Ce séminaire cette année voudrait être, plus que jamais, un vrai séminaire de recherche avec tout ce que cela implique d'incertitudes, de difficultés, de cafouillages éventuels. L'objet serait d'essayer de réfléchir sur la manière de mobiliser l'histoire dans une recherche sur un certain nombre de pays européens, sur un certain nombre de problèmes, dans un certain nombre de pays européens. En disant cela, qui peut paraître tout à fait banal et évident, je pose un certain nombre de thèses très importantes, concernant les usages de l'histoire et de la méthode comparative. Je pose, c'est une proposition exprimée par Durkheim, que l'histoire est subordonnée à la compréhension et l'explication du présent. Alors, cela ne va pas de soi, et certains historiens seraient réticents. C'est une discussion que j'ai avec Christophe Charle, et ce n'est pas évident. Il faut essayer d'échapper au danger téléologique qui peut être inclus dans ce choix. Les bons historiens, comme Christophe Charle, ont une réticence devant ce principe parce qu'ils ont à l'esprit tous les mauvais historiens qui mettent l'histoire au service de pseudo interprétations, explications du présent.

Alors cette façon d'utiliser l'histoire et la méthode historique est une des façons possibles d'utiliser l'histoire comparée. Ce n'est pas la seule, elle est sûrement moins ambitieuse que celle exprimée par Dürkheim.La méthode comparative, l'usage de l'histoire ou de l'ethnologie, pour Durkheim était orientée vers des fins quasi expérimentales. L'histoire comparée était un substitut de la méthode expérimentale. Il s'agissait donc de faire varier les conditions d'expérience de façon à essayer de découvrir des causalités, d'une part des facteurs explicatifs, toutes choses égales par ailleurs, et d'autre part des invariants. C'était ça, je pense, les deux objectifs... pour résumer. Alors ça, c'est une ambition à mon sens excessive, et d'ailleurs ce n'est pas un hasard si c'est resté un programme grandement non réalisé. On peut dire que l'ambition Weberienne n'était pas très éloignée. L'ambition de Wirtschaft und Gesellschaft qui était de comparer toutes les civilisations de l'humanité pour essayer de décrypter la différence spécifique in proprium de la civilisation européenne et les facteurs de cette civilisation qui peuvent expliquer cette particularité, cette ambition n'était pas, je pense, très différente de l'ambition Durkheimienne. J'ai tendance à faire disparaître, c'est un de mes principes permanents, les oppositions canoniques entre deux auteurs, je suis toujours très heureux quand je peux réconcilier deux auteurs que la tradition académique oppose, parce que je sais que la tradition académique adore opposer. Ça permet à celui qui manipule ces oppositions de se faire voir, de se faire valoir etc. Alors il me semble que réduites, à leur plus simple expression les ambitions Weberienne et Durkheimienne sont de ce type, et ce n'est pas cela que je vais proposer.

Ce n'est pas la méthode comparative, mais c'est une forme de la méthode comparative ajustée à un certain nombre de besoins scientifiques, aux besoins inhérents à une entreprise scientifique. Quelle est cette entreprise ? Je vais essayer de vous le dire.

Alors d'abord, sur le fait qu'on puisse prendre le présent comme point de départ, une phrase de Durkheim, dans les Texte [1]texte 3, chapitre intitulé "la sociologie de la famille", p16 , je lis :

"Si loin que nous remontons dans le passé, nous ne perdons jamais le présent de vue, quand nous décrivons les formes mêmes les plus primitives de la famille, ce n'est pas seulement pour satisfaire une curiosité d'ailleurs légitime, mais pour arriver progressivement à une explication de notre famille européenne". (…)

Dans un débat qu'il a avec Seignobos, qui est l'historien positiviste type et qui se défend pied à pied contre l'ambition Durkheimienne... c'est très intéressant, on voit deux tempéraments scientifiques s'affronter... dans le même volume, quelques 100 pages plus loin, Durkheim se défend de mépriser l'érudition, et il cite une très belle phrase d'un historien : "un historien de mes amis m'a dit : c'est horrible, si on ne se spécialise pas on n'est pas historien, et si on se spécialise on ne l'est plus non plus", bon je l'arrange un peu, mais ça revient à ça, et je pense que c'est une très très belle formule qu'on devrait mettre devant les yeux de tous les historiens qui souffrent d'autant plus de ce dilemme qu'ils sont meilleurs historiens. Les mauvais historiens peuvent se contenter d'être dans leur spécialité, peinards.

Durkheim insiste donc bien sur ce fait que c'est à partir du présent qu'on va poser les questions. Quel type de questions ? C'est toute la question.

Est ce qu'on va poser au passé des questions du type : procès Papon, est ce qu'on va poser au passé des questions du type: Révolution française à la Furet ? Si c'est ça, alors évidemment les historiens comme Charle ont raison de se méfier de cette interrogation à partir du présent. Alors, accepter ce présupposé, nous partons du présent, c'est prendre un risque considérable, il faut le savoir, il faut être spécialement vigilant, quand on part du présent, on risque d'imposer sur le passé des problèmes qui ne se posaient pas au passé, d'imposer une vue ethnocentrique, quand ce n'est pas imposer au passé des questions normatives, dont le passé n'a rien à foutre. Il y a un très beau texte de Marx, je cite de mémoire, qui dit "ah c'est fou, tous les révolutionnaires aujourd'hui qui admirent Spartacus et qui sont par ailleurs très conservateurs. Il y en a sûrement dans cette salle, il y en a partout, des révolutionnaires rétrospectifs, c'en est plein, il est très facile de retourner sur le passé un regard inquisiteur et indigné pour distribuer des blâmes et des éloges…

Donc partir du présent mais pour poser les questions subordonnées à un programme de recherche.

Toute une tradition épistémologique dit: qu'est ce que c'est qu'une théorie ? Et bien, c'est un programme de recherche, c'est un système plus ou moins cohérent d'hypothèses associé à un système plus ou moins cohérent de méthodes, de techniques de validation et de réfutation de ces hypothèses. Il y a un programme de recherche que je vais évoquer à l'intérieur duquel ce que je vais dire se situe, autrement dit mon topo n'est pas universel... C'est pas une théorie à prétention universelle sur la méthode comparative... on n'est pas à la Sorbonne, c'est un programme de recherche. Et cette méthode ne peut être jugée que selon les principes qu'elle définit elle-même en se subordonnant à ce programme de recherche: il faut prendre le programme de recherche avec. Alors, c'est une limitation mais importante, ce que je dis là n'est peut-être pas tout à fait compris : c'est toute la différence entre un chercheur et un professeur. Un chercheur, ce n'est pas quelqu'un qui a des théories, qui a des théories sur des théories, qui tient des discours théoriques sur des discours théoriques, qui est dans le méta ! Le méta c'est formidable, on surplombe et on distribue des blâmes et des éloges, on fait des procès,.. S'il y a un domaine où la logique du procès s'applique, c'est bien la théorie. Il faudrait enregistrer 100 cours de sociologie tirés au hasard et rapporter le contenu de ces cours à la position de ceux qui les professent dans les cours qu'ils professent, dans l'espace social etc. On verrait qu'une part considérable des discours qui se tiennent sur les théories ont une fonction extra-théorique. Ici, il ne s'agit pas de ça, c'est à la fois plus modeste et plus ambitieux, parce que le drame des professeurs, c'est qu'ils ne sont pas assez ambitieux, les lectores ne sont pas auctores, ils ont une espèce d'ambition académique, ambition de juges. Ils ne sont même pas criminels, ils ne font même pas des pêchés théoriques, ils jugent et ils évaluent. Donc, ilsne sont pas assez ambitieux, et ils le sont trop, parce qu'ils jugent des choses dont ils ne sont pas capables, ils ne savent pas le faire etc. Là, je dis des choses auxquelles je crois beaucoup. Il faut faire très attention parce que dans nos têtes à tous, il y a un petit cochon académique qui sommeille, et on est tous prêts à porter des verdicts. C'est tellement facile, hein ! C''est beaucoup plus dur de dire si c'est ça ou pas ça, si c'est vrai ou pas vrai que c'est bien ou pas bien. Ça tout le monde peut le faire, c'est pour ça que les imbéciles jugent beaucoup. Ce qui est difficile, c'est de dire: c'est faux ; ou de dire: c'est pas tout à fait bien, ou on pourrait faire mieux. Seulement, il faut se mettre au boulot. Je vous donne ça aussi parce que c'est des systèmes de défense, vous êtes encore à un âge où on subit des cours.

Donc un programme de recherche où il y aura une série de gens. Alors, ce n'est pas sûr que ça marchera très bien, parce qu'il n'est pas sûr que chacun aura le même programme de recherche en tête, chacun le modulera à sa façon, mais c'est comme ça que s'élabore un programme de recherche. Il y aura des petits décalages, peut-être même des contradictions. Le programme va s'élaborer à mesure qu'il va se réaliser. Par exemple tous ceux qui ont fait un questionnaire savent que, le questionnaire idéal, on le ferait à partir du dépouillement du questionnaire, plus ou moins raté qu'on a été obligé de faire, faute d'avoir le résultat du questionnaire. D'ailleurs, souvent j'ai pensé à la fin d'une recherche à publier le questionnaire initial tel que je l'ai fait, et le questionnaire final tel que je l'aurais fait à partir de tout ce que j'ai appris en faisant la recherche, et notamment les limites du questionnaire. Tout ça ce sont des choses très très banales, que tous les gens qui ont fait de la recherche savent, mais encore une fois les professeurs ne savent pas : "Mais, il a oublié telle variable etc."

J'en viens maintenant au présent. C'est une entreprise de recherche collective européenne qui est menée dans le cadre du centre de sociologie européenne qui, depuis les années 60,, s'efforce de faire des recherches transnationales comparatives, avec beaucoup de difficultés. Il y a (eu) plusieurs tentatives, dont l'enquête sur les musées publiée dans L'Amour de l'Art qui est sous-titré, Les musées européens et leur public. C'est une enquête menée dans cinq pays européens, au prix de difficultés énormes, qui ne sont pas seulement scientifiques, techniques, administratives, politiques, et cette enquête a permis de découvrir beaucoup de choses sur la comparabilité des données statistiques etc. Il y a eu d'autres tentatives, sous des formes différentes, monographiques, et grâce à des subventions accordées par la Communauté Européenne, il peut enfin être à la hauteur de son étiquette et faire une grande recherche européenne sur des objets déclarés qui ne sont pas tout à fait les objets réels. J'oublie toujours les objets déclarés, ceux qu'il a fallu déclarer pour avoir des crédits, que je m'empresse d'oublier, mais qui, malheureusement, se rappellent, parce qu'ils sont dans les papiers, parce qu'ils sont dans la tête des gens etc. Les objets réels tels que je les vois, d'une part l'étude comparée des États, des fonctionnements des États et des politiques sociales des États, et d'autre part des instances de résistance, des syndicats etc.

Pour essayer d'étudier correctement ces objets, on est amené à se poser un certain nombre de questions et, par exemple, j'ai eu l'idée.... Malheureusement, j'ai dû ici reconstruire de mémoire un projet confus qui m'était venu à l'esprit il y a quelques jours, je vais l'évoquer quand même.

Dans les premières confrontations que nous avons eu avec des chercheurs grecs, belges, néerlandais, allemands, il nous est apparu qu'un certain nombre de différences que nous observions, (par exemple, dans les pratiques des adolescents, dans les formes de délinquance etc.), il nous est apparu que ces différences pouvaient être liées à des différences historiques profondes. D'une part des différences de législation faciles à vérifier, parce qu'elles sont codifiées, écrites, par exemple âge de fin d'études obligatoires, formes d'assistance médicale, les choses déclarées patentes codifiées, enregistrées par le droit. Et puis il y a des principes différents, beaucoup plus difficiles à saisir, qu'on sent et qu'on nomme, plus ou moins bien et qui sont liés, par exemple, aux traditions religieuses, à la "mémoire", ou plutôt la rémanence sous forme de dispositions etc., de traumatismes historiques. Ça peut être la dictature des colonels en Grèce, l'Occupation et la Résistance en France, toutes sortes de rémanences de faits historiques ou d'actions historiques durables qu'on est obligé de supposer efficientes, pour comprendre certaines différences. Ça, c'est un deuxième niveau un peu plus inconscient. Il y a un troisième niveau qui serait encore plus inconscient, niveau qui intéresse Durkheim : dans un dialogue avec Seignobos, il parle plusieurs fois d'inconscient, et dans l'Évolution pédagogique, il dit quelque chose comme : "l'inconscient c'est l'histoire". Il y a un troisième niveau qui serait les structures familiales, le modus operandi pratique, la manière de s'occuper des vieux : voilà un indice intéressant qui m'a toujours intrigué, dans les statistiques françaises on a des statistiques du taux de cohabitation, c'est le taux de cohabitation de trois générations sous le même toit et là on a des différences énormes. Le Sud-ouest a un très fort tôt de cohabitation. Alors évidemment, (il) faut faire attention de ne pas faire du Emmanuel Todd. Où qu'on aille, il y a toujours un danger, mieux vaut le connaître mais c'est pas non plus la peine d'en faire une histoire. On peut supposer qu'il existe des structures profondes, inscrites dans des formes de convivialité, inscrites dans des traditions villageoises etc. Et aussi dans les têtes : on peut ne pas envoyer les parents à l'hôpital etc. Donc, on va enregistrer des différences pratiques renvoyant à ces différences profondes de "mentalité", qui est un très mauvais concept, d'inconscients historiques ou de transcendental historique.

Comment cerner tout ça. La plupart des recherches européennes, financées par l'Europe ne s'occupent pas de ces problèmes et personne ne nous demande de nous occuper de ces problèmes. Si on le fait, c'est vraiment par dessus le marché, et on ne sera pas récompensés pour ça. Mais je pense que, faute de faire ça, on fait du comparatisme sauvage et on est en danger de trouver de fausses ressemblances et des fausses différences, et de s'émerveiller devant des curiosa sans intérêt.

D'où, première démarche, comment essayer d'objectiver ces différences de type "inconscient historique de troisième niveau", lié aux structures familiales etc. (il semble que les structures familiales jouent un rôle très important). J'ai eu l'idée (d'un) usage exploratoire de l'analyse des correspondances multiples. L'idée était de prendre des statistiques nationales, si possibles régionales, parce que l'Allemagne et la France ont un Nord et un Sud etc., des indicateurs de l'intégration de la famille. Alors évidemment le danger est énorme de comparer l'incomparable. Il y a le service Eurostats qui cumule des statistiques fournies par les différentes nations, sans les soumettre à une critique préalable minimale, critique des conditions d'administration des questionnaires, critique des catégories selon lesquelles les données sont découpées etc. Bon, on n'est pas naïfs, cette critique on la fera, mais sous réserve que cette critique préalable soit faite, et que les données existent, sinon on fera avec ce qu'on a, tout chercheur sait qu'on travaille comme ça... Cette critique préalable étant faite, on peut essayer de prendre des indices de l'intégration de la famille, mariages, divorces, cohabitation, suicide… ensuite des indicateurs économiques, et si possible par catégorie sociale, par classe d'âge, des indicateurs scolaires, le taux de scolarisation primaire etc. Et un ensemble d'indicateurs d'anomie (il y avait déjà le suicide plus haut), délinquance etc. Une analyse de ce type pourrait donner une sorte de carte des principes de différenciation structuraux, cachés, profonds, qu'il faudra désormais avoir en tête pour interpréter quoi que ce soit, surtout quand il sera question d'interpréter des choses ayant rapport avec l'intégration. Autrement dit, il serait question de faire une sorte de carte des inconscients nationaux ou régionaux. Donc cette carte serait là comme instrument de vigilance, mais elle serait là aussi comme matrice génératrice de problèmes. Il est évident que pour interpréter cette analyse des correspondances multiples, il faudra répondre à tout un tas de questions qui surgiront. Pourquoi la Bavière qui est catholique a un taux de divorce plus élevé que la Rhénanie, est ce que c'est lié à la religion etc. Il y a des variables qu'on pourra mettre dans l'analyse, il y a celles qu'on pourra injecter dans l'interprétation de l'analyse, et très souvent ces variables sont historiques. Autrement dit, de ce programme de description structural de l'espace des inconscients structuraux et régionaux, sortira un programme de recherche historique des spécificités des histoires nationales, capables d'expliquer ces différences. On voit bien que, selon le précepte Durkheimien, on part du présent et on pose au passé des questions d'explication. Soit à expliquer : on n'est pas là dans la pure curiosité érudite, les Bavarois boivent plus de bière que les gens de Hambourg, on dit mais pourquoi ? Comment ça se fait que ? Ça semble rie,n mais je vous assure qu'il y a toute une partie de l'histoire qui ne se pose pas du tout ce genre de question. Il y a toute une partie du métier d'historien qui se satisfait de rapporter des faits, comme les chiens rapportent des objets, on rapporte des données.

Que doit être une histoire capable d'affronter ces problèmes? D'abord une telle histoire ne peut pas être, presque par définition, une histoire nationale. Elle ne peut pas être non plus une juxtaposition d'histoires nationales.comme par exemple, aujourd'hui, sous prétexte qu'on a l'Europe, on a des histoires de la littérature européenne : alors qu'est ce que c'est, c'est quatre profs de quatre pays qui se mettent ensemble et qui juxtaposent Cervantès, Goethe. J'exagère un peu, mais à peine, j'ai regardé ça. On a des histoires faussement œcuméniques, qui ne sont pas des histoires transnationales mais juxtaposant des histoires nationales à des histoires nationales.

Il faut rompre, du même coup, avec l'obsession des faits du passé national, tout ce qui est lié à la mémoire. Alors qu'il y aune antinomie, j'en parlais avec mon ami Carl Schorske, qui est un très grand historien, c'est l'auteur de Vienne fin de siècle, un grand historien comparé, qui me racontait des choses assez violentes sur les rapports entre mémoire et histoire et j'espère que je le convaincrai, sinon de les écrire, parce qu'il est dit-il trop vieux pour les écrire, au moins de les dire de manière à ce qu'elles puissent être enregistrées. Alors cette histoire est antithétique à tout le topos de la mémoire et du lieu de mémoire, qui est une catastrophe nationale, et à la fétichisation de la mémoire, qui est encouragée par des tas de choses par exemple la logique des anniversaires. Par exemple pour mes proches recherches sur Manet, j'ai commencé à travailler sur la période 1850 etc. Et il y avait eu l'anniversaire de 1848, et je m'étais dit ça va être pain béni, les historiens ont dû accumuler, en prenant cette période on aura du matériel tout fait. J'ai très vite vu qu'il y avait d'immenses lacunes dans cet amas de travaux historiques impensés. C'est pareil sur Manet, l'anniversaire donne lieu à des déferlements de livres moitié hagiographiques-moitié scientifiques : à ce propos, il y a un très bon petit livre d'un historien américain, Kaplan, sur le bicentenaire de la révolution Française, c'est pas très radical... mais pour un historien c'est pas mal$$Steven L. Kaplan, Adieu 89, Fayard, 1993.

Il s'agit donc d'échapper à la logique de la commémoration, sachant qu'il y a aussi des commémorations négatives, ça c'est vraiment un banalité, Sociologiquement les choses s'inversent… Donc abandon du point de vue national et, plus profondément, abandon du point de vue national sur les faits nationaux. Parce que le point de vue national condamne l'analyse comparative à rester enfermée dans l'ethnocentrisme national avec toutes les censures corrélatives. Par exemple, il y a fort longtemps, j'avais fit une critique de l'anthropologie culturelle américaine, "A la recherche de la France"[2] à l'époque c'était un condensé des travaux, et ces travaux étaient très intéressants comme document sur le point de vue ethnocentrique des Américains, qui avaient écrit ces travaux.

L'anthropologie culturelle du Japon était enfermée dans un point de vue assez similaire. Je vous parlerai plus tard du livre de Elias sur les Allemands, évidemment, Elias, comme juif et immigré, a une distance, une espèce de marginalité que l’École de Chicago considérait comme prédisposant à la liberté intellectuelle.., c'est pas sûr, c'est pas une condition nécessaire et suffisante, c'est une condition favorisante, cette situation marginale prédispose à une liberté vis à vis du point de vue national.

Donc abandonner le point de vue national. Dépasser la simple comparaison, un peu mécanique, de données statistiques, démographiques, sociales, économiques, avec toutes les difficultés associées à la comparaison de données construites en fonction de catégories nationales - alors la chose importante dès qu'on fait de la vraie comparaison: la nation est dans les instruments mêmes qu'on emploie pour étudier la nation, les catégories sont nationales et elles sont souvent liées à l'histoire de la nation ou du sous-champ national considéré, par exemple pour comprendre les catégories de l'INSEE, il faut évidemment connaître l'histoire de la France, mais aussi l'histoire spécifique du corps des ingénieurs sociaux etc. Donc il faut faire une histoire tournée vers l'explication du présent qui interroge les différentes traditions nationales, à partir de problématiques explicatives, c'est à dire à partir d'un présent qui fait problème et qu'il s'agit d'expliquer. C'est encore trop général... Il s'agit d'interroger le passé à partir d'un système de différences pertinentes entre nations ou d'une variation socialement significative entre les nations. Autrement dit, le programme comparatif est lui-même comparatif. Système de différences pertinentes, cela veut dire qu'il faut construire l'espace des nations et l'espace des différences qui les différencient. Alors "pertinentes", à soi-seul, cela mériterait un long commentaire. Évidemment ce système de différences pertinentes... c'est tout à fait opposé aux questions à procès qui condamnent à tomber dans l'illusion rétrospective, la Révolution Française etc., il s'agit de transformer les problèmes sociaux qui sont des problèmes en jeu dans le présent , qui sont les enjeux de lutte dans le présent, enjeux de lutte dans le champ, intellectuel, champ des historiens, champ politique etc., une des façons d'opérer la rupture par rapport à ces problèmes pré-construits que les historiens se laissent souvent imposer.., il y a la sociologie historique de la genèse des problèmes historiques. Alors évidemment il y a tellement de préalables pour faire une bonne recherche qu'on ne ferait jamais la recherche... mais il ne faut pas oublier que ça peut se faire. Et ça pourrait être un programme intéressant de prendre pour objet les programmes de recherche des gens qui font de l'histoire comparée ou de la sociologie comparative, et les objets qu'ils constituent comme importants et de mettre ces objets qu'ils constituent comme importants avec leurs traditions nationales générales et spécifiques. Par exemple, la sociologie néerlandaise, qui a une tradition très différente de la sociologie française, doit engendrer des problèmes rétrospectifs différents. Par exemple, elle doit s'intéresser beaucoup moins à l'histoire, elle est beaucoup plus synchroniste.

Alors cette mise en question de problématiques standard, spontanées, doit impliquer des mises en question historique. On y reviendra avec Christophe Charle, la prochaine fois, dans un livre qu'il est en train de terminer, Christophe Charle soumet à une analyse comparative les trois Nations impériales, l'Angleterre, la France et l'Allemagne et confronte systématiquement les données démographiques, sociales, économiques, et ce faisant il fait disparaître, il volatilise un certain nombre d'idées reçues sur les nations, les stéréotypes. Par exemple l'idée selon laquelle les français auraient une classe ouvrière révolutionnaire et les anglais une classe ouvrière un peu molle. Il réfute cette opposition, en tous cas il la met fortement en question.

On en est encore aux préludes. Je pense que la grande difficulté à laquelle se heurte cette histoire comparée des différences propres à expliquer les différences pertinentes entre les nations c'est l'effet d'évidence ou de naturalisation. L'histoire nationale est naturalisée dans les cerveaux des historiens, des sociologues et des ethnologues et l'historique naturalisé apparaît évident, hors de question. C'est un précepte fondamental de la méthodologie qui a été un peu réactivé par l'ethnométhodologie. L'ethnométhodologie met en garde contre le taken for granted de choses qui ne sont pas évidentes et les ethnologues savent depuis longtemps, les sociologues un peu moins, que l'exotisme, le dépaysement etc. a une fonction essentielle, c'est de rendre extraordinaire des choses ordinaires, de débanaliser, et en fait le principal intérêt de l'ethnologie, c'est l'effet qu'elle produit sur l'ethnologue. Alors, évidemment, aujourd'hui tout le monde dit,.. Garfunkel dira "attention, l'évidence de l'expérience commune, de la folk theory etc. , il faut faire attention...". Mais ça, c'est comme les prédications des pasteurs, comme dit Nietszche, ça n'empêche pas le péché, il faut trouver des trucs pour transformer ce précepte ; faites attention, les choses sont évidentes, vous n'aurez pas l'idée de faire l'histoire de certains trucs parce qu'ils vous paraissent évident et vous aurez d'autant moins l'idée de faire l'histoire que ces choses sont évidentes parce qu'elles vous paraissent ne pas avoir d'histoire. Là j'insiste lourdement parce que dans mon expérience c'est la chose la plus importante que je peux essayer de transmettre, il ne faut pas se contenter de dire, "il faut débanaliser", il faut donner des moyens pratiques d'opérer la débanalisation, ce que les formalistes russes appelaient... en anglais ils ont transmis par estrangement, comment se faire étranger à sa propre tradition. Alors cet estrangement, c'est la réflexivité historique qui l'amène, Comment devenir ethnologue de sa propre société, comment devenir l'historien de sa propre expérience historique, comment devenir le socio-analyste de son propre inconscient social ?

(…)

Comment faire le questionnaire ethnologique capable d'orienter l'enquête sur les faits historiques pertinents qu'il faut connaître pour comprendre vraiment ce qui se passe aujourd'hui dans le système d'enseignement français ou allemand ? Comment faire le questionnaire historique nécessaire pour comprendre que quand un allemand me raconte ce qu'il me raconte sur une révolte, je ne comprends pas vraiment. C'est déjà tellement difficile que s'il faut comprendre qu'on ne comprend pas, on laisse tomber, et on fait de la sociologie UNESCO sur la base de mauvaise traductions, de malentendus. On peut essayer de demander aux Allemands de cesser de faire semblant de comprendre ce que les français leur racontent, ce qu'ils font souvent d'autant plus facilement que si ils sont en discussion avec des français c'est qu'ils connaissent déjà la France... c'est pas des Allemands pur beurre qui ne comprendraient rien. Alors c'est compliqué tout ça. Comment faire que les Allemands disent ce qu'ils ne comprennent pas dans le système d'enseignement français et réciproquement? Alors, la difficulté vient du fait que c'est en apparence trop facile, il y a des tas de fausses similitudes. On dit Abitur, c'est Baccalauréat. Ça c'est le problème de traduction. Moi j'ai eu ce problème quand je m'occupais de collections de sciences sociales: on traduit Middle class, on sait qu'il ne faut pas mettre "classe moyenne", alors on met bourgeoisie, ou bien Abitur, on met Baccalauréat. Si j'avais fait comme ça, mon enquête grecque était foutue. Alors il y a des commissions bureaucratiques qui cherchent des équivalences entre les diplômes, mais un sociologue, il ne cherche pas des équivalences, il ne s'agit pas de faire un marché avec un étalon_or des diplômes. Il s'agit de comprendre et pour comprendre Abitur, il faut toute la structure avec la différence avec Realschule etc. Alors la fausse familiarité fondée sur les similitudes apparentes phénoménales empêche de comprendre qu'on ne comprend pas.

Une parenthèse, j'insiste : comment être l'ethnologue de son propre milieu, comment être capable de transformer les problèmes sociaux en problèmes sociologiques, c'est presque une règle de la méthode, comment faire la sociologie du journalisme sans faire du journalisme sociologique ou du journalisme sociologique sur le journalisme... alors c'est un cas typique, c'est un univers absolument tangent, on est tellement près, le sport, les femmes, comment faire de la sociologie des femmes quand on est une femme ? Il y aurait beaucoup à dire...

Le danger comme dans les rapports entre Français et Allemands, c'est de croire qu'on a tout compris, de se sentir malin. Alors ça, je le dis toujours, mais je me permets de le redire, plus on est jeune, plus on fait de la sociologie pour se sentir malin. Il y a aussi de la psychanalyse, on est toujours en position de meta par rapport à tous les autres, sans réciprocité. Évidemment, on adore ça. Il faut faire très attention à ça. Je fais un peu le grand-père des sciences sociales mais ce n'est pas sans importance… Il fut un temps où j'avais un principe, quand on venait me demander de faire une thèse avec moi... ils étaient libres de venir, donc j'étais libre de refuser. Par exemple, une fille de harkis qui venait et disait: "je veux faire une thèse sur les filles de Harkis" : _ Non, vous n'avez pas l'âge de faire ça, c'est trop dur, c'est trop dramatique, je déconseille vivement, si vous voulez aller le faire ailleurs. Alors ça ne veut pas dire qu'il ne faut pas investir son expérience personnelle, que je veux une sociologie objectiviste, froide, glaciale, toutes les conneries qu'on peut dire sur ce que je dis et surtout sur ce que je dis pas, ça veut dire qu'il y a des rapports à l'objet qui sont très difficiles à contrôler, et donc le moteur est très puissant, mais il n'y a pas de freins, alors il faut mettre des freins. Alors les freins c'est la méthode statistique, c'est la sociologie hard, c'est les enquêtes lourdes, et tout le monde ne peut pas passer par ça. Voilà, je n'en dis pas plus. Donc il faut beaucoup d'instruments de rupture, sinon on fait des cultural studies. Alors ça, c'est la vérole des pays anglo-saxons, je le dis avec fermeté, Et Dieu sait pourtant que j'étais dans un rapport d'alliance avec Stuart Hall à l'origine, mais il n'est pas responsable de sa postérité, pas plus que moi de la mienne. Tout un tas de gens se recommandent de lui, qui font des choses assez horribles selon moi, et qui croient que quand ils regardent un match de Base-Ball à la télé, ils font de la sociologie[3]. J'exagère, mais c'est pour faire comprendre, Le discours oral permet de faire comprendre, de dire des choses de manière grossière et simpliste qui, sinon, ne se comprennent pas. C'est pas du tout que je sois pour une ascèse : "il faut souffrir pour faire de la bonne recherche", je dis souvent, il faut prendre plaisir à la recherche, il n'y a rien de plus marrant que faire la recherche, mais en même temps, je dis : attention, il faut vraiment aller sur le terrain, il faut vraiment faire des interviews, il faut faire des choses dures dans le métier, et pas seulement exigées par des impératifs de connaissance mais aussi par des impératifs de connaissance du sujet connaissant, de transformation du sujet connaissant, de contrôle du sujet connaissant. Le mythe du terrain des ethnologues, "le terrain, le terrain, le terrain", les ethnologues nous pompent avec ça... Si c'est une épreuve initiatique à la con pour séparer les vieux des jeunes c'est dégueulasse, mais si c'est pour dire: tant que tu n'y es pas allé tu causes tu causes tu causes, textes textes textes... il y a aux États-Unis des gens qui théorisent qu'il ne faut pas aller sur le terrain parce que "c'est que des textes". J'en dis pas plus. En fait, j'en dis beaucoup, pour les gens qui m'entendent et qui sont plutôt du côté du caractériel, du dispositionnel, de la façon d'être "homme ou femme cherchant". La statistique a ses vertus, on peut faire de très bonnes recherches sans statistiques, beaucoup de travaux que j'estime n'ont pas touché aux statistiques. Mais il est vrai que souvent la statistique lourde, un peu positiviste, a des vertus de celles que je viens d'énoncer, des vertus de transformation du regard du chercheur. Et, par exemple, en ce moment il y a une sorte de prédication du laxisme c'est : "lâchez-vous". Je pense que c'est pas bien. La rigueur, c'est pas un péché. Mais en même temps les pères la rigueur, les méthodologues, c'est atroce, et mes débuts dans le milieu, je me battais contre les pères la rigueur qui n'avaient que Lazarfeld à la bouche et qui ne faisaient jamais de recherche eux-mêmes mais essayaient d'empêcher les autres d'en faire en imposant des impératifs que Lazarsfeld lui-même ne s'était jamais imposés[4]

Alors les pères la rigueur c'est une catastrophe, mais les pères la branlette aussi.

C'était une parenthèse. Donc le problème c'est de comprendre qu'on ne comprend pas. Comment être sans cesse rappelé à l'ordre quand on oublie qu'on ne comprend pas... Une fois pour toute, si on a un principe épistémologique, ça ne marche pas. Il faut être dans une situation où dès que vous oubliez, quelqu'un vous rappelle à l'ordre. Il faut se rendre étranger à ses propres pratiques à l'égard de la connaissance des pratiques étrangères. Ça c'est encore abstrait, mais c'est déjà mieux que rien, connaître par le savoir livresque, par exemple si on travaille sur le système d'enseignement français, savoir comment ça marche en Allemagne. C'est mieux que rien.

Mais surtout, c'est ça l'idée de toute l'entreprise que je vous raconte, c'est instaurer des relations sociales entre des étrangers tel que chacun prenne un regard étranger sur les pratiques et les traditions des autres et donc sur ses propres pratiques. C'est à dire, créer un dispositif social, un groupe, un collectif multinational, alerté sur cette question du danger de l'évidence, en alerte de ce point de vue là, décidé à ne pas faire semblant de comprendre, à poser les questions bêtes, à dire "mais qu'est ce que c'est qu'un Abitur ?", à ne pas se contenter d'une fausse compréhension. Alors ce que je dis là pour l'international, c'est la même chose pour l'interdisciplinaire. Je pense qu'il y a des inconscients historiques nationaux, des inconscients historiques disciplinaires et des inconscients historiques disciplinaires nationaux. Quand un historien français discute avec un sociologue allemand, il y a deux barrières d'inconscient, il y a d'une part l'inconscient national et d'autre part l'inconscient disciplinaire : la position de l'histoire dans l'espace des disciplines n'est pas la même. Là je vous renvoie à un dialogue que je fais avec un historien allemand spécialiste de l'histoire des Annales[5]. Je pense que c'est très important, si ne vous voulez pas rester des petits provinciaux enfermés dans votre francitude, ou autre. C'est absolument capital de savoir ce qu'il en est de votre discipline dans d'autres pays. Ne pas accepter de rester enfermés dans la triade de personnes entre lesquelles on vous enferme.

Pour qu'un tel groupe, un tel dispositif social fonctionne… je pense que les problèmes épistémologiques il faut leur trouver des réponses sociales. Ce dispositif ce n'est pas un dispositif épistémologique, c'est un dispositif social à fonction épistémologique, c'est un ensemble de gens alertés épistémologiquement, qui sont en alerte sur la question de l'inconscient historique et sur le danger de prendre les choses évidentes pour évidentes et qui se donnent pour objectif d'élaborer collectivement des moyens d'explorer méthodiquement cet inconscient historique. Alors évidemment ce moyen, cette méthode collective d'exploration de l'inconscient historique ne peut être qu'une méthode historique. On revient au point de départ, on revient à l'histoire comparée, quel doit être l'objectif de cette histoire particulière capable de répondre à ce problème, c'est une histoire qui se donne pour but de dévoiler les inconscients historiques, les transcendentaux historiques et évidemment ça fait immédiatement reculer les historiens positivistes qui disent: "Comment, mon objet ce n'est pas un transcendental historique". Même les plus ouverts, les plus disponibles, c'est pour ça que je dis transcendental historique, pour les provoquer, disent "mais quand même c'est pas possible, c'est le philosophe qui sommeille dans la tête du sociologue, il nous emmerde tout le temps avec ça". Sous le cela va de soi, sous les évidences, il y a des accords entre les inconscients historiques, j'avais pris dans mon cours des exemples comme "originalité" dans le texte de Mallarmé, si ça passe inaperçu c'est qu'il y a un accord entre mes catégories de pensée qui sont le produit des mêmes conditions que celles de celui qui a écrit le texte, au moins en apparence, et la coïncidence des catégories de pensée entre l'émetteur et le récepteur du message donne cette impression d'évidence. D'où l'impératif de double historicisation, alors on a l'air d'être en abstraction mais le but sera de transformer cet impératif en quelque chose de pratique : historicisation du sujet connaissant, historicisation de l'objet connu. Alors cet impératif abstrait, il faut le rendre praticable. L'autre jour au Collège de France, je voulais donner un truc : si j'étais positiviste, je dirais je vais appeler ça la lexical fallacy, c'est la fallacy qui tient à l'apparente évidence du lexique et je vous mets en garde contre la lexical fallacy, et il faut faire attention à tous les mots, double rupture, historicisez-vous, ce mot où vous l'avez attrapé etc.

Il faut donc donner à ces chercheurs qui se mettent d'accord sur un programme commun de lutte scientifique : travailler à objectiver l'inconscient historique qui nous empêche d'objectiver vraiment notre objet; si on se met d'accord là-dessus il faut des instruments. Alors, on peut dire pour la lexical fallacy, il y a la begriffsgeschichte que j'ai évoquée rapidement, vous verrez dans l'article d'ARSS elle est décrite, je raconte un peu comment ça marche, c'est une histoire des concepts, vous prenez par exemple le concept de civilisation qu'il y a chez Elias et vous en faites la généalogie historique, c'est déjà très bien, mais j'ai dit les limites. Alors moi ce que j'ai proposé comme équipement collectif pour les chercheurs engagés dans cette recherche collective, un autre équipement, c'est ce que j'ai appelé le vocabulaire des institutions européennes. Alors je décalque d'un livre magnifique de Benvéniste, le vocabulaire des institutions indo-européennes, publié aux éditions de minuit dans les années 70, qui me semble-t-il est un modèle pour essayer de contrôler l'effet sur le penseur des instruments de pensée qu'il est obligé d’utiliser parce qu'il pense dans une langue et dans unelangue historique. Alors, ce vocabulaire des institutions indo-européennes... j'extrais ce qui me semble en être le principe : Benvéniste prend une racine, par exemple fulgur (éclair) et il va la suivre dans toutes les langues indo-européennes et il va être guidé dans son exploration par deux principes d'association, soit sa culture philologique : là où le profane ne verrait pas que c'est le même mot en grec et en araméen, il voit que c'est la même racine, il a le sens de la racine brute, racine linguistique et comme il était élève de l'école Durkheimienne, il a aussi le sens de la racine mythico-rituelle, et quand il rencontre un mot qui veut dire l'Est, il pense tout de suite Est/Ouest, structure/division, division de l'espace etc. et en se laissant guider par l'une ou l'autre de ces racines il fait surgir l'inconscient qui est un inconscient social, que nous avons tous dans la tête : quand on dit le "droit", c'est pas le "courbe".., il déploie cet espèce d'inconscient historique qui est déposé dans les mots, et cet inconscient historique est très puissant parce que c'est une philosophie sociale. Par exemple, je pense que - Benvéniste a écrit un livre sur le performatif qui a été à l'époque du structuralisme triomphant commenté partout - je pense que son texte sur le performatif, écrit en tant que théoricien de la norme est beaucoup moins bon que quand il commente les mots qui veulent dire le droit dans les langues indo-européennes, parce qu'il y a plus de philosophie dans la langue qu'il n'y en a dans la tête des linguistes. C'est une vieille thèse, il y a différents usages, Heideggeriens, … c'est un détail un peu dégueulasse de cette propriété chez les philosophes, ils se sont beaucoup amusés avec les racines, les jeux de mots, nous avons des contemporains qui jouent encore à ça dans la lignée Heideggerienne. Là c'est l'antidote, l'antithèse, Benvéniste il ne rigole pas avec les mots à la Derrida, il suit les articulations des mots pour essayer d'extraire des mots la philosophie sociale qu'ils enferment, la théorie sociale, qui n'est pas triviale, qui a été élaborée, testée par des générations et qui est beaucoup plus profonde que les cours de Droit. C'est un des instruments. Un des objectifs collectifs de ce dispositif c'est de faire un vocabulaire des institutions européennes analogue, bon on va prendre des mots comme "délinquance", mais les mots banals, "misère"…, des mots chargés et difficiles à traduire qui sont de l'ordre des idiolectes nationaux, qui sont chargés d'histoire et que la traduction annihile. Alors maintenant dans les interviews, quand vous faites les interviews d'étrangers, c'est un gros problème, ça va se faire en anglais, qu'est ce que les gens perdent quand ils passent en anglais quand il s'agit des choses profondes qui touchent à leurs structures nationales, est-ce que l'essentiel n'est pas perdu ? Il y aurait beaucoup de choses à développer dans cette direction...

La deuxième direction, c'est cette histoire comparée pertinente. Chacun des participants à ce groupe d'histoire comparée qu'on va commencer avec Charle, avec Nikos Panayotopoulos [6] (qui est) Grec, qui a été un peu à l'origine, qui a soulevé parce qu'il était un peu indigné de notre incompréhension devant certaines particularités de la tradition grecque, il a dit : "il faut que je vous raconte l'histoire de la Grèce, pas toute l'histoire de la Grèce des origines à nos jours mais l'histoire de la Grèce qu'il faut connaître pour comprendre ce que vous ne comprenez pas". Voilà un exemple, vous dites à un américain : "voilà ce qu'il faut connaître de l'histoire de la France pour comprendre les réactions françaises sur le problème du PACS". C'est un très beau sujet, avec l’Église catholique, Esprit etc. Pour comprendre les divisions des intellectuels sur le problème de l'homosexualité, qu'est ce qu'il faut savoir sur l'histoire de la France?… Chaque membre du groupe de recherche doit être capable de transformer les autres en informateurs éclairés - pas simplement en enquêté qui répond à des questions, êtes vous pour, êtes vous contre etc., - capable de se transformer en informateur pour les autres. L'idéal étant que le groupe lui-même devienne une instance d'interrogation systématique, que personne n'oublie jamais qu'il est en position d'informateur et pas raconter des choses triviales sur la délinquance, s'il pense que ça va mieux, ça va plus mal etc.

Deuxième difficulté pour cette histoire comparée, c'est un problème de poupées russes, ces histoires qu'il faut faire émerger, objectiver, sont elles-mêmes le produit de la comparaison, de la confrontation. Il faudrait développer un petit peu mais je le dis rapidement : l'histoire comparée ne doit pas oublier que l'histoire qu'elle étudie comparativement est le produit de comparaisons réelles entre les nations. Par exemple j'avais rendu compte dans Liber d'un livre intitulé The Britons[7], un très beau travail d'une anglaise montrant comment les anglais se sont construits depuis la Révolution française, pratiquement se sont construits contre les Français de manière systématique, dans leur manière d'être, de parler etc. Elle fournit des tas d'instruments ethnographiques. Il y a aussi un livre qui vient d'être traduit en français à la Maison des sciences de l'homme, qui montre de la même façon comment les Allemands se sont construits de manière quasi-systématique contre les Français, on retrouvera ça chez Elias. Alors maintenant qu'est ce que ça veut dire se construire contre? Pourquoi est-il important de savoir que la comparaison est dans l'objet ? On va comparer des choses qui comparent, des gens qui se comparent, et qui sont pour une part le produit des comparaisons. Les gens dans ce qu'ils sont sont pour une part le produit des comparaisons. Ils ne veulent pas être ça, ils veulent être ça, s'ils sont de gauche ils veulent être comme les Français, s'ils sont de droite non, parce que c'est compliqué, c'est pas globalement "les Allemands", les Allemands de gauche se construisent avec les Français contre les Allemands de droite. Si on ne sait pas que la comparaison est dans l'objet même qu'on soumet à la comparaison, on risque de prendre pour science comparative des stéréotypes issus de la lutte entre des nations qui se comparent. Bon je laisse ça, c'est déjà assez compliqué. Donc les différentes nations se comparent entre-elles, se construisent les unes contre les autres, et ce travail de comparaison, même quand il est fantasmagorique, même quand il est dans l'ordre des représentations contribue à faire la réalité historique des nations. L'image de Paris au XVIIIème siècle, on peut pas dire c'est seulement un mythe, c'est un mythe qui a des effets sur les Parisiens et sur ceux qui viennent à Paris.

Bon je vais vous raconter rapidement Thompson et Elias. Thompson"The Peculiarities of the English", article qui a été reproduit dans un recueil "The poverty of Theory"[8] . Le point de départ c'est un article de Perry Anderson et Tom Nairn … de la New Left Review[9] que Thompson décrit comme naïvement francophile et qui font quelque chose de très banal dans les mouvements de gauche, surtout marxistes, partout dans le monde, c'est prendre la Révolution Française comme mesure de toutes les révolutions, c'est pareil au Japon, et on demande est-ce que la révolution américaine est une vraie révolution, alors on cherche: est ce qu'il y a Thermidor, il manque la guillotine… Alors évidemment c'est un modèle qui a été imposé par le marxisme. Les deux adversaires de Thompson sont donnés pour francophiles, ce sont des fans d'Althusser… J'avais invité Thompson à l'école Normale à l'époque de la gloire d'Althusser et ça a été je crois à l'origine d'un très bon papier très drôle, qui vient juste après, si vous avez encore des comptes à régler avec Althusser, c'est une démolition magnifique d’Althusser[10]… Alors ces gens qui ont une vision française de l'Angleterre décrivent l'Angleterre en terme de manque. Ce sont des ethnocentriques inversés. (Thompson) esquisse une sociologie de ses adversaires et il dit qu'ils transforment un moment de rébellion légitime contre les néo-libéraux, Hayeck, Popper etc, en théorie universelle de l'histoire. Alors première question pourquoi l'Angleterre n'a-t-elle pas de "vraie" révolution, sous-entendu "française". "la révolution anglaise du XVIIème siècle est impure, inachevée, menée dans une persepctive religieuse", en conséquence ce n'est pas une vraie révolution, il n'en est pas sorti une vraie révolution, ni un vrai prolétariat. Donc première erreur soulignée par Thompson, l’ethnocentrisme, on prend une nation comme référence des autres : "il est impossible de comprendre seraient-ce les débuts du capitalisme anglais si on regarde avec des yeux parisiens les provinces attardés en voyant dans les propriétaires terriens une simple aristocratie féodale avec des traits bourgeois". C'est pas des vrais bourgeois capitalistes… Bon, il y a des tas de choses très remarquables dans cet article et au passage Thompson remarque que cette bourgeoisie agrarienne décrite comme archaïque a tout de même inventé l'économie politique. Ou en tout cas, l'économie politique, une économie politique naturaliste (avec la théorie du "laissez-faire") exprimait cette catégorie-là. Donc au XVIIIème siècle Thompson demande pourquoi le capitalisme agrarien a continué à dominer la bourgeoisie industrielle. Il ne nie pas complètement l'analyse des autres qui ne retrouvent pas les traits caractéristiques d'une bourgeoisie, il essaie de les comprendre dans une logique propre. Pourquoi le capitalisme agrarien du XVIIIème et le capitalisme industriel du XIXème siècle sont-ils restés alliés, confondus. Je schématise un peu : 1) la crainte de la Révolution française a réuni ces deux couches d'autant plus que le prolétariat national naissant menaçait les privilèges de ces deux couches. 2) Dans cette symbiose d'une bourgeoisie et d'une aristocratie, l'aristocratie domine parce qu'elle tient l’État, avec des traditions apparemment très archaïques, avec la Royauté, la pompe, etc., et aussi parce qu'à travers son style de vie aristocratique elle continue à donner la norme en matière culturelle. C'est marxiste, mais pas au sens…

Thompson c'est quelqu'un qui a renouvelé autant que possible tout en restant marxiste déclaré, en introduisant la dimension ethnologique… Cf Chamboredon

Deuxième question que pose Thompson : "Pourquoi l'Angleterre n'a-t-elle pas d'intellectuels (à la française) ?". En schématisant, beaucoup, mais c'est très important parce que dans les discussions soit on n'en parle pas, soit on régresse au niveau du café du commerce... D'où la nécessité d'expliciter ce genre de choses, y compris dans les réunions sur les intellectuels, entre ce que les gens disent en séance et ce qu'on apprend après, il y a un "gap". D'où la nécessité d'élaborer ça, sinon l'inconscient national, les préjugés reviennent et s'engouffrent dans la béance conceptuelle. Donc pourquoi l’Angleterre n'a-t-elle pas d'intellectuels, parce qu'à cause du Protestantisme l'Angleterre n'a pas besoin de l'intellectuel des Lumières et de sa lutte contre l'obscurantisme. Il y a une "tradition of dissent", l'intelligentsia n'est pas centralisée, il montre qu'à Glasgow il y a des intellectuels qui du fait des différences nationales sont proches des Français, il y a des Irlandais. Il n'y a pas de conflit avec une autorité centrale, le pouvoir académique n'étant pas constitué, alors ça c'est un facteur explicatif de la différence que j'expliquais dans le cours sur Manet, comme il n'y a pas eu la concentration académique, il n'y a pas lieu de se révolter contre une instance centrale, et en un sens l'académie a produit Manet, a produit les conditions favorables à l'existence de Manet paradoxalement par la concentration extraordinaire de pouvoir qu'elle a réalisée. Dans un système décentralisé on n'a pas de raison de partir en guerre contre… Moins d'inclination à produire une critique systématique.

Bon alors parmi les préjugés, la classe ouvrière anglaise est débile, passive, positiviste, pas critique: passive, pas marxiste. Alors lui il dit "pas du tout". C'est très important, Thompson est marxiste, il est pas suspect de vouloir emmerder le marxisme a priori, il veut le… refurbish. Moyennant quoi, il a tort[11]…. Il explique que cette tradition a produit Darwin, mais pas Voltaire. Elle a produit la méthode expérimentale contre la lutte intellectuelle. La méthode expérimentale qui marque la coupure entre l'ultime qu'il faut laisser à la théologie, et à côté la science qui avance, qui fait son travail.

Troisième question, pourquoi n'y-a-t-il pas de syndicat, de tradition révolutionnaire, il montre p 67 qu'en grande partie c'est liè à la politique extérieure, qu'à chaque fois qu'il y a eu des rébellions, qu'une vraie stratégie socialiste était praticable, à chaque fois que ça chauffe un peu, le mouvement des années 90 s'est craché contre la guerre des Boers, l'insurrection syndicaliste de 1908-1914 s'est évanoui dans la seconde guerre mondiale. Les potentialités de l'après guerre on été annulées par la guerre froide…

Une autre source, très vite, Thompson se posait la particularité des Anglais, Elias se pose la particularité des Allemands. A mon sens il reste dans un point de vue un peu ethnocentrique inversé, il prend sur l'Allemagne le point de vue de la France. Ce qui lui donne une liberté par rapport au nationalisme allemand, c'est très très important et ça a beaucoup secoué les Allemands. Mais par rapport à ce que fait Charle, il essaie de faire un espace complètement décentré où on ne sait plus si on parle de France, d'Angleterre ou d'Allemagne. C'est déjà pas mal, il essaie de construire un point de vue polycentrique. Et c'est très difficile parce que les sources historiques sont construites dans chaque nation, est-ce qu'il faut faire un plan par nation ? Vous imaginez le problème que ça pose ne serait-ce que d'un point de vue rédactionnel. Alors l'Allemagne n'a pas pas connu de processus de centralisation précoce. Il n'y a pas eu centralisation rapide des fonctions étatiques, monopole fiscal, monopole de la violence légitime. L'Allemagne n'a pas connu la transmission du code de savoir-vivre de la noblesse vers la Bourgeoisie, le processus de civilisation, c'est le thème du Sonderweg, le thème de la voie originale des Allemands, un quasi stéréotype de l’histoire allemande. Je fais vite : Elias se sert de la France de deux façons, il s'en sert comme d’un référent théorique pour l'historien mais sans oublier que la France a été un référent historique pour les allemands. On peut distinguer les deux. La France a été dans la réalité historique un référent pour les Allemands. Et les représentations collectives de la France ont joué un rôle réel dans l'histoire de l'Allemagne depuis le XVIIIème siècle. Par exemple ce qu'il appelle "l'auto-thématisation", la représentation de soi que produisent les Allemands se construit en opposition par rapport au modèle de la civilisation, c'est l'opposition Kultur/Civilization que vous connaissez, la Kultur, la profondeur, la sincérité, la vérité, la profondeur, la morale, ça c'est allemand et Civilization, c'est français, superficiel, mondain. Pour Elias cette opposition est structurante de l'image de soi que les intellectuels allemands ont développée (…)

'' Il manque dix minutes.''

Enregistré et transcrit par Benoît EUGENE.

Notes

[1] DuRKHEiM, Б. : Textes. Présentation de Victor Karady. Paris, Les Éditions de Minuit, 1975, Le sens commun, collection dirigée par Pierre Bourdieu. Vol. I : Éléments d'une théorie sociale

[2] Probablement Stanley, Charles P. Kindleberger, Laurence Wylie, Jesse R. Pitts, Jean-Baptiste Duroselle and Francois Goguel Hoffman, In Search of France, Harper & Row, 1965 (NDT)

[3] Lire, par exemple, La Sociologie après Bourdieu, Sylvain Laurens fait du fitness(note du Concierge)

[4] Lire Michael Pollak, FEHL F. LAZARSFELD FONDATEUR D'UNE MULTINATIONALE SCIENTIFIQUE, Actes de la Recherche en Sciences Sociales, 25, 1979, pp. 45-59.

[5] Pierre Bourdieu, "Sur les rapports entre la sociologie et l'histoire en Allemagne et en France. Entretien avec Lutz Raphael" in Actes de la recherche en sciences sociales, 106, 1995, pp 108-122.

[6] Lire Nikos Panayotopoulos,"LE CHAMP SOCIOLOGIQUE GREC ET LES EFFETS DE LA DOMINATION SYMBOLIQUE INTERNATIONALE" in Regards sociologiques, n°30, 2005, pp. 91-99 et "Les grandes écoles" d'un petit pays (Les études à l'étranger : le cas de la Grèce), Actes de la Recherche en sciences Sociales, 121, 1998, pp. 77-91.

[7] Linda Colley, Britons, Forging the Nation, 1707-1837, New Haven, Yale University Press, 1992.

[8] E.P. Thompson, ''The Peculiarities of the English", in The Socialist Register, 1965, pp.311-362

[9] Plus précisément Thompson traite d'une série d'articles : Perry Anderson, "Origins of the Present Crisis", New Left Review, 23 ; Tom Nairn, "The English Working Class", NLR, 24; "The British Political Elite", NLR, 23; "The Anatomy of the Labour Party – 1", NLR, 27, et "The Anatomy of the Labour Party – 2", NLR, 28.

[10] Pierre Bourdieu, « La lecture de Marx : à propos de "lire le Capital" », Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 1, no 5-6,‎ novembre 1975, p. 65-79

[11] Bis Repetita, voire note de chapeau sur Todd