Du fantasme à la réalité

Penchons nous d’abord sur le fait le plus fondamental, le plus violent aussi, qui caractérise mon pays. Le grand boom économique des années 1990 est supposé avoir donné naissance à une « Nouvelle Économie », une utopie high-tech, et être à l’origine de la plus grande période de prospérité de l’histoire du monde. Pourtant, pendant ces glorieuses années, le fossé social n’a cessé de s’élargir aux États-Unis. Pendant les années 1990, les salaires de la plupart des travailleurs américains ont soit diminué, soit suivi à grand peine le niveau de l’inflation. En revanche, ce fut pour les patrons une période véritablement mirifique. Selon Business Week, les dirigeants d’entreprises américains ont gagné, au cours de l’année 2000, 531 fois plus que leurs ouvriers. Alors qu’en 1990 ce chiffre était de 85 fois plus et « seulement » de 42 fois plus en 1980. En comparaison, ce chiffre est en France de 16 fois le salaire moyen des ouvriers. C’est un peu moins vrai aujourd’hui, mais la situation reste sensiblement identique.

Ce qui était vrai pour les patrons américains en 1990 l’était également pour la classe sociale à laquelle ils appartiennent. En 1979, les 1 % les plus riches détenaient 20 % de la richesse nationale. En 1997, ils en possédaient près de 40 %. Quelles que soient les méthodes de calcul de la répartition des richesses, les États-Unis des années 1990 connaissaient des niveaux d’inégalité non seulement uniques dans les pays industrialisés mais également inconnus aux États-Unis depuis les années 1920.

Dans le même temps, grâce à l’application résolue de nouvelles techniques managériales et au recul de la législation sociale américaine, le patronat américain a accompli un exploit économique digne des travaux d’Hercule : il est arrivé à découpler totalement la productivité de l’augmentation des salaires. Qu’est-ce que cela veut dire ? En fait, alors même que notre économie tournait à plein régime et que la productivité croissait à pas de géant, les salaires ont stagné : tout les bénéfices économiques allaient directement dans les poches des actionnaires. Bien entendu, ces tendances lourdes restent d’actualité : reprise du chômage, sous-traitance, etc.

Ces développements s’accompagnèrent de l’intrusion du pouvoir patronal dans un nombre accru d’aspects de la vie quotidienne. Au cours des années 1990, les Américains travaillèrent plus dur et plus longtemps que dans les décennies précédentes. Ils virent plus de publicités sur plus de supports que jamais auparavant. Ils firent plus de tests de personnalité et prirent plus de drogues que jamais. Ils eurent moins de prise sur leurs conditions de vie et de travailqu’au cours des cinquantes années antérieures.

Les patrons sont cools

Le monde des affaires devint le monde tout court. « L’entreprise est devenue l’institution dominante de notre époque », affirmait le magazine Fast Company il y a quelques années : « Elle occupe la position de l’Église au Moyen-Âge et celle de l’État-nation au cours des deux derniers siècles. »

Si vous opposez à cela, comme vous le faites généralement en Europe, que les hommes d’affaires ne forment jamais qu’une bande de Blancs en costards jouant du fouet et forçant tout le monde à marcher au pas, vous avez tout faux. Ceux qui faisaient subir ce traitement aux Américains – comme au reste du monde d’ailleurs – n’étaient ni conformistes ni coincés. Bien au contraire. Les patrons sont cools. Les patrons sont relax, radicaux, révolutionnaires même. Les patrons aiment se mêler aux autres et ont rejoint la joyeuse troupe qui a investi les quartiers bobos que toute ville américaine se doit d’avoir depuis les années 1990. Le patronnat adorait positivement la « théorie du chaos », s’offrait les services de l’architecte Frank Gehry pour édifier des écoles de management et dépensait des millions de dollars pour construire des musées du rock’n’roll. Le patronnat était si relax qu’en 1996 un ancien membre du Grateful Dead rédigea un manifeste à la gloire de la nouvelle économie déréglementée naissante, depuis le sommet de la « Montagne magique de Davos ».

Dans les années 1990, le monde des affaires aimait se faire passer pour un mouvement contestataire, le poing dressé contre les structure surannées du pouvoir. Le monde des affaires était en guerre contre les vieilles méthodes dans tous les domaines. Il nous offrait de nouvelles marques de dentifrices qui nous permettaient d’exprimer notre moi profond. Les producteurs de logiciels confiaient le pouvoir au peuple. Si Nike faisait fabriquer ses chaussures dans les « ateliers de la sueur » du monde entier, cela ne l’empêchait pas de diffuser des publicités dans lesquelles l’entreprise s’autoproclamait « révolutionnaire ». Le courtier en ligne Datek se dépeignait lui-même comme l’équivalent contemporain de la Révolution française, véritable sans-culotte dévastant les couloirs de la Bourse de New York et exigeant la réduction des commissions et autres privilèges du même type. La boisson Seven Up imaginait une conspiration mondiale fermement résolue à empêcher les gens de boire du Seven Up. Les Jaguar passaient pour des accessoires punks dans des spots dont les jingles empruntaient au groupe Clash. Des agences de voyages vantaient leur produits sur du Iggy Pop et les Toyota sur des chansons de Buzzcocks. Nous zig-zaguions sur les routes dans nos Cadillac et franchissions joyeusement les lignes blanches dans nos Nissan.

Quand la Corée du Sud renoua avec les profits en épousant la politique américain de flexibilité de l’emploi et de guerre contre les syndicats, Business Week vit dans cette évolution l’essor d’une nouvelle contre-culture jeune et audacieuse. La Corée n’était pas simplement « rentable » ou « performante », elle était surtout « cool ».

Toute cette imagerie se retrouve en condensé avec Enron qui s’avéra être finalement le plus grand de tous les voleurs de la Nouvelle Économie. Les publicités d’Enron comparaient son programme de dérégulation au mouvement des droits civiques et nous encourageaient à renverser l’orthodoxie dominante en demandant simplement : Pourquoi ? Le magazine Fortune alla plus loin encore en 2000, en mettant en scène Enron comme le nouvel avènement d’Elvis : « Imaginez une soirée dansante au country-club local avec les vieilles badernes habituelles accompagnées de leurs femmes qui danseraient mollement sur le rythme très modérément endiablé de Gui Lombardo et ses All-Tuxedo Orchestra. Brusquement le jeune Elvis apparaît dans une lumière éblouissante, vêtu de son constume lamé or, avec sa guitare éclatante et ses déhanchements. La moitié des valseurs tombent dans les pommes, d’autres sont scandalisés ou font franchement la tête. Seuls une poignée d’entre eux découvrent qu’ils aiment ce qu’ils sont en train d’entendre. Les pieds marquent le rythme… Puis de nouveaux couples se forment et se mettent à danser un rock échevelé. Dans le monde sérieux des services et des compagnies d’énergie, Enron Corp c’est Elvis entrant par effraction. »

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Le populisme de marché

Dans Le Marché de droit divin, j’analyse l’idée centrale qui relie toutes ces absurdités. Cette idée, je l’appelle « populisme de marché ». Du Gratefull Dead de Davos aux lauréats du prix Nobel, des paléo-conservateurs aux néo-libéraux, les dirigeants américains des années 1990 finirent par croire que le marché était un système véritablement populaire, une forme d’organisation démocratique bien plus démocratique que… la démocratie elle-même. Non seulement les marchés étaient censés jouer le rôle d’intermédiaire dans les échanges financiers, mais on nous pria également de croire qu’ils étaient les médiateurs du consensus populaire. Grâce aux mécanisme de l’offre et de la demande, aux sondages et aux focus groups, aux hypermarchés et à l’Internet, les marchés expriment la volonté populaire de façon bien plus pertinente qu’une élection. La nature même des marchés leur confére une légitimité démocratique, ils rabattent le caquet des frimeurs et des suffisants ; les marchés servent les intérêts des plus humbles ; ils nous donnent ce que nous demandons.

Le populisme de marché était d’emblée présent dans la rhétorique qui accompagna le dernier grand marché haussier. Où que vous alliez en Amérique dans les années 1990, vous entendiez parler à un moment ou un autre de la « démocratisation » de Wall Street. Voici le mythe originel : au commencement, le monde de la finance était habité par les élites, les experts, d’abominables snobs, de riches Blancs en costards sombres méprisant les gens du commun et gardant pour eux seuls ce merveilleux objet : j’ai nommé le marché boursier. Mais le marché haussier des années 1990 – continuait le poète – constituait une rupture historique d’importance. C’était un marché haussier populaire. La grande ouverture de Wall Street tant attendue. L’individu ordinaire versait l’argent si durement gagné dans les fonds communs de pension et les actions d’entreprises aussi sérieuses que Krispy Kreme. Mamie boursicotait sans bouger de son club de personnes âgées, grand-père achetait et s’accrochait à ses actions dans le blé du Nebraska et le Nasdaq en ascension permanente était le symbole même de la solide démocratie des marchés.

Pour illustrer cette morale, les différents courtiers en ligne imaginèrent des fables étonnantes. J’ai déjà évoqué celle qui mettait en scène une troupe de petits investisseurs forçant les portes de la Bourse. Une autre nous apprenait qu’un modeste mécanicien était devenu l’heureux propriétaire d’une île entière par la seule magie de l’investissement en ligne. Ailleurs, un punk enseigne à son patron la meilleure manière de devenir capitaliste. La Bourse était donc devenue l’ami des plus humbles et se plaisait à humilier les prétentieux. En outre, elle transformait d’un seul coup les gens ordinaires en millionnaires.

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Les manuels d’investissement populaire qui se multiplièrent pendant cette décennie reprenaient allègrement ces légendes. Peter Lynch, célèbre dirigeant de fonds de placements, écrivit un best-seller où il proclamait sa foi dans le petit gars ordinaire qui s’accrochait à son portefeuille de marques célèbres alors que ces excités d’experts essayaient de resquiller et finissaient par s’affoler. Nous avons connu les fameuses « Vieilles Dames de Beardstown » avec leurs conseils d’investissement entrecoupés des recettes de cuisine. Nous avions également « le millionnaire du coin » par l’intermédiaire duquel la vague montante des millionnaires de base mettaient une raclée aux millionnaires snobinards.

Et puis il y avait également l’interminable procession des personnalités médiatiques hyper-optimistes qui péroraient sans se lasser dans les interminables débats sur la pensée de la Nouvelle Économie et qui nous juraient, se fondant sur telle ou telle loi économique nouvellement découverte, que non seulement le marché pouvait aller encore plus loin mais que ceux qui ne faisaient pas confiance au Dow Jones doutaient du peuple lui-même. On a vu aussi James J. Cramer nous assurer que les stock-options pouvaient être les outils de la justice sociale ; que l’Internet avait aboli les privilèges détenus par les pros de Wall Street. Et ce bon James Glassman nous disait que les gens ordinaires vivaient une sorte de révolution des Lumières dans le domaine de la finance, puisque les actions étaient devenues désormais aussi sûres que les obligations et que le Dow Jones devait inévitablement atteindre les 36 000 dollars. Sans oublier notre économiste telévisuel, Larry Kudlow, qui nous promit que le peuple ne prendrait pas de repos tant que ce même Dow Jones n’atteindrait pas les 50 000 dollars. Andy Serwer, du magazine Fortune, déclara à la fin 1999 que « ce à quoi nous avons à faire ici c’est une révolution. Le pouvoir qui depuis des générations était aux mains d’un petit millier d’hommes blancs habitant la petite île de New York City est désormais passé entre les mains de tout un chacun ».

Quelle que soit l’identité de celui qui décrivait le phénomène, il semblait évident que ce marché haussier représentait bien plus qu’une petite hausse du prix des actions… Il s’agissait en vérité d’un important conflit social, une révolution qui apporterait la fortune aux obscurs et aux humbles.

Et puis, bien sûr, nous avons connu la grande bulle de l’Internet qui, avant de prendre la mauvaise habitude de nous broyer, avait été présentée comme le phénomène le plus démocratique de tous les temps. L’Internet humiliait les experts, nous disait-on, et il renversait toutes les hiérarchies. Il déléguait le pouvoir aux gens en délivrant l’information aux masses. Bien entendu, il fallait investir dans l’Internet quoi qu’il arrive. Il s’agissait d’une force de démocratisation si fondamentale qu’elle était à peine imaginable.

Une publicité de l’époque résume à mes yeux tout le sujet. C’était une pub pour un courtier discount du nom de Suretrade, dans laquelle l’essentiel était l’initiative individuelle et le mépris moral pour tous les pouvoirs établis, avec ce slogan : « Nous parions sur nous-mêmes. » Et d’une certaine manière c’est en effet ce que nous faisions : nous placions notre argent dans des entreprises qui s’étaient présentées comme des institutions populistes. Il n’était désormais plus nécessaire de présenter des bénéfices, ni même un plan de faisabilité pour attirer l’argent sur son nom. Nous bâtissions nous-mêmes ces entreprises en y contribuant avec nos dollars et notre indéfectible loyauté à la Marque. La richesse se créait par simple acclamation. D’autres pouvaient bien comparer ce système à celui, hasardeux, de la « pyramide » : pour nous il s’agissait de la démocratie. « Nous, le Peuple », misions notre argent sur nous-mêmes.

Persuadés que toutes les expertises du passé n’étaient finalement que le produit d’un élitisme mou, nous foncions sans prendre aucune des précautions traditionnelles. Et dans une sorte d’autosatisfaction ecstatique, « Nous, le Peuple » écrivions une page glorieuse de l’histoire de l’économie. En juin 1999, e-Bay multipliait ses bénéfices par 3 991. Et, assurément, cela n’avait jamais eu le moindre précédent dans toute l’histoire du monde.

Bien entendu, certains restaient sceptiques. Mais qui s’en souciait ? La principale leçon des années 1990 fut que la leçon de l’histoire ne comptait pas. Que les experts n’y connaissaient rien. Que seul le peuple comprenait le pouvoir de l’Internet. Il le comprenait instinctivement, et douter du prix élevé que les gens étaient prêts à payer pour leurs actions, c’était ni plus ni moins douter de la sagesse populaire elle-même. En outre, à en croire la chaîne CNBC, la fameuse Nouvelle Économie avait complètement échappé à l’attraction terrestre ! Plus encore, tout le monde – mais vraiment tout le monde – s’enthousiasmait pour l’Internet : le plus grand fabricant d’ordinateurs du monde, les créateurs de logiciels et les entreprises de télécommunications, le Président, le vice-président et le président de la Chambre des représentants, les directeurs successifs du Media Lab du MIT, les fondations et les think tanks de droite ainsi que la quasi-totalité des journalistes du pays. Toutes les grandes institutions américaines, à l’exception des militaires, se pâmaient littéralement devant cet instrument. On fit donc tout pour convaincre les Américains que l’Internet ressemblait fort, aussi bien par ses effets miraculeux que par ses capacités de rédemption, à un second avénement de la démocratie.

Bien sûr, tout cela s’est très mal terminé. Les petits investisseurs furent complètement lessivés alors que les pros sortirent milliardaires de ce naufrage. Manifestement, et contrairement à ce qu’avait pu prétendre James Cramer, l’Internet ne vous transformait pas en pro de la Bourse. Si vous aviez placé votre argent dans les actions phare de cette période, celles des entreprises qui étaient censées dicter les nouvelles règles, vous auriez aujourd’hui perdu 90 % de votre investissement.

La théorie managériale

Tournons-nous maintenant vers un autre aspect de la pensée entrepreneuriale : la théorie managériale. Ici aussi, où que l’on regardât à cette époque il n’était question que de rêves de libération. Cela s’appelait « révolution entrepreneuriale ». L’Amérique patronale voulait que nous sachions tous qu’elle avait changé ; qu’elle était devenue cool, elle aussi. Elle était devenue sensible. Elle était jeune, attentive. Elle avait appris à danser, à chanter. Les patrons ne portaient plus leurs vieux costumes à rayures et n’écoutaient plus les vieilles radios de papa. Au cours des décennies précédentes, le monde des affaires avait sans doute trop récompensé les prétentieux et les nantis, mais désormais tout était différent. Dans les années 1990, le monde des affaires servait la vérité, il était l’ami de l’humanité, le champion du tiers-monde, l’ennemi du mensonge et de l’arrogance. Le monde des affaires avait finalement déclaré la guerre à la classe dirigeante occidentale et à l’idée même de hiérarchie sociale.

Et ces révolutionnaires autoproclamés s’obstinaient à nous persuader qu’ils étaient bien des individus suprêmement subversifs. En 1997, le magazine Wired publiait un article sur les « rebelles de l’industrie », qu’il illustrait par des photos de destruction d’œuvres d’art à l’époque stalinienne. Mais nous pouvions difficilement imaginer les sommets de délire qu’atteindrait le fabricant de logiciels Oracle dans une publicité diffusée pendant le SuperBowl de 1998. L’entreprise s’y comparait ni plus ni moins aux Khmers rouges, que l’on voyait en train de chasser des réfugiés comme un troupeau en tirant des rafales de fusil-mitrailleur pour fêter leur entrée dans une nouvelle ère. Cette pub ne disait quasiment rien de ce que fabriquait ou vendait l’entreprise Oracle, mais elle ne laissait aucun doute quant à la victoire du marché sur toute autre forme d’organisation humaine. Nous étions à l’an 01 de la révolution entrepreneuriale. Pol Pot siégeait au conseil d’administration et l’histoire passée était définitivement balayée.

Mais avant de progresser plus avant dans le délire entrepreneurial, demandons-nous ce qu’il se passait réellement dans les bureaux et les usines américains pendant la décennie 1990. La réponse est très simple. Après de nombreuses années de guerre entre dirigeants et travailleurs, les premiers l’avaient emporté dans presque tous les domaines imaginables. Les entreprises des années 1990 ne reculaient devant rien pour maintenir les salaires au niveau le plus bas – quant aux salaires des dirigeants, c’était toute autre chose. Ce fut une époque de désyndicalisation rampante. De délocalisation des entreprises vers des pays aux salaires plus avantageux, comme le Mexique. De recours aux intérimaires sous-payés pour faire le travail dont s’acquittaient autrefois des travailleurs syndiqués bénéficiant de contrats de travail et d’avantages sociaux, etc. De sous-traitance via l’Internet. De taylorisation des tâches les plus inattendues : des chauffeurs routiers aux tâches ménagères. De précarisation des travaux autrefois les mieux protégés. (Toutes choses se poursuivent actuellement.) Les années 1990 apportèrent la délégitimation des travailleurs sur leur lieu de travail.

Dans la théorie managériale, pourtant, on ne parlait que de libération, d’autonomisation, de responsabilisation et de l’avènement inéluctable de la démocratie. Le « nouveau paradigme entrepreneurial », selon Fast Company, c’était « la démocratie économique ». Des anciens codes vestimentaires aux plans de retraites, les vieilles règles cédaient la place à la flexibilité et à la responsabilité. D’ailleurs, le grand ennemi, le vieil ordre que cette révolution était censée renverser, c’était la grosse entreprise organisée verticalement pour laquelle les gens travaillaient autrefois. Un endroit où l’on pouvait avoir un travail sûr pendant des années, un plan de retraite garanti, des mutuelles de santé et un costume de flanelle grise. Un endroit comme IBM. Ou la General Motors. Ou comme toutes les entreprises françaises. C’est ainsi que, pendant les années 1990, la France devint le type même du pays qui ne jouissait pas des bienfaits de la Nouvelle Économie. Un ennemi antipopuliste, à portée de main, susceptible d’être montré du doigt et couvert d’injures. Le New York Times, le plus important journal du pays, publiait des articles rigolards sur l’intellectuel français, supposé écrire un livre sur l’impact de l’Internet… au stylo. Il publiait des photos d’un homme politique français regardant un ordinateur avec l’air le plus étonné du monde. Ou bien encore un article sur cet aristocrate français se lamentant sur la Belle Époque. Thomas Friedman, spécialistes des affaires étrangères dans ce journal, accusait la France de « faire du pied » aux « ennemis de la modernité » ; et il alla même plus loin, un peu plus tard, en qualifiant la France d’« ennemie ». Elle ne se contentait pas de se faire une image surévaluée d’elle-même, de fantasmer sa nature aristocratique ou simplement d’être raciste, elle s’obstinait de manière absurde à resister aux impératifs dictés par le libre-échange.

Peter Senge, l’un des plus importants théoriciens du management de la décennie en question, qualifiait l’entreprise ancienne manière de « hiérarchie autoritaire ». Ces dirigeants y étouffaient toute initiative, ils baillonnaient l’individu, étaient sexistes, racistes. Ils ne comprenaient rien à ce qu’il se passait à l’extérieur et ils passaient leur week-end à jouer au golf avec leurs anciens camarades d’université qui, de leur côté, commettaient les mêmes offenses contre la démocratie dans leurs entreprises.

Et vous savez quoi ? Qui n’est pas contre ce genre de chose ? Qui ne veut pas de la démocratie sur son lieu de travail ? Mais la manière dont Senge et les autres gourous du management utilisaient ce terme était purement symbolique. Le vrai problème de l’entreprise traditionnelle, c’est qu’elle constituait un paravent contre la tornade libre-échangiste. Elle abritait dans ses murs toutes sortes d’insuffisances. Les salaires y étaient bien trop élevés et elle offrait toute sorte d’avantage sociaux extrêmement coûteux. Le vrai problème était surtout que les dirigeants de ces entreprises ne versaient pas suffisament de dividendes à leurs actionnaires et insistaient pour faire en interne des tâches pourtant aisément sous-traitables. En d’autres termes il s’agissait d’« élitistes », de gens qui pensaient savoir mieux et plus que le marché et qui pensaient en conséquence en savoir plus que le peuple lui-même. Bref, l’entreprise n’était pas assez capitaliste. Le fait qu’elle soit taxée de sexisme et racisme était surtout symbolique de son élitisme, ce péché moral dont l’expression essentielle était l’attitude hautaine de l’entreprise vis-à-vis du libre marché. (D’ailleurs c’est un point de vue très partagé en Amérique que plus un pays est socialiste plus il est raciste. En revanche le libre-échange serait un système censé favorisé la mixité, le multicultutalisme et la mondialisation. Toutes ces merveilleuses choses que nous aimons tant.) C’est pourquoi on entendait à longueur d’années des contes merveilleux sur d’héroïques patrons dont le bureau ressemblait en tout point à celui des autres membres de leur équipe. Ou qui permettait que l’on joue au mini-basket dans les bureaux, qui se déplaçait à vélo pour venir au travail. Le patron nouveau devait être un homme du peuple. Jeff Brezos d’Amazon était si apprécié de ses employés que le magazine Time publia une photo de lui en train de signer des autographes sur leurs casquettes. On parla à cette occasion de «Communisme.Com»…

Les « travailleurs du savoir »

Mais il y avait aussi ceux qui, dans le langage de l’époque, « étaient complètement à côté de la plaque ». Les Américains ne peuvent évoquer l’idée d’une « révolution entrepreneuriale » sans pointer du doigt la folie de ceux qui s’y opposent. C’est pourquoi la littérature sur la Nouvelle Économie était pleine de récits méprisants sur ces gens qui ne comprenaient pas que le vieux monde était fichu et qu’ils devaient laisser tomber des notions comme le syndicalisme et les emplois durables. La figure la plus classique du genre était bien entendu l’ouvrier supposé ne rien comprendre à l’Internet et aux joies de ce nouveau monde peuplé de bas salaires.

Au pays de la révolution entrepreneuriale, l’entreprise se félicitait d’être la meilleur amie des travailleurs. Pour nombre de gourous, la « révolution entrepreneuriale » – qui n’est rien d’autre, j’insiste, que la sous-traitance, la flexibilité, etc. – se présentait comme une sorte de révolte de classe, un mouvement social que pourraient soutenir les équipes dirigeantes. Les travailleurs n’étaient pas les victimes des dégraissages, de la sous-traitance ou de l’intérim. Ils désiraient tout cela, se battaient pour les obtenir, en avaient besoin pour exprimer leur moi profond et échapper au conformisme de l’entreprise d’antan. La Nouvelle Économie aidait les gens à se réaliser. Elle aidait les travailleurs à lutter contre les équipes dirigeantes. Abandonner les travailleurs à la merci du marché, ce n’était pas un acte de cruauté digne du xixe siècle mais quelque chose qu’il fallait faire si on s’intéressait sincèrement au sort des gens. Avec l’aide de leur nouvel ami, les travailleurs découvraient qu’ils pouvaient négocier leur contrat individuellement et gagner à tous les coups. Ils pouvaient passer d’une entreprise à une autre autant qu’ils le désiraient pour rechercher l’emploi qui leur convenait le mieux. Mais quels étaient ces travailleurs dont nous parlaient les gourous du management ? Nous savons bien entendu qu’ils ne pensaient pas à la classe ouvrière telle que vous et moi l’imaginons. Rappelez-vous que les ouvriers classiques font partie de ceux qui « sont à côté de la plaque ». Ils étaient si méprisés par les théoriciens de la Nouvelle Économie que le gourou suprême, Tom Peters, se permit de dire, en 1997, que les millionnaires de l’Internet et la classe ouvrière avaient échangé leurs positions morales au sein de la société. Il allait jusqu’à décrire les ouvriers comme des « parasites » qui profitaient honteusement du labeur héroïque des responsables de la Nouvelle Économie.

Non, la classe laborieuse dont tout le monde parlait dans les années 1990 c’était les « travailleurs du savoir », c’est-à-dire les salariés du secteur tertiaire : les professions libérales, les courtiers, les informaticiens, les rédacteurs publicitaires, etc. Ce que ces nouveaux héros des classes laborieuses avaient de formidable, c’est qu’ils n’avaient nul besoin des syndicats ou de contrats à durée indéterminée pour les protéger de l’exploitation patronnale. En fait, selon le théoricien britannique du management Charles Andy, puisque le prolétariat était composé essentiellement de l’ensemble des travailleurs du savoir, le paradis marxiste était en fin de compte advenu sur la terre. En effet, pour Handy, « les moyens de production sont désormais littéralement possédés par les travailleurs puisque ces moyens sont dans leurs têtes et au bout de leurs doigts ». Si l’on en croit l’article publié en 1998 par le magazine Fortune et que le journal choisit d’annoncer par ce gros titre « Yo, Entreprise Amérique ! », ces nouveaux prolétaires effrontés étaient si autonomes et responsables qu’ils dictaient eux-mêmes les termes de leur contrat d’embauche aux patrons. « Les entreprises ne sont désormais plus aux commandes. Ce sont les employés qui maîtrisent la situation. »

Quant à la destruction de la notion de sécurité de l’emploi, il n’y avait décidément aucune raison de s’en plaindre. Ce n’était rien d’autre que l’avènement de l’« agent indépendant ».

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Mais l’objectif primordial de la théorie managériale a toujours été de clarifier nos relations avec l’entreprise aussi bien en tant qu’employés qu’en tant que citoyens. Au xixe siècle, l’une des critiques les plus communément adressées aux entreprises était que, bien qu’elles disposent de la personnalité juridique, elles étaient dépourvues d’âme. Aujourd’hui, plus personne ne parle d’« entreprises inhumaines » ou « sans âme ». Ce dont on nous parlait dans les années 1990, c’était au contraire de l’incroyable humanité de l’entreprise. D’ailleurs, sur bien des points, l’entreprise est décidément plus humaine que nous. C’était là ce que voulait dire la Nouvelle Économie avec la notion d’ « entreprise existentielle ». Dieu était peut-être mort, mais l’entreprise, elle, était toujours vivante, et sans doute pour l’éternité. Libre de fixer ses propres objectifs et d’agir comme bon lui semblait sur cette terre. Un best-seller de la littérature managériale, paru en 1997, prétendait que « non seulement l’entreprise est un être vivant » mais que, comme elle est techniquement immortelle, elle appartient à un ordre d’organismes vivants bien supérieur à l’espèce humaine.

En fait c’était à nous de nous déterminer par rapport aux produits de la vie entrepreneuriale. C’était bien là le message explicite du fameux livre de Tom Peters, paru en 1997, The Brand Called You (« la marque nommée “Vous” »). « C’est simple, vous êtes une marque. Vous êtes responsable de votre propre marque. » Et il n’existait pas d’autre choix que de se penser comme tel puisque c’est ce que les concurrents – c’est-à-dire tous les autres – faisaient en ce moment même. « Commencez dès aujourd’hui, ou bien… », menaçait Peters. Aujourd’hui, c’est une des idées les mieux admises de la doxa entrepreneuriale. Il y a quelques années, j’ai écrit un livre sur la publicité et, de temps en temps, des gens m’appelaient pour demander si je pensais que tel athlète ou cuisinier célèbre était devenu une « marque » et avait transcendé ce monde si tristement matériel. Nous devions nous penser comme des marques et considérer les entreprises comme des divinités, ni plus ni moins. Il est très naturel que la fin de la décennie 1990 ait vu une véritable explosion de livres consacrés à la spiritualité au travail : le mysticisme au bureau, le jeu de tarot entrepreneurial et même un mince volume de « prières managériales » que l’un de mes collègues a collecté dans une église de la banlieue de Chicago. Voici le texte d’une prière sur la « succession » :

Dieu, aide-moi à ne pas oublier

que je puis être muté, neutralisé ou éliminé

pour mille raisons différentes et à tout moment.

Mon autorité est fragile et ne tient qu’au fil fragile

de la confiance que les gens placent en moi.

Multiples sont les choses hors de mon contrôle

qui peuvent venir trancher ce fil… et me faire disparaître.

Pourtant, il leur faut un guide et, lorsque je serai parti,

il leur faudra quelqu’un vers qui se tourner,

d’autres en qui ils auront confiance

et qui pourront leur dire la vérité.

Oh, Dieu de miséricorde,

ne me laisse pas dans cet emploi un seul jour de trop.

Et ne permets pas que tout se délite après mon départ.

Je ne durerai pas éternellement, mon Dieu.

Et où sont mes successeurs ?

Dieu est républicain

Cela peut paraître parfaitement absurde. Mais ces absurdités ont un objectif. Quand quelqu’un nous dit que l’organisation verticale est de type communiste ou que le Dow Jones va grimper jusqu’à 36 000 dollars, ou que la découverte de nouvelles lois naturelles signifie que nous ne pourons jamais comprendre ce qui se passe dans l’économie, sans même parler de la maîtriser, il ne parle pas de faits avérés. C’est exactement comme si quelqu’un venait nous dire que « Dieu est républicain ». Ces gens là ne donnent pas de conseils pratiques sur la manière dont il faut agir dans notre vie quotidienne. Dans les deux cas, il s’agit de déclarations politiques. Et c’est ce que nous n’avons pas vu clairement dans la rhétorique de la Nouvelle Économie. Elle est manifestement orientée politiquement. Ce n’est pas une coïncidence si, en pratique, la quasi-totalité des théoriciens de la Nouvelle Économie – de Newt Gingrich à James Glassman et de Larry Kudlow à Dinesh D’Souza – sont issus d’une manière ou d’une autre de la droite politique.

Les dirigeants patronaux se sont convertis au populisme de marché parce que le populisme de marché leur fournissait des armes contre leurs ennemis traditionnels : l’État et les syndicats. Puisque le marché exprimait si bien la volonté populaire, pratiquement toute critique à l’encontre des marchés pouvait désormais passer pour une démonstration d’« élitisme » provoquée par un mépris condamnable vis-à-vis des gens ordinaires. D’ailleurs le mot « élitiste » fut l’un des plus utilisés durant toute cette décennie. De ce point de vue, les élitistes n’étaient pas ceux qui passaient leur week-end à bord de leur yacht, ou qui licenciaient la moitié de leurs employés pour mieux délocaliser la production dans les pays du Sud. Non, les élitistes étaient toujours ceux qui se trouvaient de l’autre côté du champ de bataille : les syndicalistes et les diplômés d’Harvard qui pensaient que la société pouvait être organisée selon d’autres critères que la simple obéissance aux lois du marché. Puisque, quoi que fasse le marché – aussi délirant que cela puisse être –, il exprime la Volonté du Peuple, tout projet de le réguler est contre nature, dangereux et émane des faux experts.

Et c’est cela le plus formidable dans le populisme de marché : il s’est finalement emparé du vocabulaire social de la gauche. Être favorable au patronnat, c’était être avec les gens ordinaires. Les hommes d’affaires et leurs amis politiciens n’ont pas cessé de protester durant cette décennie contre l’usage du vocabulaire des « classes sociales » par leurs adversaires de gauche. Pourtant, c’est exactement ce qu’ils faisaient eux-mêmes en ne cessant de décrire l’entreprise comme le lieu d’une révolution sociale permanente qui voyait les entrepreneurs audacieux éjecter les riches oisifs et inutiles. Les gros et gras héritiers de gigantesques fortunes étaient définitivement battus par la pratique boursière un peu cavalière du jeune type de la rue avec son petit bouc à la mode. Le patron autoritaire coincé dans son costard à rayures était toujours finalement viré par les « agents du changement ». Les experts arroguants, avec leurs drôles de théories « à la française », étaient renvoyés à leurs chères études par les gens du commun qui savaient au plus profond d’eux-mêmes qu’il existait un nouvel ordre et que les actions promues par la Nouvelle Économie valaient réellement et effectivement le prix astronomique auquel ils les payaient.

Les conséquences politiques de tout cela auraient dû paraître évidentes. Pensez au populisme de marché à Wall Street. Que les petits investisseurs aient réellement réussi à faire une percée sur le marché ou non, Wall Street avait de toute manière intérêt à les courtiser et à persuader le monde entier qu’elle servait l’intérêt commun. Pas seulement parce que Wall Street souhaitait voir grimper le prix des actions mais surtout parce qu’elle avait une peur panique de voir rejouer le scénario des années 1930 et que l’État s’intéresse de trop près à ce qu’il se passait réellement dans les entreprises de courtages. Il n’était pas tant question de boursicotage que de politique, mais menée par d’autres moyens.

Et le véritable objet de la théorie de la « révolution » managériale qui advint dans les années 1990 n’était pas l’efficacité, l’excellence, ni même l’autonomisation des travaileurs. Non, l’objectif était bien plus abstrait : il s’agissait d’assurer la légitimité sociale et politique des entreprises.

Jetons encore un coup d’œil à ce qu’il s’est passé dans les années 1990. Les syndicats ont été affaiblis et les théoriciens du management affirmaient que le nouveau monde du travail serait si libre et si démocratique que l’on n’aurait véritablement plus besoin d’eux. L’État se déclara lui même hors-jeu et les théoriciens du management proclamèrent que le meilleur gouvernement était celui du marché, veillant à satisfaire les besoins de la société et prenant en charge tous les problèmes imaginables. À mesure que l’Entreprise conquérait la planète, ces même théoriciens nous expliquaient pourquoi le nouveau monde du travail serait plus agréable, plus juste, démocratique et que, même si pour finir tout cela était faux, il n’y avait rien que l’on puisse faire pour s’y opposer.

Le véritable résultat escompté par la théorie managériale des années 1990 n’était donc certainement pas la qualité du travail mais l’acceptation, la soumission aux impératifs de l’entreprise, non seulement sur le lieu même de travail, mais aussi dans le domaine politique. Au vu de cet objectif, la théorie managériale a parfaitement réussi son coup malgré ses foutaises, son jargon et ses absurdités. C’est à la prose hyperbolique de Tom Peters que l’on doit, au moins en partie, le fait que tant de travailleurs « dégraissés » aient admis que ce qui leur arrivait était bénéfique et parfaitement justifié. C’est sans doute également grâce à tous ces livres sur l’humanité des entreprises que tant d’employés ont quitté leur travail sans faire de vagues et en évoquant avec confiance leur nouvelle carrière d’ « agents indépendants ».

Qui m’a piqué mon fromage ?

Lorsque la richesse se trouve si spectaculairement concentrée, il est hautement prévisible, par une sorte de déterminisme culturel marxiste, que la littérature préférée des patrons insiste aussi lourdement sur la nécessité de voir dans l’entreprise une sorte de divinité démocratique bien au-dessus de l’État ou des syndicats en termes de légitimité ou de perspectives. Et il est tout aussi compréhensible que le plus grand best-seller dans ce domaine ait été un petit livre intitulé Qui m’a piqué mon fromage ?[1]

Il s’agit d’une parabole sur l’impuissance des travailleurs expliquée en termes assez simplistes et en caractères assez gros pour être comprise même par des élèves d’école primaire. Les travailleurs, plus connus dans ce livre sous le nom de « petitsbonzhommes », sont comme des souris de laboratoire. Ils se lèvent tous les jours pour aller chercher leur fromage, c’est-à-dire pour faire leur boulot. Mais un jour le fromage a disparu et les petitsbonzhommes doivent décider de la manière dont ils vont réagir. L’un d’entre eux saisit l’opportunité et s’adapte à la précarité du travail, s’en allant avec un grand sens du devoir faire ailleurs son fromage (plus de travail, et moins payé bien sûr). Ce faisant, il découvre que cette quête est vraiment très satisfaisante et très intéressante intellectuellement, etc. En revanche, l’un de ses camarades trépigne et se met à hurler et à se plaindre : « Qui m’a piqué mon fromage ? » Cette attitude, nous explique clairement le livre, est si évidemment erronée et si scandaleusement grave que la personne qui se conduit ainsi mérite d’être virée sur le champ. Vous ne pouvez pas remettre en cause celui qui a déplacé le fromage (le marché ou le patron). Vous ne pouvez que vous soumettre. Mais nous n’en sommes qu’aux soixante premières pages du livre. Après quoi, l’auteur décide de changer de ton et fait quelque chose qu’aucun autre livre managérial n’avait fait avant lui. Il explique à quel point son livre pourrait être un outil bien pratique pour pacifier les relations sociales. Il nous conduit vers un groupes de professionnels du management assis autour d’une table et débattant du caractère profond et important de cette « histoire de fromage ». « Vous savez, dit l’un d’eux, nous avons opéré des “changements” dans notre organisation du travail et pas mal d’employés n’apprécient pas du tout cela. J’aimerais vraiment que cette histoire soit racontée dans un livre de manière à ce que je puisse en acheter quelques exemplaires pour le faire lire à mes employés. » Le livre se termine brutalement par un bon de commande. Partout où j’ai pu aller aux États-Unis, j’ai recontré des gens qui avaient été contraints de lire ce livre par leur employeur ou de regarder les vidéos ou même de décorer leur bureau avec du matériel fourni par l’entreprise Qui m’a piqué mon fromage ? Une personne m’a même raconté que tout son service avait été contraint de se réunir dans une pièce pour lire le texte à haute voix. Toutes les personnes avec qui j’ai eu l’occasion de parler de ce livre l’ont unanimement détesté.

Même si la Nouvelle Économie a pu nous hypnotiser pendant un temps, je pense qu’il est maintenant évident qu’il n’existe pas sur cette terre de théorie sociale, exceptée celle du droit divin des monarques, qui puisse justifier l’écart phénoménal entre les salaires des dirigeants et ceux des travailleurs (plus de 500 fois). Ou qui puisse expliquer raisonnablement la concentration d’une décennie de profits sur les comptes bancaires d’une petite minorité. Selon les gourous, le marché est capable de résoudre seul tous les conflits sociaux – avec justice et équité. Et pourtant, ce dont nous avons désespérément besoin pour restaurer le sens de la justice et de l’équité en économie, ce n’est certes pas d’un quelconque triomphe final du marché sur le corps et l’esprit humain mais bien d’une force qui soit capable de s’opposer aux marchés, de refuser de se penser en termes de Marque. Une force qui ne se contente pas de partir en quête d’authenticité. En effet, au bout du compte, il importera fort peu à celui qui paiera l’addition de la « révolution entrepreneuriale » que le type qui le licenciera porte un costume bien coupé ou arbore un piercing à la narine.

Traduit de l'Américain par Frédéric Cotton & Benoît Eugène

Notes

[1] Spencer Johnson, Who Moved My Cheese ?, Putnam, New York, 1998.