Alors nous regardons Julian Assange. Et c'est toujours aussi horrible, intolérable. Il apparaît très maigri, plus que le 18 novembre et le 21 octobre. Il porte le même pull bleu pâle délavé et le pantalon gris du 11 octobre. Il paraît aussi émacié que sur la vidéo fuitée de mai, mais il a la barbe plus courte et ses cheveux tirés en arrière comme en novembre. Ce qui frappe, ce sont ses yeux qui paraissent très sombres, enfoncés dans les orbites, cernés de noir. Il reste prostré, recroquevillé sur lui-même, les mains jointes. On ne voit pas où son regard se pose car sa tête est baissée. Il est absent, comme déjà dans un autre monde, les épaules affaissées sur lesquelles flotte le pull. Il a froid visiblement, croise ses mains sous les aisselles comme le 11 octobre, puis les cache dans ses manches. On voudrait l’aider mais on ne peut pas. C’est horrible et ça dure. Juste à un moment il s’anime, se frotte les yeux, prend son visage entre ses mains. Je distingue bien ses mains, pas de bandages apparents, mais un fin bracelet sur son poignet gauche, comme une montre, ou comme le bracelet d’identification en plastique qu’on vous met à l’hôpital. On attend en vain qu’il nous fasse signe. On n’arrive pas à croire que personne ne lui a expliqué que nous sommes là, que la salle du public est pleine, qu’il y a réellement des personnes au monde qui souhaitent sa liberté et son bonheur, citoyens et citoyennes lambda, militants pour la justice… Il ne nous voit pas, d’accord, mais il sait qu’il va comparaître, ses avocats ne lui ont-ils pas raconté comment cela se passe, de ce côté de la caméra, 181 Marylebone Road ? Visiblement non. Alors il pense qu’il est tout seul, qu’il n’y a plus d’espoir et c’est cela le but de la manœuvre perverse. Lui faire croire qu’il n’est rien pour personne et nous convaincre que nous n’arriverons jamais à le convaincre du contraire, puisque la prison ne lui livre pas nos lettres et nos colis et nous refuse de lui rendre visite. On se croirait de retour à l’ancien Régime, en train d’assister au supplice futur du déjà condamné après la question. Justement. L’inquiétant est que Julian Assange a l’attitude d’un homme au cours d’un interrogatoire, celle que montrait une des vidéos fuitées enregistrées par le « spanish office » travaillant pour Raphael Correa mais en réalité pour la CIA. Et pendant toute l’audience Gareth Peirce ne le regardera pas, ne le saluera pas, ne lui parlera pas et lui ne lui parlera pas non plus.

Lire l'article de Monika Karbowska, paru sur le site de la Librairie Tropiques