Présentation des personnages

Puis ce fut l'entrée de Javier Solana qui fut secrétaire général de l'Otan de 1995 à 1999 après avoir construit une carrière ministérielle en Espagne sur la base d'un succès de librairie intitulé 50 raisons de dire non à l'OTAN. À ce titre, il fut responsable du bombardement de la Serbie et intoxicateur en chef des médias en uniforme à coup d'opérations fer à cheval et autres (lire L'opinion, ça se travaille, Agone Canal historique). Poursuivant sur sa lancée, mais en free lance, il soutint les mensonges de Colin Powell sur les armes de destruction massive en Irak et le gouvernement Aznar (contre son propre parti puisque Monsieur est “socialiste”) engagé aux côtés de Bush (suite au sommet des Açores animé par la future vedette du supermarché européen Barroso qui à l'époque arraisonnait les navires mouillés dans les eaux internationales où les Portugaises pratiquaient l'avortement interdit dans le pays dont cet ancien maoïste était alors le Premier ministre... de droite). Bref, une “Haute Personnalité” au-dessus de tout soupçon (que fait le Tribunal Pénal International, on se le demande !).

Sa voisine lui fit des mamours pendant toute la soirée. Il s'agissait d'Emma Bonino, italienne et ancienne Commissaire européenne radicale de gôche (nommée par Berlusconi), connue pour avoir voulu démissionner du gouvernement Prodi lorsque celui-ci fit mine de passer outre les oukazes de la Commission européenne en différant la réforme des retraites (bref, fit mine de faire une politique de léger centre-gauche : on se souvient que cette fausse gauche fut l'une des premières d'Europe à être radicalement éliminée par les urnes ce qui oublia d'être médité par ses homologues : tant pis pour elles.) Pour Bonino, les problèmes actuels de l'Italie sont évidemment dus à des “réformes” trop longtemps différées (que la dictature bancaire peut désormais imposer dans le cadre du “passage à l'Europe” cher à Van Rompuy, l'amateur de vidéos hard trash de viols de peuples en série qu'il dissimule au Conseil sous la couverture, y compris de Gallimard, d'ouvrages de philosophie catholique-brabançonne [1].)

Comme toujours au théâtre de boulevard, il fallait quelqu'un pour jouer l'ingénu et le casting porta sur l'inusable Philippe Maystadt (un des "pères" de l'euro) dans le rôle de la bonne du curé s'ouvrant auprès du représentant du culte européen de sa relative circonspection concernant des relations prétendues avec des enfants de choeur éventuellement plus proches de la République de Salo de Pasolini que de la génuflexion devant la Sainte Vierge.

Ne tirons pas trop la moustache du Leviathan

Celui-ci prit l'exemple de ce qu'avec moins de tartufferie on est en droit d'appeler “l'euro-fascisme de la troïka qu'on ne saurait voir” pour exprimer, en bonne intelligence “feutrée” ces quelques doutes :

“Il y a des comportements qui donnent une mauvaise image de l'Europe (...). Je trouve que la manière dont certains fonctionnaires de la troïka se sont comportés... ils se sont comportés comme les gens du FMI. Et ils faisaient d'ailleurs un peu le même travail. Et vous savez que dans tous les pays où le FMI intervient, il n'est pas très populaire. Donc je pense que ça a joué dans certains pays à donner une mauvaise image de l'Europe... La façon dont certains fonctionnaires européens donnaient l'impression d'avoir la vérité révélée et qu'ils savaient ce qu'il fallait imposer. J'ai eu une conversation avec un Commissaire que je connais bien et je lui ai dit “Mais Joaquin (Almundia, vice-Pt de la Commission et Commissaire à la concurrence - NDE) comment as-tu pu accepter qu'en Grèce on ramène le salaire minimum à 580 EUR ? [2] - Mais, il m'a dit, moi je l'ai appris par la presse. - Comment ? Ces mesures qui sont imposées par la troïka, vous n'en discutez pas en collège ? - Ben non, qui me dit.”

Van Rompuy et les 40 Rois Mages

LLe premier réflexe est évidemment de considérer Joaquin Almundia comme un menteur du calibre de Solana, voué de ce fait à une immense carrière et à l'admiration bigote de Béatrice Delvaux frétillant d'aise d'accomplir sa vocation de griotte en chantant la réputation d'”Hommes d'Etat” d'assassins en cols blancs. Sauf que le critique d'art politique remonte le cours de la pièce jusqu'à l'ouverture de rideau. Qu'est-ce qui faisait se trémousser sur sa chaise Béatrice Delvaux en psalmodiant “Van Rompuy, Van Rompuy, Van Rompuy” ? Que sans lui et sa compétence “typiquement belge” d'”écoute” et de synthèse des points de vue à 28, jamais les mesures mortifères que nous subissons n'auraient pu faire l'objet du “consensus” (re-”typiquement belge”) nécessaire à l'unanimité du Conseil. Moyennant quoi il a sauvé l'euro et l'Europe (même si Draghi, la créature de Goldman Sachs, a tenté de tirer la couverture à lui, à juste titre puisque c'est lui et ses patrons américains – mais ce sont aussi sans doute ceux de Van Rompuy comme autrefois les Spaak, Monnet et consorts - qui commandent en se gaussant de la débilité du personnel politique européen, notamment français, qui rappelle l'époque de la ligne Maginot) et c'est tout l'objet de son dernier livre écrit par son philosophe brabançon favori tenant le fouet d'une main et le kleenex de l'autre. Un livre qui s'ouvre - sa groupie du Soir en a fait des tonnes sur cette introduction digne d'un “thriller, je ne sais même pas si un scénariste aurait pu imaginer ce que vous avez vécu” (Béatrice, fais gaffe, tu sera tondue à la Libération !) - sur un Conseil européen retardé par la neige alors que la crise grecque vient d'éclater. Et le petit père des lobbies de “bénir la neige” : “car, à ce moment, il le reconnait d'emblée dans le livre, il n'a pas tout à fait le début de la solution qu'il faudrait mettre un peu sur table, il avoue d'ailleurs qu'il va continuer à courir derrière les solutions pendant un certain nombre de mois. C'est l'entrée en matière... un sens du drame... un récit passionnant.”

On pourrait là encore se contenter de se gausser de l'infantilisme de la prose de Van Rompuy. Sauf que : d'où sont venues les “solutions” (la destruction de la société grecque et sa colonisation par l'impérialisme européen en attendant que nous y passions tous) déposées, un soir de neige, dans les chaussons de Van Rompuy ? Le Corporate Europe Observatory a largement établi que les drafts soumis à un Conseil ingouvernable et donc impuissant politiquement sont rédigés par les lobbies, à commencer par la Table Ronde des Industriels Européens [3]. Composé des PDG des principales multinationales européennes et créé à l'initiative d'Etienne Davignon alors Commissaire européen et où il siègera à l'issue de son mandat en tant que PDG de la Société Générale de Belgique, ce lobby a été le principal instrument de pression d'”européanisation” utilisé par Jacques Delors pour imposer des transferts de souveraineté à des Etats qui avaient encore conscience de leurs intérêts nationaux. “Utilisé par Jacques Delors” : il est évident que lorsqu'on est à la tête d'une toute petite bureaucratie et que l'on est assez illuminé pour se rêver en Souverain fédéral auxquels les Etats se soumettraient et que l'on recrute de puissants seigneurs de la guerre économique à cette fin, ce sont ces derniers qui règnent en maîtres. Maystadt devrait le savoir puisqu'il était le bras droit de Delors. Des réseaux de transport européens (ces lignes de TGV transeuropéennes et ces autoroutes portugaises dépourvues de toute utilité publique, ces tunnels sous les Pyrénées pour acheminer les légumes produits dans les camps de concentration espagnols) à l'Euro en passant par l'élargissement, le protocole est toujours le même : l'ERT pond un rapport et la Commission l'agrafe sous la couverture d'un “livre blanc”. De même au niveau du Conseil.

Van Rompuy l'enchanteur

La crise grecque est tout simplement intervenue avant que le lobby financier qui est responsable de la crise n'ait fini de paufiner ses “solutions” de pompiers-pyromanes. Malheureusement pour les Grecs, il a neigé... et le plan d'instrumentalisation de la crise par ceux qui l'avaient plus ou moins sciemment provoquée (en Grèce avec Draghi valet-de-pied de Goldman Sachs en Europe) pour mettre les Etats à genoux et en finir avec les conquêtes sociales historiques est arrivé au petit télégraphiste Van Rompuy... Oh! Ne sur-estimons pas l'importance du commis : sa capacité de compréhension était limitée au point que Joseph Ackerman, le président de l'International Institute for Finance (fédérant tout le lobby bancaire) dût se pointer lui-même au Conseil européen [4] pour être sûr que les chefs d'Etat ne fassent pas de boulette en lisant de travers le papier qu'il leur avait envoyé, ce qui manquait un peu de discrétion (mais comme tout le monde s'en fout autant que du premier milliard d'écoutes téléphoniques américaines...). Le seul rôle de Van Rompuy est d'accréditer qu'il y a eu “compromis à la belge” et donc solution (divine) en lieu et place d'impuissance et d'ingouvernabilité structurelles gravées dans les traités (eux-mêmes préparés par les mêmes lobbies) permettant aux maîtres de l'industrie de se hisser sur le trône de la “souveraineté européenne” pour établir leur règne mortifère. Autrement-dit la boule à neige Van Rompuy sert à cacher d'un soit-disant “miracle belge” le transfert du pouvoir politique aux intérêts particuliers les plus puissants (et du coup on est aussi enclin à relire toute l'histoire de la Belgique à cette aune profane, ce qui est un peu déprimant, sauf quand c'est compensé par la maestria d'un auteur comme Paul Dirkx... [5]) Alors inutile de feindre de s'étonner de l'absence de contrôle politique de la troïka. Les mesures soufflées par les lobbies vont toutes dans le sens de la création de Léviathans irresponsables, non seulement politiquement mais aussi juridiquement, comme le Mécanisme de stabilité monétaire etc. Le résultat est bien décrit par l'impayable Maystadt : “Il y a un vrai problème de contrôle démocratique (...) Le Parlement a constitué une commission pour essayer de comprendre comment fonctionne la Troïka. Alors le FMI n'est pas venu en disant: je n'ai pas de comptes à rendre au Parlement européen. La Banque centrale européenne a envoyé un observateur qui n'a pas ouvert la bouche. Et il y a un directeur de la Commission qui a essayé de défendre comme il pouvait.” Et c'est surtout le résultat attendu : de puissants intérêts peuvent ainsi dépecer la Grèce à travers une troïka qu'ils contrôlent comme le Treuhand a dépecé l'Allemagne de l'Est (voir la liste des corrompus et des initiés qui n'ont pas eu trop à en souffrir juridiquement). De même, l'Europe centrale a été entièrement refaçonnée dans le cadre de la “reprise de l'acquis communautaire” diligenté non par la Commission mais par un personnel mis à disposition par les membres de l'ERT (nul doute que la troïka soit infestée de ce genre de commis aux intérêts de leurs patrons bien compris...) Heureusement, Javer Solana proposa de renforcer la citoyenneté par la relance du programme Erasmus, nous étions donc sauvés...

Perspectives euro-fascistes

Conséquence fâcheuse et figure imposée : la montée des populismes. Emma Bobino ne s'en inquiétait pas, considérant qu'une opposition à 30% était somme toute normale et que ces élus potentiels ne pourraient rien faire (sous-entendu pas plus que les autres !). Et puis : “au côté sud de la Méditerranée, il y a des millions de personnes en marche qui ne vont jamais rentrer chez eux.” “Je vous conseille de ne plus jamais utiliser le mot de printemps arabe parce que le printemps ça évoque quelque chose de soft, doux très beau rose etc. Non (...) je vous conseille de l'appeler le réveil arabe parce que pas tous les réveils sont gentils, moi ça m'arrive de me réveiller très fâchée.”

“Le vrai problème n'est pas les 20 ou 30 % de populistes que nous aurons (...) Aux problèmes que ces mouvements posent sur l'immigration sur l'euro etc avec de mauvaises réponses, ce qui me fait peur c'est que la réponse des soit-disant pro-européens soit trop timide (...) Par exemple, il y a le mouvement raciste, ati-immigration etc, bon c'est leurs positions. Mais nous qu'est ce que nous sommes en train de répondre ? Tout d'abord nous sommes en train d'éviter le problème (...) Je rentre du Maroc, je pars en Tunisie, je suis allée en Turquie, je connais très bien... Je vous répète, il y a des millions de personnes en mouvement (...) Donc quelle est notre réponse au problème pas tellement à (Pepe) Grillo et à ceux qui veulent les éloigner tout de suite (sic) mais en faisant l'économie des erreurs qu'on a faites... Vous vous rappelez Monsieur le Pt, quelqu'un de pro-européen nous a cassé les pieds pour des années sur l'invasion des plombiers polonais... Vous en avez-vu vous ? Moi j'aimerais bien parce qu'en Italie on ne trouve plus un plombier ni polonais ou autre... Mais personne ne nous a envahis... Mais par contre on nous a cassé la tête pendant des années sur des choses qui sont pas vraies alors que ça vient de l'autre côté.”

“Ça vient de l'autre côté”...”, “bonnes questions, mauvaises réponses”, “millions de personnes en mouvement”. Voilà le plan B pour renforcer la citoyenneté “européenne” : un ennemi commun qui de préférence ne soit pas le banquier. On voit d'emblée ce qu'il reste de disponible sur le marché de la peur qui fait le bon citoyen de l'Europe orwellienne (on peut rajouter quelques morceaux entiers de Russes dedans). Du coup les partis d'extrême-droite ne sont guère inquiétants, on devine qu'ils pourraient même être utiles pour stabiliser des sociétés en ébullition sans rien lâcher de l'agenda de dépossession de la souveraineté au profit de l'accumulation du capital dans les poches des importateurs de travailleurs détachés. Comme en Italie et en Allemagne dans les années 30... Le film Fascisme INC vient opportunément rappeler que ce ne sont pas les électeurs qui ont mis ces partis au pouvoir (puisque le parti de Hitler était, précisément, “dans les environs de 30%”) mais qu'il s'agissait du plan B des élites économiques. On en vient à se demander si ce n'est pas le destin du Parlement européen de favoriser cette issue historique potentielle : chaque député ayant dix lobbyistes aux basques, la prise de contact entre le grand capital et les “populistes” (de droite) n'en sera que facilitée et on peut s'attendre à de nombreux win-win.

Rideau !

Comme d'habitude, le rideau tomba sans que le public eût la parole. Face à la contestation de ce “déficit” démocratique réduite à deux personnes polies sifflées par un public qui avait servilement ri à toutes les blagues de Van Rompuy (les mêmes qu'à chaque conférence), Béatrice Delvaux répondit “il y a plein de débats où nous consultons... Non : parce que c'est la formule choisie, c'est une réponse de fonctionnaire mais parce que c'est la formule choisie”. Et puis il y a trop de monde pour débattre... C'est un peu d'ailleurs comme l'Europe, c'est impossible d'associer la population aux décisions... On s'en remet donc à quelques personnes dont la compétence est garantie par les multinationales qui les emploient. Van Rompuy conclut que tout le monde était comme d'habitude d'accord pour plus d'Europe sans mentionner ni la troïka ni évoquer le bruit que font les gens auxquels on demande de se taire. Mais étant étranger à toute idée de démocratie même parlementaire (raison pour laquelle il s'est toujours fait "nommer" et non "élire") cela n'était pas pour surprendre les procureurs généraux du Grand Tribunal du Musée de l'Europe qui ratèrent ce soir là un joli coup de filet chantillesque. Mais patience, tout cela n'aura qu'un temps...

Notes

[1] Luuk van Middelaar, Le Passage à l'Europe. Histoire d'un commencement, Gallimard, 2012. L'auteur est la plume de Van Rompuy.

[2] Il était de 1200 EUR avant le mémorandum.

[3] Lire Europe Inc. , Agone Canal Historique et voir <www.corporateeurope.org>

[4] Lire “Les banquiers au coeur des sommets européens

[5] Paul Dirkx, La concurrence ethnique. La Belgique, l'Europe et le néolibéralisme, Le Croquant, 2012.