« (...) C'est donc avec beaucoup de sérénité que je fais face aujourd'hui à ces accusations et à cette atmosphère qui est un peu irrationnelle et dont on a l'impression que tout y devient permis. J'aimerais dire aussi parce que je l'ai lu sur des réseaux sociaux ici et là que je ne pense pas en fait qu'il s'agisse d'un complot. C'est vrai qu'on avait entendu Jean-Claude Elfassi ou qu'on avait entendu Metmati ou même Gilles Kepel des mois auparavant, certains cherchaient des témoignages, d'autres proposaient de l'argent, Metmati proposait jusqu'à 3000 EUR pour des témoignages donc quelque chose était là, était dans l'air, on me visait, on m'avait dans le collimateur, mais ça je l'ai toujours su, ce n'était pas nouveau. Je pense en fait que c'est dans le climat de l'affaire Weinstein, une femme qui tout à coup livre un nom et puis ceux qui m'ont toujours eu dans leur viseur, ceux dont j'étais l'ennemi y ont vu une aubaine extraordinaire et s'y sont jetés tête baissée en pensant, voilà on va le finir. « On va le finir » ce sont des mots qu'on a lus sur twitter ce sont des mots qu'on a lus sur Facebook : « il faut le finir, Tariq Ramadan ». Et donc c'était une aubaine qui s'était présentée à eux. Ce qui est tout à fait étonnant, c'est que pas un journaliste en France, de Marianne à Mediapart, en passant par Le Monde ou par Le Nouvel Observateur, ne s'est arrêté en disant : « Mais qui est cette femme, il faut quand même qu'on vérifie qui elle est, d'où viennent ces accusations-là. Et ça c'est tout à fait sidérant, on l'aurait fait pour n'importe qui, on l'a fait pour d'autres affaires et d'autres personnes, là comme je suis le Diable, la parole qui m'accuse est forcément la parole de l'Ange. Une parole d’Évangile. C'est malheureux parce qu'on n'en arrive même pas à se rendre compte que sur trois dépositions, elle donne trois versions différentes, on ne sait rien de sa vie et si on avait le minimum d'investigations, on se rendrait compte que les témoignages, les récidives, la situation personnelle, sont tout à fait parlantes, je parle même de la première personne, quant à la deuxième le caractère totalement invraisemblable et illogique de ce qui est avancé de mes agissements n'est même pas mis en évidence. Parole d’Évangile encore. Et donc le minimum du travail de journaliste n'a pas été fait. Au contraire, on s'est dit, il faut qu'on charge d'avantage sur l'accusé qui est Tariq ramadan puisque c'est le Diable. Et on en a vus qui pensaient que j'étais à terre pour continuer à vouloir en rajouter. Dont Mediapart qui tout à coup ajoute une enquête vite fait pour pouvoir dire, ah non nous ne sommes pas les complices de l'homme. Vous savez en France, on a eu des personnes qui sont le symbole d'une certaine dignité intellectuelle. Zola avait pris la plume pour défendre l'honneur de la France et de la Justice. On ne s’improvise pas Zola, et n'est pas Zola qui veut. Certains vont prendre la plume pour sauver leur nom, leur personne, voire leur journal. C'est ainsi il faut prendre acte avec tristesse et en continuant sa route. Et ce que j'aimerais mettre en évidence de ce point de vue là c'est qu'on a voulu en même temps en chargeant, donner une image de ma personne qui était celle d'un fou, en fait. De quelqu'un de totalement déséquilibré. Et sur trente ans de ma vie, je ne l'aurais été que deux fois, et qu'en France, toute ma vie à l'extérieur, partout dans le monde anglophone, en Afrique, personne, pas de témoignage, donc je suis géographiquement fou, géographiquement déséquilibré, linguistiquement même puisque c'est en Français que les choses se passent. Tout à fait étonnant quand même que personne ne soit alerté par ça. Mais nous attendrons le temps de la Justice et le temps de la Vérité (...)

(Tariq Ramadan, vidéo enregistrée mi-novembre et mise en ligne le 14 mars 2018)

plenelramadan.PNG A l'exclusion de ce tweet pro-domo, CQFD , Mediapart n' a toujours pas rendu compte, à l'heure où nous écrivons, de ces propos circonstanciés de Tariq Ramadan, pas plus que des éléments apportés le 15/3 dans l'étrange lucarne par son avocat. En outre, doit-on rappeler à Marine-Rouletabille que Tariq Ramadan est embastillé et ne peut répondre ? (Le Concierge)

Dans une vidéo enregistrée en novembre et mise en ligne le 14 mars 2018, Tariq Ramadan se livre à une critique des médias circonstanciée, concernant la campagne de lynchage médiatique qu'il subissait depuis déjà un mois avec l'annonce puis le dépôt de deux plaintes pour viols à son encontre. Il s'en prend particulièrement à Médiapart et à Edwy Plenel, s'agissant d'une presse supposée « indépendante » et sérieuse, et non de celle de de marché détenue par les quelques milliardaires supporteurs de Macron.

La première remarque est qu'en effet, si on lit le témoignage publié dans les pages glacées de Vanity Fair, le 2 février dès l'annonce de la requête de détention provisoire de Paris (est-ce un hasard ?), entre deux publicités pour Gucci, avec un Tariq Ramadan se transformant en M. Hyde aux mâchoires grinçant « de gauche à droite », tel un barracuda croisé en Mer Rouge par Tintin, et à peu près aucun détail sur les faits rapportés en mode Nouveau Détective malgré six heures d'interview (et encore seulement pour la première séance) où l'héroïne fait défiler des preuves, dont on ne saura rien, sur son smartphone, on se demande comment un journal supposé sérieux comme Médiapart a pu accorder du crédit à un récit intégralement romancé dans le style BHL et impossible à recouper. De même nous nous sommes astreints, ne reculant devant aucun sacrifice, à la lecture du livre (si on peut dire) « autobiographique » (avec cahier photos central) de la première plaignante, paru quelque temps auparavant, qui n'est qu'une succession de clichés orientalistes et de stéréotypes racistes des plus kitschs (tant les « Arabes » que les « musulmans », Algériens ou Tunisiens, en prenant pour leur grade) dont le filage est particulièrement indigeste et abracadantesque. Les journalistes savent-ils encore faire la différence entre la réalité et la fiction et savent-ils lire, situer et contextualiser du texte a minima, faire la différence entre recherche de faits et critique de boulevard, ou bien ces emplois sont-ils définitivement pourvus par des « professionnels » ayant exclusivement tété « Nous Deux » et « SAS » ?

"Dignité" moustachue

Une bonne partie de la réponse est apportée par Edwy Plenel en personne, dans un passage aux Grandes Gueules le 13 mars 2018 sur RMC, qui confirme plus qu'implicitement les analyses de Tariq Ramadan. Ce télescopage est inattendu : puisqu'embastillé, Tariq Ramadan n'est pas supposé pouvoir répondre à Edwy Plenel, ce qui ne semble même pas traverser l'esprit du Tartuffe moustachu, qui se croit, plus que jamais autorisé à toutes les indécences.

« - Votre enquête sur Ramadan, elle était incomplète...

- Eh non ! Mais personne n'avait à cette date quand nous avons fait ces cinq volets de l'enquête sur Ramadan (avril 2016 NDE), personne, comme l'a très bien expliqué Matthieu Magnaudeix, enquête totalement impitoyable sur Tariq Ramadan, personne à cette date n'avait pu trouver et sortir les témoignages accablants qui aujourd'hui lui valent d'être poursuivi ».

« Enquête totalement impitoyable », sur laquelle Tariq Ramadan s'était exprimé longuement, considérant avec raison que Mediapart faisait « du Marianne ». Mediapart, pour des raisons mystérieuses, y brûlait celui qu'il avait réhabilité, au moins dans le champ de la presse écrite, quelques années plus tôt, démontant les arguments de ses détracteurs, pourtant repris ad nauseam dans cette « enquête » ("la plus longue jamais consacrée à Tariq Ramadan" proclamait Le Crieur de Mediapart !) n'ajoutant donc rien de plus aux attaques que Mediapart dénonçait encore la veille. Simple « retour à l'ordre » des « Chiens de garde ». On ne sait quel différend aura opposé Edwy Plenel à Tariq Ramadan pour qu'il lâche ainsi les « chiens », même si le soutien assidu à Hamon et Macron du premier un an plus tard s'opposait frontalement à l'appel à « l'abstention active » du second, caractérisant deux visions bien différentes, de deux pourtant « citoyennistes » notoires...

Plenel continue :

« j'ajoute que depuis nous nous sommes rattrapés, Marine Turchi, sur Mediapart, mène l'enquête comme sur d'autres délits sexuels dans le cadre de metoo et de balancetonporc »

Il s'agit de la nullissime « enquête » à charge de Marine Turchi, tout entière basée sur les témoignages des plaignantes rapportées par la presse, mais aussi sur ceux d'un cheptel de plaignantes putatives tenues sous le boisseau par un « pool d'une dizaine d'avocats » travaillant « bénévolement », depuis plus « d'un an », pour préparer une éventuelle action contre Tariq Ramadan, sans que cela semble un seul instant étrange à la journaliste (qui n'a pas eu l'idée de faire une « enquête » sur les impétrants qui lui balançaient des témoins à la demande, au détail ou en gros, tout étant bon dans le cochon...)

Mediapart shooté au "féminisme moustachu"

« ce midi sur Mediapart, vous savez cela fait 5 mois qu'est sorti le hashtag balancetonporc, nous sommes les premiers ce midi à faire le bilan combien ça a provoqué de plaintes, une trentaine en France entière, quelles ont été les suites de ces plaintes, quels sont les milieux concernés, sachant que tous les univers sont concernés, et qu'au niveau de ce point de vue, comment dire au niveau de l'intimité privée de certaines personnes qui abusent de leur pouvoir masculin, l'origine ne protège de rien. »

Cette profession de foi de « féminisme moustachu » est certes touchante, mais il est probable malheureusement pour Plenel, spécialiste du faux-scoop (basé sur des faxs moustachus comme s'en moquait PLPL) que les « informations » pêchées sur balancetonporc, Marianne et Vanity Fair, et non recoupées ni recoupables, puissent manquer de fiabilité par rapport, par exemple, aux infos que François Hollande lui avait balancées (comme Plenel l'a rapporté des années après) sur les Irlandais de Vincennes, quand il était tout jeune énarque au cabinet de François Mitterrand projeté là avec Ségolène par Jacques Attali... Mais c'est une partie de la clé, croquignolesque, de l'énigme : si l'ensemble de la rédaction de Mediapart a fumé la même moquette que le très neuneu Antoine Perrot tentant de se ménager une place au paradis qui sera issu de la « Révolution mondiale des femmes » (qui vient), en choisissant de « croire la parole des femmes », prenant fait et cause pour toute femme sans complément d' « enquête », c'est en fait tous les jours « parole d’Évangile » et l'apparition de la Sainte Vierge (qu'on espère pour eux moustachue) ! Mais quelle peut bien être cette secte étrange ? Et, il faut bien le dire, un brin misogyne, puisqu'on n'y saurait prêter à DES femmes les défauts, passions et soif de pouvoir de DES hommes, l'histoire n'étant qu'un gigantesque complot des hommes (qui viennent de Mars) contre les femmes (qui viennent de Saturne)... Sirius[1] se retourne dans sa tombe...

En un mot, Edwy Plenel, à l'instar d'une bonne partie de la petite-bourgeoisie intellectuelle (parisienne), est totalement shooté au numérique dont il proclame à qui veut l'entendre que c'est « une révolution démocratique », comme il l'a fait en recevant Macron l'avant-veille de son sacre, le célèbre auteur de... « Révolution ». Qui n'a pas totalement tort, car n'en déplaise aux Fidèles du culte de la « Révolution », la révolution est d'abord, et avant tout, l’avènement politique d'une classe portée par une économie. Ici les start-ups, les unes économiques, les autres idéologiques, au sujet desquellesTthomas Frank nous alerta, il y a déjà bien des temps... Elle peut s'accompagner de dimensions progressistes et/ou profondément régressives, ce qui est le cas lorsqu'il s'agit comme aujourd'hui d'une « révolution conservatrice » qui se pare des atours du « progrès » et non de la tradition comme la dernière (nazie), pas seulement technique mais aussi « sociétal », comme Bourdieu l'avait très tôt caractérisée. Le Président de la Table Ronde des Industriels Européens avait d'ailleurs vendu il y a un an la mèche lors d'une audition au Sénat : « Le numérique, c'est la mondialisation, mais il ne faut pas le dire, car si les gens comprennent, nous risquons d'avoir des révoltes comme nous avons eu contre la mondialisation » (cette archive audiovisuelle a été retirée du site du Sénat et cette phrase ne figure pas dans le compte-rendu écrit...).

Révisionnisme moustachu

Il poursuivit, non sur l'Affaire Ramadan (et la présomption d'innocence qu'il venait de fouler aux pieds tout en se revendiquant de « Déclaration des Droits de l'Homme » et de la « Constitution ») mais sur les accusations qu'il avait dû subir dans le cadre de cette affaire (car la victime, c'est lui!) : « Tout cela est une cabale qui n'avait pas de fondement, pour essayer de nous discréditer. » Raison qui l'aura poussé à « (se) rattraper » en jetant de l'essence sur le bûcher dressé par Vanity Fair et les ennemis de Tariq Ramadan « pour sauver (son) nom, (sa) personne, voire (son) journal ». Honte à jamais ! Honte à jamais !

On atteint ensuite le sommet de la duplicité (celle-là bien documentée) et du révisionnisme :

« Tout l'équipe était blessée, toute l'équipe était choquée dans sa diversité parce que tout cela était un faux procès. Alors pourquoi ce faux procès ? J'ai déjà vécu ça, quand j'étais au Monde, 25 ans au journal Le Monde, et qu'on a voulu provoquer la crise qui va faire perdre son indépendance au Monde, peu de gens s'en souviennent, mais à l'époque il fallait que devant les plateaux, la question n'était pas Ramadan, c'était la CIA, vous êtes membre de la CIA, Edwy Plenel (...) La cabale c'était un bouquin qui disait « Plenel est agent de la CIA », vous voyez ce monde de fous... »

Plenel fait ici allusion au livre de Pierre Péan « La face cachée du Monde » qui démontrait, confirmant et souvent reprenant le travail de PLPL, que loin d'avoir tenté de préserver l'indépendance du Monde de Beuve-Méry face aux puissances de l'argent, il leur avait au contraire livré le Quotidien né de la Libération sous l'influence de son gourou de l'époque, Alain Minc, quitte à finir par être débarqué par les actionnaires qu'il avait lui même fait rentrer (la même chose est arrivée à Serge July, et les deux se présentent sans aucune pudeur comme des martyres du capitalisme – Aude Lancelin a retenu la leçon à son échelle semble-t-il - alors qu'ils ont été les agents zélés du triomphe du pouvoir de l'argent dans la Presse qui, à partir de là a acquis les moyens de propagande reposant sur le capital symbolique générateur de croyance accumulé par des travailleurs de l'information intègres, lui permettant de détruire un à un tous les acquis du programme du CNR, et nous en vivons sans doute la victoire ultime sous la présidence Macron, à l’avènement duquel Edwy Plenel a prostitué son journal, il y a de cela presque un an.)

On voit d'ailleurs dans la suite de ce fascinant entretien aux « Grandes gueules », face à des animateurs, tout de même !, de RMC-BFM, jusqu'où peut aller la complaisance d'Edwy Plenel face au capital auquel il n'a que la vertu de Tartuffe à opposer :

« Nous on fait cela au service d'un idéal que vous partagez, vous qui travaillez ici dans cette radio dans cette chaîne de télévision . On a tous les mêmes valeurs quand on a tous la même carte de presse. On a même les mêmes chartes déontologiques (...) Nous disons aussi aux confrères et aux consœurs qu'il faut se battre pour l'indépendance. Que la détention du capital n'est pas toujours neutre. Qu'elle a des conséquences parfois. Non pas une conséquence qui vous interdirait d'être libres, mais qui parfois fait qu'on vous dit « ne touchez pas à mes intérêts, ne touchez pas à ce qui me concerne » (...) Moi je suis fidèle à de vieilles valeurs, qui sont celles du fondateur du Monde, qui parlait de la presse d'industrie, celles d'Hubert Beuve-Méry ».

Et de se mettre sous l'égide de François Ruffin... Mais, c'était trop pour le transcripteur, tenté de relire séance tenante la Sourate de la vache !

11. Et quand on leur dit: «Ne semez pas la corruption sur la terre», ils disent: «Au contraire nous ne sommes que des réformateurs!»

12. Certes, ce sont eux les véritables corrupteurs, mais ils ne s’en rendent pas compte.

13. Et quand on leur dit: «Croyez comme les gens ont cru», ils disent: «Croirons-nous comme ont cru les faibles d’esprit?» Certes, ce sont eux les véritables faibles d’esprit, mais ils ne le savent pas.

14. Quand ils rencontrent ceux qui ont cru, ils disent: «Nous croyons»; mais quand ils se trouvent seuls avec leurs diables, ils disent: «Nous sommes avec vous; en effet nous ne faisions que nous moquer (d’eux)».

Où sont les critiques des médias ?

Il y a de cela 20 ans, sous l'impulsion et avec la caution de Pierre Bourdieu, naissait une critique radicale des médias qui n'hésitait pas à proclamer « un journal qui meurt, c'est un peu de liberté retrouvée ». Critique de combat, face à la prise de contrôle de la presse encore indépendante par les puissances de l'argent, mais aussi face à « l'emprise du journalisme » colonisant tous les univers où une pensée critique pouvait encore s'élaborer (champs scientifique, artistique, littéraire... Et pourquoi pas religieux ?)

On ne peut que s'étonner qu'ACRIMED notamment, descendant en ligne directe et continue de cette époque, n'ait toujours pas écrit une ligne sur l'Affaire Tariq Ramadan, et sur le lynchage digne d'Outreau que l'intéressé subit, ne pouvant répliquer car victime d'une véritable lettre de cachet (dont il y a véritablement lieu de se demander de quel niveau institutionnel elle émane in fine.)

On notera qu'ACRIMED ne s'est non plus jamais trop intéressé, c'est le moins qu'on puisse dire, à Mediapart. Ce journal « 100% numérique » (sic, cette proposition n'a évidemment aucun sens logique) qui fête ses 10 ans, doit une partie de son succès d'avoir puisé dans un capital critique accumulé par d'autres, recyclant très précisément tout le travail effectué entre 1995 et 2008, capital d'auteurs et d'analyses qui ont la caractéristique d'être de ceux qui n'avaient exceptionnellement droit de mention dans Le Monde d'Edwy Plenel que pour être éreintés. Ce que l'encore vaillant à l'époque (c'est à dire non Nouvel Obstisé-Mariannisé) Frédéric Lordon avait magistralement rappelé dans un article intitulé « Corruptions passées, corruptions présentes ».

On peut dire que ce travail critique, qui n'a jamais rien rapporté ni à ses producteurs, ni à ses diffuseurs, tous plus ou moins héroïques, ainsi recyclé, a permis au « Roi du Télé-achat » de se refaire une virginité et un lectorat de gauche, qui n'a d'ailleurs pas hésité à financer cette œuvre de presse qu'il pensait de salut public. C'est à l'occasion de la dernière campagne présidentielle que l'on a entendu les hurlements de douleur de ce primo-lectorat, lorsque le véritable Edwy Plenel jeta le masque en engageant une campagne de désinformation digne de la Pravda visant à éliminer Mélenchon par la promotion d'Hamon et à faire voter Macron en agitant un kitchissime « speeeeeeeectre des annééééééeees treeeente » en affirmant, Une après Une, que Marine Le Pen était aux portes du pouvoir. Depuis la censure impitoyable des abonnés, et les désabonnements consécutifs, n'ont plus cessé. « Grand remplacement » d'un lectorat militant de gauche de base par un lectorat de CSP++, solvable, et surtout électoralement vendable ?

Car si « speeeeeeeectre des annééééééeees treeeente » il y a, c'est bien celui d'une presse totalement vendue aux puissances de l'argent, celle-là même qui a fait l'élection de Macron et, est-ce un hasard ?, la curée contre Tariq Ramadan. Deux opérations auxquelles le très « indépendant » Mediapart (il n'a en effet pas l'excuse d'être « possédé » par autre chose que l'irrationnel bigot moustachu) a « librement » (et la responsabilité est d'autant plus grande si les mots ont un sens) « participé ». Une curée contre Ramadan qui, ne nous y trompons pas, n'est rien d'autre que 'avènement final du « racisme acceptable », légitimé par la presse unanime, incluant Mediapart, et à laquelle il faut rajouter tous ceux dont le silence est assourdissant, de Là-Bas-Si-J'y-Suis à Le Media (dont l'une des figures influentes est quand même ancienne rédactrice en chef de Marianne, est-ce un hasard ? La question mérite d'être posée.)

Ce qui nous ramène à la critique des médias et à ACRIMED. L'auteur de ces lignes a personnellement attiré l'attention, et à suffisantes reprises, d'un membre de cette association sur l'Affaire Ramadan. Certes, sans doute peu décisionnaire, mais disposant au moins d'un pouvoir de rédacteur. Ces efforts ont été suffisamment renouvelés pour acquérir la conviction que ce cas, pourtant « carabiné » du point de vue de la critique des médias, ne susciterait pas le moindre intérêt.

Un autre membre d'ACRIMED, Julien Salingue, publie ces jours-ci sur son blog un billet on ne peut plus « Plenelo-compatible » puisqu'il s'agit de défendre les médias et le journalisme et de stigmatiser comme populiste (et donc crypto-fasciste) toute attaque contre ce que le journal PLPL avait ironiquement appelé le PPA (Parti de la Presse et de l'Argent) s'attirant le même type de sous-entendus de la part de toute la corporation, moustachue ou non, au même titre et avec la même violence d'ailleurs, à l'époque, que Bourdieu.

D'une certaine façon, la boucle est bouclée. Il y a 20 ans, si tout un travail critique bénéficiait certes du développement d'internet, ce moyen de diffusion restait confidentiel. Aujourd'hui où les médias « indépendants » bénéficient d'une diffusion numérique potentiellement mainstream, les frontières entre le in et le off s'estompent. Et on voit d'ailleurs depuis quelques années des proto-médiacrates passant de l'un à l'autre, et pour les plus opportunistes se faisant voir dans le off pour être ensuite recrutés dans le in, moyennant prébendes sonnantes et trébuchantes, des médias comme Mediapart jouant le rôle de sas entre les deux.

usulhocquenghem.PNG "Usul" (sic) jetant aux pieds d'Edwy Plenel la Lettre ouverte de Guy Hocquenghem, dans l'édition post-facée par l'Organe Suprême (OS) des éditions Agone, peu de temps après avoir liquidé tous ses collaborateurs, l'accumulation primitive du capital, sous forme de catalogue, étant terminée (Le Concierge, qui s'est chargé de la première réédition de ce livre aux éditions Agone...)

Pire : le capital accumulé de critique des médias est de plus en plus mis au service de la légitimation de ce qu'il critiquait. L'exemple d'Henri Maler est emblématique, faisant la promotion éhontée d'Aude Lancelin, salariée et de son propre aveu, heureuse, du Nouvel Obs pendant les 10 ans où ACRIMED dénonçait les turpitudes néolibérales de ce magazine, faisant ainsi accroire que l'involution de ce journal daterait de l'élection de François Hollande et transformant une ancienne cheville ouvrière de la légitimation culturelle des pires régressions sociales en... résistante !

On a aussi vu Pierre Carles passant « le relais » (le meurtre du "père" n'attendit même pas le lendemain !) au triste pitre satellisé par Mediapart, Usul.

Autrement-dit : les critiques des anciens pitres légitiment les nouveaux pitres.

On vieillit... Enfin pas les moines mendiants, un avantage qui a aussi ses inconvénients !

On a aussi entendu un fondateur de PLPL suggérer que la critique des médias était devenue en frande partie appropriée par l'extrême-droite ». A qui la faute, quand ses chevilles ouvrières l'ont abandonnée ? Constat ne vaut pas analyse...

On est ainsi sidéré que la seule défense de Tariq Ramadan, sur des arguments strictement juridiques ait dû se réfugier sur un blog de... Causeur dont l'auteur, peu suspect de sympathie pour Tariq Ramadan, et à la différence de Plenel ne se dégonfla pas sous le flot d'insultes que cette analyse suscita.... Et que la dénonciation rigoureuse de son lynchage médiatique soit parue sur... AgoraVox.

C'est l'indice qu'il y a vraiment quelque chose de pourri à gauche. Le refus de la Raison, le mépris des Libertés publiques. Et depuis, notamment, les anti-dreyfusards de gauche (qui loin d'être antisémites se foutaient juste du sort de Dreyfus qui n'était pas du bon côté de la lutte des classes), cela n'est guère nouveau.

Sans oublier le déluge de racisme dans cette affaire qui semble invisible aux anti-racistes, et pour cause, ayant transformé ce dernier en simple signe de distinction sociale, et incapable de le reconnaître, pour le plus grand bien des racistes intelligents qui savent qu'ils n'ont plus que des vendeurs de soupe et de Tee-Shirts en face...

De quoi l'Affaire Ramadan est-elle le nom ?

La nullité du Club Dorothée anti-Ramadan mené par Caroline Fourest, source d'espoir malgré l'épouvantable machine judiciaire activée par un Procureur anti-terroriste sans doute soutenu par les plus hautes autorités de l’État, finira on l'espère par aboutir à la chute de toute une série de dominos. Et nul doute qu'à ce moment, on verra la gauche identitaire de marché se réveiller prenant subitement confiance dans le côté bankable de « la cause », résistants de la dernière heure. Y compris Plenel, nous n'en serions nullement étonné.

Mais ce jour-là, malgré la satisfaction d'une issue heureuse qui est loin d'être acquise, il ne faudra pas laisser les résistants de la dernière heure faire des selfies sur la dernière barricade. Il faudra les « dégager ».

Que plus jamais on ne puisse entendre : « La démocratie ce n'est pas le droit de vote. Si je ne sais pas, si je suis pris par l'idéologie, si je suis pris par le mensonge d’État, si je suis pris par la propagande, je peux voter et être aveugle. Et du coup voter pour mon pire ennemi. Pour mon pire malheur. Quand un Régime commence à devenir autoritaire, à qui s'en prend-t-il ? D'abord à la liberté des intellectuels, à la liberté de pensée, aux universitaires et à la presse »

Venant de la part d'Edwy Plenel, l'homme qui a fait voter Macron en agitant des peurs irrationnelles, propos tenus dans la même émission où il a légitimé, au moins par défaut, l'embastillement d'un intellectuel, condamné par lui et ses pairs de la presse, ce « double-discours » donne tout simplement la nausée.

Et ses créatures et ses homologues, les « faux impertinents » moqués jadis par PLPL, sont déjà si nombreux...

C'est aussi de tout cela dont l'Affaire Tariq Ramadan est le nom...

Le Concierge

Notes

[1] Nom duquel le fondateur du Monde, Hubert beuve-Méry signait ses – rares – éditoriaux