QUI sont ces jeunes qui pouvaient exulter à la victoire de Chirac et/ou qui sont appelés aujourd'hui à la rescousse de ce que la "gauche" française a de plus superficiel ? Boys bands et Spice girls, jeunesse stylisée, policée, fabriquée par le marketing, qu'a-t-elle de commun avec celle qui essaie de survivre, parfois au jour le jour, dans le monde réel ?

En fait, ces images et ces appels font écran aux conditions déprimantes ou tragiques que notre société vieillissante et gérontocratique fait aux "nouveaux entrants". Désormais, en effet, le stage est devenu l'horizon indépassable d'une fraction grandissante de chaque génération. Pour les moins diplômés prévalent le chômage, la précarité du contrat de travail, la déqualification des postes. Du lycée professionnel et technologique jusqu'aux stages d'insertion de la mission locale, ils sont soumis à un apprentissage continu qui entend avant tout les socialiser aux rythmes et aux exigences de "l'entreprise", leur faire acquérir une sorte d'aptitude durable à la soumission.

Les plus démunis d'entre eux, abonnés à la mission locale, se voient maintenus dans la situation de stagiaires à vie, jusqu'à devenir parfois de véritables professionnels de la recherche d'emploi, jeunes à tout faire que l'on incite à former des "projets professionnels" et surtout à "y croire" (nul ne se risque à préciser à quoi). Mais la condition de stagiaire tend aujourd'hui à se généraliser aux autres franges de la jeunesse, des intermittents du spectacle aux pigistes des métiers de la communication, de l'information, de la culture, en passant par les vacataires et les docteurs sans postes de l'enseignement supérieur, etc. Le "stage pour tous" est à la fois le moyen de faire de "l'école" une succursale de "l'entreprise diplômante", de former des intérimaires souples et des apprentis flexibles préajustés à ses exigences et de constituer ainsi, au fur et à mesure que s'étendent les règles du jeu "libérales", une immense armée de réserve, de plus en plus soumise au bon vouloir de ses maîtres, tuteurs, patrons et mandarins.

Bien sûr, un monde sépare encore ceux qui font directement les frais des "ajustements" sur le marché du travail de ceux qui peuvent encore apparaître comme des "privilégiés" relatifs, aussi éloignés soient-ils de la jeunesse dorée. Mais le mouvement profond qui les rapproche, dans la commune condition de stagiaire et, de plus en plus, dans la conscience déprimée et/ou révoltée qui en est solidaire, n'a pas cessé de se renforcer depuis le mouvement de 1994 contre le contrat d'insertion professionnelle (CIP).

La jeunesse telle que la fantasment nos responsables, clip méprisant et démagogique à l'exact opposé des réalités quotidiennes, ne sert sans doute qu'à conjurer l'inquiétude d'une génération vieillissante et cynique, face à des concurrents potentiels qu'il lui faut tenir le plus longtemps possible à distance, dans l'équivoque et l'inaction collective des situations instables. Peur diffuse d'être un jour prochain confrontée à ses responsabilités, comme dans ces convulsions brutales où le monopole de la parole longtemps refoulée se défait. Peur, finalement, que se répète, chez les enfants, sans la phraséologie des parents, dans une simple colère déterminée et froide où se rejoindraient toutes les victimes du néo-libéralisme, un mai 68 qui solde à nouveau les comptes.

Raisons d'Agir, Canal historique

Le Monde 31/05/1997