En juin 2016, la Banque centrale européenne (BCE) a introduit un nouveau programme visant à booster l’économie de l’Eurozone. Depuis quelques années, des sommes importantes ont été débloquées pour stimuler la croissance – sous le nom de « quantitative easing » - en accordant des prêts à taux très réduits aux banques et en rachetant des obligations souveraines, pour ne citer que cela. jusqu’ici, les banques avaient été les principaux bénéficiaires. La BCE franchit désormais une nouvelle étape en achetant des obligations d’entreprises - ce qui revient à accorder des prêts avantageux aux corporations, ce qui est fondamentalement une subvention aux plus grands acteurs du marché européen.

Alors qui sont les gagnants ? Quelles firmes profitent de la générosité de la Banque des banques ?

Peu de noms ont émergé au-cours des derniers mois, la BCE ne révélant pas le nom des compagniers, seulement les codes des obligations. Le Corporate Europe Observatory a mis des noms dessus et la liste réserve des surprises. Il semble notamment que l’ECB apporte sa propre contribution au réchauffement climatique global, accordant son soutien financier aux sociétés de gaz, de pétrole, et d’automobiles comme Shell, Repsol, Volkswagen et BMW.

Le programme

Le programme de rachat de titres (Corporate Securities Purchasing Programme – CSPP) fut décidé en mars et a commencé en juin. Depuis cette date, l’ECB a dépensé 46 milliards d’euros en obligations d’entreprises (à la date de novembre 2016)[1]. Selon une source, cette somme devrait atteindre 125 milliards en septembre 2017[2]. Ce qui n’est pas rien.

Une obligation est fondamentalement une sorte de prêt. Le prêteur fournit de l’argent à l’émetteur de l’obligation, un intérêt est dû à intervalle régulier et la valeur faciale est remboursée à une date pré-établie, ce qu’on appelle la « date de maturité ». Quand les obligations d’un certain type sont demandés sur le marché, les intérêts que doivent payer les firmes baissent. « Il fait bon à l’ombre du CSPP » écrivait le Financial Times le 20 juillet 2016, citant une étude montrant combien les obligations rachetées par la BCE marchaient mieux que d’autres.

L’émission d’une obligation n’est pas si simple, cela nécessité des connaissances techniques dans les marchés financiers. De nombreuses corporations ont leurs propres banques qui gèrent ces transactions compliquées. C’est un univers qui n’est pas accessible aux PME, qui recourent aux banques pour le crédit, pas pour vendre des obligations. Le CSPP est donc une main tendue aux grandes firmes et non aux PME.

La BCE n’achète pas les obligations directement. Elle coordonne ces achats, mais ils interviennent de façon décentralisée à travers six banques centrales – Allemagne, Espagne, Italie, Belgique, Finlande et France – qui font le travail. Elles ont toutes pour mission de repérer et d’acheter des obligations attractives tant dans leur propre pays que dans d’autres, pour que l’effet se répande de façon plus ou moins homogène.

ECB1.png

Ces six banques centrales actualisent régulièrement les informations concernant leurs porte-feuilles sur le site de la BCE[3]. Malheureusement, à l’exception de la Banque Centrale d’Allemagne, elles ne révèlent pas les noms des compagnies, seulement les codes qui identifient une obligation particulière, connu sous le nom de International Securities Identification Number (ISIN). Mais retrouver les noms par l’intermédiaire des ISIN est un jeu d’enfant. Le Corporate Europe Observatory les a tous listés afin de savoir quels investissements avaient été jugés valables pour l’argent public.

Cependant, le manque de transparence de la BCE ne permet pas de savoir quel montant en obligations est détenu pour chaque corporation particulière. Si de nombreux fonds de pension publient cette information, il semble bien que la banque centrale de centaines de millions d’Européens en soit incapable ! On peut néanmoins apprendre beaucoup de choses de ces listes.

Énergie sale et automobiles

La liste établie par le Corporate Europe Observatory tend à faire apparaître une stratégie sectorielle significative. Une importante priorité est données aux infrastructures, autoroutes, trains et même aéroports. Mais le programme n’est pas seulement, loin de là, focalisé sur les réseaux. C’est toute une histoire que raconte ces achats pris dans leur ensemble. Le CSPP tel qu’il se présente nous parle du changement climatique. Il émane de la liste une odeur caractéristiques de carburants fossiles, les compagnies pétrolières parmi les plus importantes bénéficiant d’une remarquable attention de Francfort. La BCE a fait des emplettes pas moins de 11 fois chez Total, 16 fois chez le pétrolier italien Eni, six fois chez repsol, six fois chez l’Australien OMV et sept fois chez Total.

ECB2.png

Le premier secteur est clairement cependant celui de l’électricité et du gaz. Si on considère par exemple les achats d’obligation en Espagne, 53% des compagnies sont actives dans le secteur du gaz, et le chiffre est encore plus impressionnant pour l’Italie avec 68%.

Bien que les montants – le total détenu par la BCE pour chaque compagnie - ne soit pas disponible, la fréquence des transactions révèle un intérêt certain dans des firmes qui contribuent le plus au changement climatique.

Le’biais en faveur des compagnies d’énergie sale est fort. Sauf si Siemens a l’intention d’investir dans la production d’éoliennes avec l’argent reçu de la BCE, la seule énergie « alternative » figurant sur la liste est le nucléaire, avec le producteur d’uranium enrichi URENCO et le producteur de centrales nucléaires finlandais Teollisuuden Voima.

Les achats d’obligations par la BCE montrent aussi un goût pour l’industrie automobile. Cela apparaît le plus clairement sur la liste de la Banque centrale allemande. Les investissements de la BCE les plus fréquents mettent à égalité Daimler AG (Mercedes) et BMW s’élevant à 15, suivi de Volvo avec 7 et Renault avec 3. On peut présumer que la présence du fonds d’investissement de la famille Agnelli Exor vise à garantir que les Italiens Fiat et Ferrari participent à la fête de Noël.

Investissements troublants et scandales

La présence de certaines corporations dans le programme de la BCE peut faire froncer les sourcils, notamment Volkswagen impliqué dans le toujours en cours scandale du Diesel Gate de fraude sur les taux d’émission déclarés. Parmi les autres firmes présentes sur la liste et objets de scandales, on trouve :

Eesti Energia, firme estonienne impliquée dans le premier gisement de gaz de schiste exploité aux Etats-unis[4] - l’énergie la plus sale qu’on puisse imaginer – suscitant de fortes résistances locales ;

Ryanair, tristement célèbre pour ses violations du droit du travail[5]

La firme espagnole Gas Natural connue pour ses coupures d’électricité et de gaz sans pitié, qui a récemment causé la mort dans un incendie d’une retraitée espagnole forcée de s’éclaire à la bougie[6]

ENEL, un géant italien de la fabrication de centrales électriques, impliqué dans un projet de barrage en Amérique du Sud qui menace sérieusement les communautés locales – des violations des droits humains ayant été rapportées face à la résistance locale [7]

Thales, fabricant de missiles, fusils, véhicules blindés et drones militaires, impliqué dans différents scandales de corruption au-cours des années, notamment en Afrique du Sud ce qui a conbduit à l’inculpation du Président de la chambre, aujourd’hui Président Jacob Zulma[8]

Ajoutons que les compagnies d’eau privées Suez, Vivendi et Veolia sont très présentes sur la liste des achats de la Banque de France. Ce qui a de quoi énerver ceux qui s’opposent à la privatisation de l’eau, dont ces compagnies françaises sont le fer de lance.

D’autre investissements sont juste bizarres. Pourquoi par exemple, des pouvoirs publics investiraient-ils et donc subventionneraient une firme de jeu comme Novaomatic détenue par le milliardaire Johan Graf et dont le siège social est en Australie ? Et pourquoi des fonds publics atterrissent-ils dans les caisses de producteurs de biens de luxes, comme le Champagne Moët&Chandon, le Cognac Hennessy, les sacs pour femmes Louis Vuitton dont certains se vendent à des milliers d’euros ?

Qu’est-ce qu’un bon investissement ?

Tout ceci pose la question suivante : comment les investissements de la BCE sont-ils sélectionnés?Il semble que les critères ne soient pas nombreux et qu’aucun ne soit de natur qualitative. La firme doit être déclarée dans l’eurozone, ne peut être une firme financière (ou un établissement de crédit contrôlé par la BCE), ne peut pas être une entreprise publique et l’obligation doit être adossée à une note de solvabilité positive[9]. On ne trouve pas d’autres conditions officielles dans les documents publics.

Les investissements de la BCE relèvent du « quantitative easing » - fournir des liquidités massivement et à faible taux pour soutenir l’économie de l’eurozone. Les firmes peuvent dans certains cas disposer d’un délai jusqu’à 31 ans pour rembourser (la « maturité » maximale est de 31 ans), mais c’est le seul aspect du CSPP qui peut être considéré comme du long terme. Et on attend de voir ses effets sur l’économie et si les milliards d’euros aspirés par les corporations géantes vont ou non conduire à de la croissance, des emplois ou d’autres choses positives pour l’économie de l’eurozone. Imaginez que ces 46 milliars d’euros aient été investis dans, par exemple, l’isolation des logements. Un calcul rapide permet d’estimer que, moyen simple de lutter contre le réchauffement climatique, cet argent aurait permis l’isolation de 66 millions de logements et à la création de dizaines de milliers d’emplois[10]

En tous cas, une chose est sûre : ces énormes sommes constituent de fait une subvention publique aux firmes géantes qui accentuent le réchauffement climatique, mais rien ne montre qu’elles puissent aider les gens ordinaires à se remettre de la crise économique qui sévit toujours en Europe.

Article paru sous le titre The ECB’s ‘quantitative easing’ funds multinationals and climate change sur le site du Corporate Europe Observatory

Sommairement traduit de l'Eurospeak par Benoît EUGENE