaient des cocktails Molotov. La police a tiré des gaz lacrymogènes pour les disperser.

Pas tous égaux devant l'austérité

Tous les Grecs doivent faire des efforts pour réparer les erreurs du passé. L’antienne est connue: elle ne correspond pourtant aucunement à la réalité. Une étude de l’institut Hans Böckler a démontré que les hausses d’impôts subies par les Grecs entre 2008 et 2013 touchaient très diversement les citoyens. Ainsi, les catégories les plus modestes ont vu leurs prélèvements augmenter de 337% tandis que les riches ne paient que 9% de plus qu’auparavant.

Du côté des revenus, le constat est similaire. Selon les chercheurs, les 10% des Grecs les plus pauvres auraient perdu durant ce laps de temps 86% de leur revenu! Les 30% les plus riches, eux, n’auraient subi qu’une chute de 17% à 20% de leurs entrées. Des chiffres que les derniers plans d’austérité n’ont certainement fait qu’aggraver

Lire l'article du Courrier du 18 mai 2017 "A Athènes, mourir dans le dénuement"

Archives du Musée de L'Europe, 6/6/2017

jeudi 22 novembre 2018

Il y a 3 ans : La liberté demande de la vertu et de l'audace

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Citoyens d’Athènes, peuple grec,

Aujourd’hui nous ne protestons pas, nous ne manifestons pas ; aujourd’hui est un jour de fête. Ce jour est une fête de la démocratie.

La démocratie est une fête et une joie, la démocratie est une libération, la démocratie est une issue. Et nous célébrons aujourd’hui la victoire de la démocratie. Nous sommes déjà victorieux, quelle que soit l’issue du scrutin de dimanche, car la Grèce a envoyé un message de dignité, un message de fierté.

Personne ne peut ignorer cette passion, cet anxieux désir de vie, cet anxieux désir d’espoir, cet anxieux désir d’optimisme. Nous célébrons aujourd’hui l’audace et la détermination qui nous ont conduits à prendre notre destin en mains, à rendre la parole au peuple grec.

Aujourd’hui, nous faisons la fête et nous chantons. Nous faisons la fête et chantons pour supplanter le chantage et la peur. L’Europe telle que nous la connaissions, l’Europe telle qu’elle apparaît au miroir de ses principes fondateurs n’a pas le moindre rapport avec les menaces et les ultimatums.

Et aujourd’hui, en ce moment même, l’Europe entière a les yeux tournés vers nous, vers le peuple grec, vers ses 3 millions de pauvres et son million et demi de chômeurs.

Aujourd’hui la planète entière a les yeux rivés sur la Place de la Constitution et sur toutes les places, petites ou grandes, de notre patrie.

Dans ce lieu qui a vu naître la démocratie, nous donnons à la démocratie une chance de revenir. De revenir en Europe, car nous voulons que l’Europe revienne à ses principes fondateurs. À ces principes qu’elle a si longtemps balayés pour appliquer des programmes d’austérité sans issue, violant la volonté des peuples.

Citoyens d’Athènes, peuple grec,

Dimanche, nous adresserons tous ensemble un message de démocratie et de dignité à l’Europe et au monde. Nous enverrons aux peuples un nouveau message d’espoir.

Car nous ne déciderons pas seulement, ce dimanche, de demeurer en Europe. Nous déciderons de vivre avec dignité en Europe, de travailler et de prospérer en Europe. D’être égaux en Europe, à égalité avec tous.

Et, croyez-moi, nul n’a le droit de menacer de couper la Grèce de son espace géographique naturel. Nul n’a le droit de menacer de diviser l’Europe.

La Grèce, notre patrie, était, est et demeurera le berceau de la civilisation européenne. C’est en ce lieu, dit la mythologie, que Zeus, en l’enlevant, a conduit la princesse Europe. Et c’est de ce lieu que les technocrates de l’austérité souhaitent à présent l’enlever. Mais cela ne sera pas. Car, dimanche, nous leur dirons « non ».

Nous ne laisserons pas l’Europe entre les mains de ceux qui souhaitent soustraire l’Europe à sa tradition démocratique, à ses conquêtes démocratiques, à ses principes fondateurs, aux principes de démocratie, de solidarité et de respect mutuel.

Citoyens d’Athènes, hommes et femmes de tous âges qui vous trouvez ici, aujourd’hui, qui submergez la Place de la Constitution, les rues d’Athènes et des autres grandes villes en bravant la montée de la peur orchestrée, la rhétorique de la terreur propagée tous ces derniers jours,

Citoyens d’Athènes,

Le peuple grec a maintes fois démontré au cours de son histoire qu’il savait retourner un ultimatum à son expéditeur. Car les ultimatums, parfois, reviennent à l’envoyeur.

Les pages les plus éclatantes de l’histoire de ce pays et de ce peuple ont été des pages d’audace et de vertu. Je vous appelle à ce que nous écrivions ensemble, de nouveau, des pages historiques, celles de notre rétablissement et de notre liberté.

Je vous appelle, ce dimanche, à opposer un « non » haut et clair aux ultimatums. À tourner le dos à ceux qui sèment chaque jour la peur et l’intimidation.

Et, lundi, quel que soit le résultat du processus démocratique, de ce verdict populaire que certains redoutaient et voulaient entraver, nous opposerons également un « non » sans appel à la division.

Lundi, quelle que soit l’issue du scrutin, les Grecques et les Grecs n’auront rien qui les sépare. Ensemble, nous nous battrons pour reconstruire une Grèce meilleure que celle que nous ont laissée cinq années de désastre.

Je vous appelle enfin à ne pas prêter l’oreille à ces sirènes dont l’écho ne cesse de s’amplifier, ces sirènes qui hurlent à la peur.

À décider avec votre esprit et votre cœur.

À vous déterminer avec calme et résolution.

À vous prononcer en faveur d’une Grèce fière dans une Europe démocratique.

En faveur d’un peuple, d’un petit peuple qui se bat, comme le dit le poème, sans épées et sans balles. Qui se bat cependant en ayant dans les mains la plus puissante des armes : la justice.

Parce que la justice est avec nous, parce que nous sommes dans notre droit, nous vaincrons. Et nul ne peut effacer cela. Nul ne peut occulter ce fait : nous sommes dans notre droit.

Citoyens d’Athènes, peuple grec,

La liberté demande de la vertu et de l’audace. Nous, vous, nous tous, disposons d’audace comme de vertu. Et nous sommes libres. Nous respirons un vent de liberté. Quoi qu’il arrive, nous sommes victorieux. Nous serons victorieux. La Grèce a vaincu. La démocratie a vaincu. Le chantage et les menaces ont été défaits.

Salut à tous! Soyez forts, soyez fiers et dignes. Notre « non » s'inscrira dans l’Histoire. Notre peuple ira de l’avant ― la Grèce, dans une Europe démocratique et solidaire.

Discours prononcé par le Premier ministre grec Alexis Tsipras à Athènes, sur la place de la Constitution, lors du rassemblement en faveur du « non » au référendum du 5 juillet 2015. Traduction Dimitris Alexakis.

Pièce acquise par le Musée de l'Europe, le 5 juillet 2015 ( l'auteur de ce discours a démissionné quelques semaines après la trahison de Tsipras qui scella la sort de l'Union Européenne - Note du Concierge de l'exposition)

mardi 20 novembre 2018

Il y a un an : "Et pour nous rendre heureux, perdons les misérables"

Au bout du processus dont l’euro constitue d’ailleurs une pièce maitresse, c’est la mort de la démocratie, c’est la mort de l’économie maitrisée sur un territoire donné par les citoyens, et c’est autant la fin de toute maîtrise du temps (du futur) et ainsi la défaite de tout espoir, à moins de briser et alors la totalité de la... coquille (entre autres européiste). C’est pour cette raison que je ne crois guère à “une autre Europe possible”, et encore moins au “Plan-B” à son propos, c’est triste à dire peut-être, ou à faire admettre, mais c’est alors ainsi.

Pluies et vents. Dans l’ancien temps nous croyions préparer Noël. La semaine dernière, les administrateurs coloniaux de la Troïka étaient de leur déplacement habituel à Athènes, afin de recevoir les ministrions locaux à l’hôtel Hilton. Histoire surtout de surveiller l’exacte poursuite du programme d’anéantissement de leur proie. 2018, sera l’année où le processus de déshellénisation de l’économie, (et) qui passe autant par la saisie des biens privés et publics des Grecs, s’accélérera. Les para-ministres à Tsipras sourient sans cesse devant les cameras, et les Grecs les haïssent. Oui, la haine, c’est-à-dire, la disparition absolue du geste politique.

La vente aux enchères, désormais électroniques des biens immobiliers saisis par les banques et par le “fisc grec” ont ainsi pu reprendre, une exigence... historique et insistante de la Troïka. Les médias rapportent que plus de 18.000 biens seront liquidés, rien que dans un premier temps. Il faut préciser que ceux qui perdent leurs biens (le plus souvent, appartements et maisons sous forme de résidences principales), ils n’auront pas le droit à les “racheter” au 5% de leur valeur (en passant par un arrangement avec “leurs” banques par exemple), ni en règle générale, les autres citoyens du pays. Car les acquéreurs (ceux seulement autorisés à “acheter” ces biens au 5% de leur valeur), sont exclusivement issus de ces fameux funds étrangers, ou dans certains cas leurs associés grecs, triés sur le volet.

En effet, tout nous laisse penser que 2018 sera l’année où le processus de déshellénisation de l’économie (saisie des biens privés et publics des Grecs comprise), s’accélérera. Les biens publics et privés passeront ainsi progressivement aux mains des nouveaux propriétaires du pays. On touche alors à l’épine dorsale économique et symbolique de la société grecque, car perdre son bien immobilier dans un pays où ce n’est guère (et à juste titre) l’État qui est historiquement considéré comme l’ultime protecteur, mais son propre toit, comme autant sa propre structure familiale. En même temps, c’est ce même processus qui fera des travailleurs grecs, les esclaves des patrons restants au pays, voire, de ceux de la probable prochaine et future industrie allemande ou autre, à moins que la robotisation en décide autrement (et cela) plus tôt que prévu.

Les résidences secondaires des Grecs près des côtes et sur les îles, deviendront avec le temps les résidences quasi-principales des retraités Européens, tandis que les résidences principales des Grecs déjà saisies seront perdues à jamais. Ainsi, et c’est dès lors et autant perceptible, certaines activités liées à la mer, le tourisme, le secteur agricole entre autres, sont déjà en phase de passer également sous contrôle étranger. On nous dira peut-être que “tel est alors le résultat d'une faillite globale, d’une dette publique et privée alors énormes qui plus est sous le... soleil brûlant de la globalisation”, raisonnement intentionnellement simplifié et réducteur, car il constitue autant un élément essentiel dans la guerre psychologique et en somme asymétrique que la Grèce, ou bien d’autres pays, peuples et sociétés, subissent et subiront.

On sait donc, qu’à travers ce processus certains Grecs en profiteront du butin, d’ailleurs, sans la moindre vergogne d’après nos observations. Ces mêmes gens en profitent déjà en tant que conseillers, liquidateurs (à l’instar de la société Qualco appartenant au cousin Orestis, du ministre des Finances Tsakalotos par exemple) et collaborateurs aux multiples cabinets d’avocats spécialisés, engagés sur place par les funds acquéreurs, pour ainsi... liquider le travail final avec l’aimable participation des institutions grecques, censées protéger les citoyens (forces de l’ordre, Justice, notaires). Il faut préciser que la loi dite “loi Katséli”, du nom de la ministre d’alors, au début des mémoranda, qui protégeait la résidence principale des saisies est largement amendée pour devenir pratiquement inopérante.

Nous avons ainsi l’impression que si ce “gouvernement” n’est pas renversé, si les citoyens ne réagissent pas... ou si une guerre civile n’éclate pas (pour ainsi imaginer un scenario terrible et extrême), finalement, une certaine croissance économique, celle tant évoquée par nos ministrions, pourrait enfin se concrétiser. Naturellement... la classe moyenne grecque sera entièrement détruite bien avant, et les Grecs n’en profiteront guère de ce retour à la croissance, hormis cette nouvelle “élite” en gestation, d’ailleurs en partie liée aux anciennes castes du népotisme politico-financier et pour tout dire mafieux... au pays des Éphialtès sans cesse renouvelés.

Les Grecs n’en profiteront guère de ce retour à la croissance, ni des investissements qui finiront alors par arriver, puisque les biens publics et privés ne seront plus grecs. Ainsi, certains capitaux arrivent déjà, par exemple pour acquérir des appartements et d’immeubles proposés par lots. Et cette nouvelle “élite”, elle habitera dans de quartiers de plus en plus protégés, éloignée des... plébéiens et des migrants, à l’image d’autres pays aux Amériques et en Asie, et ainsi, nous pouvons même parier que l’économie de la colonie finira par dégager des “excédents” à répétition. Comme le dirait sans doute Racine en son temps: “Et pour nous rendre heureux, perdons les misérables”, c’est toute une... méthode

Extrait de l'article de Panagiotis Grigoriou, paru le 6/12/2017 sur son blog sous le titre Asymétries