Alors que la Cour d'Appel a confirmé le placement en détention provisoire de M. Tariq Ramadan, il est bon de revenir sur le précédent de Tarnac et un acteur commun aux deux affaires...

C'est le Procureur de Paris, François Molins, qui a requis la mise en détention provisoire de M. Tariq Ramadan (la non-indépendance du Parquet ayant par ailleurs été mille fois dénoncée par les observateurs du système juridique français soucieux de la séparation des pouvoirs).

Directeur de cabinet de la Garde des Sceaux Michèle Alliot-Marie au moment du déclenchement de "l'Affaire de Tarnac", c'est en tant que Procureur de Paris que François Molins avait eu ensuite à en traiter, s'acharnant à imposer la qualification "terroriste", malgré les juges d'instruction eux-mêmes. Il fallut une décision de la Cour de Cassation pour que cette qualification soit définitivement abandonnée... le 10 janvier 2017 (soit 9 ans après les faits !).

Le journal l'Humanité rappelait à cette occasion l'acharnement du Procureur Molins sur les prévenus :

Sur le fond, la décision de la Cour de cassation s’inscrit dans le droit fil de celle prise par les juges d’instruction. En août 2015, Après sept années d’une enquête qui n’a cessé de se dégonfler, ils n’avaient pas retenu la qualification « terroriste ». Mais vu seulement une opération de dégradation du réseau ferroviaire, effectuée dans la nuit du 7 au 8 novembre 2008, à Dhuisy (Seine-et-Marne), au moyen d’un crochet de fer à béton déposé sur une caténaire. Les magistrats instructeurs admettaient que ces actions ont été commises « dans le dessein patent de désorganiser le fonctionnement d’un rouage considéré comme étatique, la SNCF ». Mais, au-delà du désagrément causé aux usagers, elles ne pouvaient être considérées « comme ayant intimidé ou terrorisé tout ou partie de la population ».

L’affaire aurait pu s’arrêter là. Mais le parquet de Paris, mené par François Molins, qui était directeur de cabinet de la ministre de l’Intérieur Michèle Alliot-Marie en 2008, ne l’entend pas ainsi. Il fait appel de l’ordonnance des juges, en s’appuyant notamment sur le fameux pamphlet signé par le Comité invisible, l’Insurrection qui vient, attribué à Julien Coupat. Selon le parquet, ce texte – jamais interdit de vente – ne laisserait « aucun doute quant à la finalité de renverser par la violence l’État et détruire la société occidentale actuelle »... Examinés en juin 2016, ces arguments n’ont pas convaincu la chambre de l’instruction de la cour d’appel de Paris. Jusqu’au-boutiste, le parquet général s’est tout de même pourvu en cassation. Avec la réussite que l’on sait. Lors de l’audience, en décembre, même l’avocat général de la Cour de cassation n’a pas défendu la position du parquet.

"Détruire la civilisation occidentale actuelle"... Rien que ça ! On peut imaginer ce que le Procureur de Paris peut fantasmer sur Tariq Ramadan[1]...

Depuis, le Procureur de Paris a eu à traiter de toutes les affaires de terrorisme (et particulièrement islamiste) à l'échelon national, pour lesquelles il est seul compétent.

Il y a donc de fortes raisons de penser que l'incarcération de M. Tariq Ramadan soit une incarcération anti-terroriste qui ne dit pas son nom, et qu'elle n'ait finalement que peu à voir avec le témoignage des plaignantes (quels que soient les faits), Tariq Ramadan ayant depuis des années été accusé d'être un inspirateur du terrorisme par une partie de la presse (comme l'atteste, de façon si subtile !, la Une de Charlie Hebdo du 7 février 2018, Nouveau Journal Officiel de la République Française[2]...) et de hauts responsables de l’État ...

Comme l'a montré l'affaire Coupat, Tariq Ramadan risque donc d'être emprisonné, sans jugement, pour de très longs mois (plus de six mois dans le cas du premier !) à la discrétion d'autorités publiques, agissant "au nom du Peuple Français" qui a donc des comptes à leur demander - surtout après le fiasco de l'affaire de Tarnac qui n'a pourtant entrainé aucune sanction (et quels que soient les prétendus "changement de majorités" - 2 quand même !)...

Il ne s'agit de rien d'autre que d'une lettre de cachet. On imagine mal que celle-ci n'ait pas reçu l'aval de la Ministre de la Justice et du Président de la République...

Mais considérée la notoriété internationale dont jouit le prévenu, cette "affaire d’État" se déroule désormais soust les yeux du monde entier qui s'écarquillent devant le charme discret de la séparation des pouvoirs au pays de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen et de Montesquieu...

Depuis le 11 janvier, les plus hautes autorités de l’État n'auront décidément eu de cesse de concéder victoire sur victoire aux terroristes (qui détestent Tariq Ramadan au plus haut point) en dynamitant les libertés publiques qui, n'en déplaise aux Inquisiteurs de la politique de la peur, font partie intégrante, et ici pour le meilleur, de la-dite "civilisation occidentale".

Le Concierge

Notes

[1] Ajout du 24/02 : Grand lecteur, il n'avait pour se faire une idée qu'à lire "Frère Tariq", écrit par Caroline Fourest, principale "témoin" à charge, et semble-t-il livre de chevet de Manuel Valls et Alain Bauer, deux amateurs de romans de gare bien connus

[2] Un humour de lâches, face à un homme incarcéré ?