Les négociations secrètes et les espoirs déçus de Varoufakis avec la Chine, Obama et le FMI

Dans la septième partie, la première capitulation du 20 février 2015 a été analysée en détail. Cette huitième partie se concentre sur l’échec des négociations avec les autorités chinoises, la poursuite de la diplomatie secrète, les relations avec le FMI, la non-application de la décision de suspendre le paiement de la dette au FMI, l’absence de soutien de Varoufakis à la Commission pour la vérité sur la dette grecque.

Extrait :

Varoufakis rend compte d’une réunion surréaliste entre Tsipras et ses principaux ministres qui a eu lieu le vendredi 3 avril 2015. Il explique qu’avant la réunion, il a essayé de convaincre Tsipras de ne pas faire le prochain paiement au FMI prévu pour le 9 avril 2015 pour un montant de 462,5 millions d’euros. Son argument : il fallait mettre la pression sur les dirigeants européens et la BCE afin d’obtenir quelque chose (par exemple, la rétrocession à la Grèce des deux milliards d’euros de bénéfices de la BCE sur les titres grecs de 2010-2012) car rien n’avait été obtenu de leur part au cours du mois de mars. Varoufakis déclare qu’il a eu l’impression de ne pas avoir réussi à convaincre Tsipras. Il relate les propos et le comportement de Tsipras lors du « conseil des ministres informel » (sic ! p. 348) qui a suivi :

« Nous étions sur une voie qui ne menait nulle part, dit-il, mais plus il parlait, plus l’atmosphère devenait lugubre. Le temps qu’il finisse, une chape de résignation pesait dans la salle. Plusieurs ministres se sont exprimés, mais ils trahissaient une profonde mélancolie. Alexis a repris la parole pour conclure. Il a fini comme il avait commencé – lent, sombre, presque déprimé –, rappelant que la situation était critique et potentiellement dangereuse, mais petit à petit il a pris du rythme et gagné en énergie.

– Avant que vous arriviez, je discutais avec Varoufakis. Il essayait de me convaincre que c’est le moment de faire défaut au FMI. Nos interlocuteurs ne montrent aucune volonté d’arriver à un accord honnête, économiquement viable et politiquement tenable, me disait-il. Je lui ai répondu que ce n’est pas le moment. (…) Mais vous savez, quoi, camarades ? Je pense qu’il a raison. Trop c’est trop. Nous avons scrupuleusement respecté leurs règles. Nous avons suivi leurs procédures. Nous avons reculé pour leur montrer que nous sommes prêts à accepter des compromis. Et que font-ils, eux ? Ils tardent pour mieux nous accuser de tarder. La Grèce est un pays souverain, et aujourd’hui il nous revient à nous, le cabinet ministériel, de déclarer « Assez ! » Il s’est levé de sa chaise et d’une voix de plus en plus forte, il a pointé le doigt vers moi en hurlant : Non seulement on va leur faire défaut, mais tu vas prendre l’avion, filer à Washington et l’annoncer personnellement à la grande dame du FMI !

Des cris de joie ont fusé dans la salle. Certains échangeaient des regards stupéfaits, conscients de vivre un moment historique. La tristesse et la noirceur avaient disparu, quelqu’un avait arraché le rideau pour laisser entrer la lumière. Comme tout le monde, peut-être même plus, je me suis laissé aller à l’exaltation. On aurait dit une révélation, une eucharistie, aussi étrange que cela puisse paraître pour une bande d’athées revendiqués. » (chap. 13. pp. 349-350).

(...)

De la tragédie à la farce : il n’y a qu’un vol d’avion

Reprenons la narration de Varoufakis. À son arrivée à Washington, le dimanche 5 avril, Tsipras lui communique un contre-ordre.

Voici le dialogue entre Tsipras et Varoufakis tel que présenté dans le livre de ce dernier :

« – Écoute, Yanis, on a décidé de ne pas aller au défaut tout de suite, c’est trop tôt.

– Comment ça « On » ? j’ai répondu, abasourdi. Qui a décidé qu’« on » ne ferait pas défaut ?

– Moi, Sagias, Dragasakis… on s’est dit que c’était une décision malvenue, juste avant Pâques.

– Je te remercie de me prévenir, dis-je, hors de moi.

J’ai pris le ton le plus neutre et plus dégagé possible et je lui ai demandé :

Qu’est-ce que je fais maintenant ? Je reprends l’avion et je rentre ? Je ne vois pas l’intérêt de voir Lagarde.

– Surtout pas, n’annule pas le rendez-vous. Tu te pointes comme convenu. Tu vas voir la grande dame et tu lui annonces qu’on lui fait défaut.

Jamais je n’avais entendu un truc aussi absurde.

– Qu’est-ce que tu veux dire exactement ? Je lui annonce qu’on va lui faire défaut tout en lui disant qu’on a décidé le contraire ?

– Parfaitement. Tu la menaces pour qu’elle soit assez angoissée et appelle Draghi en lui demandant de mettre fin à la contraction des liquidités. À ce moment-là, on la remercie et on annonce qu’on paie le FMI. »

Et Varoufakis accepte d’aller jouer une comédie grotesque au siège du FMI et déclare à Christine Lagarde : « je suis autorisé à vous informer que dans quatre jours nous serons en défaut de paiement par rapport à notre calendrier de remboursements au FMI, et ce tant que nos créanciers feront traîner les négociations et que la BCE limitera nos liquidités ».

Or, le départ de Varoufakis vers Washington avait été rendu public. Ce que ne dit pas Varoufakis dans son livre, c’est que Dimitris Mardas, vice-ministre des finances choisi par Varoufakis, avait déclaré à la presse internationale que la Grèce paierait ce qu’elle devait au FMI le 9 avril 2015. L’agence de presse allemande officielle, Deutsche Welle, écrit : « Le vice-ministre des finances Dimitris Mardas a assuré ce samedi que la Grèce disposait de l’argent suffisant. ’Le paiement dû au FMI sera effectué le 9 avril. Il y a l’argent nécessaire au paiement des salaires, des pensions et de toutes les dépenses qui devront être faites la semaine prochaine’, a déclaré Mardas. »

Retournons à la narration de Varoufakis concernant son entrevue avec Christine Lagarde : « Nous avons pris le temps de balayer de nombreux sujets. Ce fut une conversation chaleureuse, constructive, plaisante, où chacun essayait de comprendre le point de vue de l’autre. (…)

-Vous comprenez pourquoi nous avons besoin de vous avoir à nos côtés, Christine ? Vous comprenez que nous souhaitons maintenir la Grèce dans la zone euro ? »

Plus loin dans la discussion, il déclare avoir dit à la directrice du FMI : « Maintenant, soyons sérieux. Vous – Mario (Draghi), Angela (Merkel) et vous-même, Christine – devez nous donner une feuille de route. »

C’était poursuivre dans la soumission à la Troïka.

On est aux antipodes des déclarations publiques de Tsipras et de Varoufakis qui prétendaient que la Grèce avait retrouvé la liberté et que la Troïka n’existait plus.

Et sans honte, Varoufakis continue le récit en mentionnant l’échange suivant entre lui et Poul Thomsen, le directeur Europe du FMI qui assistait à cette réunion :

« Thomsen – Ne pas rembourser le 9 (avril) n’est pas une solution, si c’est ce que vous comptez annoncer à vos collègues européens.

Varoufakis – Je n’ai jamais dit ça.

Lagarde – Il n’a jamais dit ça, a confirmé Christine.

Varoufakis – Ce que j’ai dit en revanche, c’est que si nous n’avons aucune nouvelle liquidité d’ici là, nous serons en défaut de paiement, qu’on le veuille ou non. »

Selon son propre récit, Varoufakis est allé dire à Christine Lagarde que la Grèce n’avait pas l’intention de se déclarer en défaut de paiement mais qu’elle y serait peut-être contrainte si la BCE ne lui fournissait pas de liquidités.

De nouveau, on voit très clairement que Varoufakis n’a jamais remis en cause la dette réclamée par le FMI à la Grèce, n’a jamais exigé une réduction de celle-ci, n’a jamais dénoncé le caractère illégitime des créances réclamées par le FMI à la Grèce alors qu’elles étaient le produit du premier mémorandum qui avait causé tant de tort au peuple grec. Il n’a jamais non plus menacé le FMI de se déclarer volontairement en suspension de paiement.

Il n’a évoqué devant le FMI que la possibilité d’une suspension de paiement qui aurait été causée par un manque de liquidités et pas par une volonté de remettre en cause les dettes odieuses et illégitimes réclamées à la Grèce.

Il y a une différence entre se déclarer en défaut de paiement par manque de liquidités, ce que Varoufakis avançait comme possibilité, et suspendre le paiement de la dette en arguant que la poursuite du remboursement aurait été contraire aux intérêts de la population et aux obligations du gouvernement à l’égard de son peuple.

Varoufakis a montré à Christine Lagarde que le gouvernement grec n’avait pas le cran de recourir à la suspension de paiement (de même qu’il avait montré à Mario Draghi le 4 février qu’il n’avait pas l’intention réellement de recourir à une décote des titres grecs en possession de la BCE). Varoufakis, à chaque grande étape de la négociation, a fait preuve de faiblesse, il a montré que ces menaces de défaut ne risquaient pas d’être mises à exécution, ce qui a convaincu les dirigeants européens et du FMI de pousser plus loin l’asphyxie de la Grèce.

Une preuve parmi d’autres de cette attitude inacceptable : alors que Varoufakis déclare le 5 avril à Christine Lagarde que la Grèce sera contrainte au défaut de paiement le 9 avril si la BCE ne met pas de liquidités à la disposition du gouvernement, son ministère effectue le paiement à la date prévue sans que la BCE rouvre l’accès normal aux liquidités et le gouvernement a finalement continué à vider les caisses publiques pour payer la dette.

La narration des évènements telle que présentée par Varoufakis induit constamment le lecteur en erreur car il prétend qu’il a vraiment laissé entendre à Lagarde que la Grèce pourrait suspendre le paiement le 9 avril. Il se garde bien de rappeler dans son livre qu’il a déclaré le contraire à la presse. Voici une citation de la dépêche de l’agence Deutsche Welle datée du 6 avril 2015 : « Le ministre des finances grec promet un remboursement dans les temps au FMI. La Grèce a accepté de rembourser sa dette due au Fonds monétaire international cette semaine, selon la directrice du Fonds. Christine Lagarde a eu une discussion informelle avec le ministre des finances grec à Washington. Cette semaine, la Grèce doit rembourser plus de 450 millions d’euros (494 millions de dollars) au FMI. Après la rencontre de dimanche, Yanis Varoufakis a déclaré que la Grèce ’a l’intention de répondre à toutes ses obligations envers tous ses créanciers, ad infinitum’ »

Non seulement Varoufakis a clairement affirmé à la presse que la Grèce paierait la dette au FMI mais il a ajouté que son pays rembourserait tous ses créanciers ad infinitum. En conclusion, la narration de Varoufakis concernant ce qui s’est passé entre le 3 et le 5 avril, c’est du pur baratin, de l’enfumage de ses lecteurs en espérant que ceux-ci ne vérifieront pas une histoire où il se donne le beau rôle.

Le reste du résumé de l’entrevue avec Christine Lagarde et Poul Thomsen est tout à fait édifiant. Varoufakis exprime clairement l’empathie qu’il éprouve à l’égard de Christine Lagarde et se laisse mener en bateau par elle. Elle lui fait croire qu’elle n’est pas au courant des exactions des banquiers privés grecs et lui demande de la tenir au courant de la situation. Varoufakis de son côté lui explique qu’il souhaiterait l’accord de la Troïka pour mettre à la tête des banques grecques des patrons du nord de l’Europe, en priorité des banquiers allemands. Il prend comme exemple à suivre la décision de mettre à la tête de la Banque de Chypre, le Suisse Joseph Ackerman, ex-patron de la Deutsche Bank (chap. 13. p. 365 et note 12, p. 519-520). Ackerman a été mêlé à de multiples fraudes organisées par la Deutsche Bank (impliquée à l’époque dans plus de 6 000 litiges judiciaires dans le monde) et a joué un rôle néfaste dans la préparation de la restructuration de la dette grecque de 2012, ce que Varoufakis ne dit évidemment pas.

Quand il arrive à Athènes le 6 avril, il déclare à Alexis Tsipras que son déplacement à Washington a été très utile. Il avait visiblement oublié l’effet produit par le contre-ordre donné par Tsipras et était persuadé que sa conversation avec Christine Lagarde allait avoir des conséquences bénéfiques pour la Grèce. Dans son livre, il ne dit pas non plus un mot du paiement effectué le 9 avril au profit du FMI, continuant ainsi à nier des faits pourtant tout à fait fondamentaux dans le processus des soi-disant négociations.

Lire le texte intégral de l'article d'Eric Toussaint sur le site du CADTM.